Le Passe Muraille

Le coup de dé de Kleist

   

À propos de Michael Kohlhaas.

par Ludwig Hohl

 

(Traduit de l’allemand par Antonin  Moeri)

Michael Kohlhaas: Un chef-d’oeuvre unique pour son époque et, peut-être, pour toutes les époques; une perfection sur tous les plans: sens du récit, fil conducteur, style, audacieuses trouvailles de détails. Des détails qui ne brisent ni n’affaiblissent à aucun moment la ligne narrative mais confèrent à telle ou telle partie un intense et flamboyant rayonnement. (Quel lecteur de cette histoire oublierait les deux chevaux noirs? Ils sont pourtant présentés en peu de mots. Et la scène dans laquelle Kohlhaas pousse le valet en le rossant du plat de son épée pour qu’il aille délivrer les chevaux du hangar en feu? Ou les deux pleines pages relatant l’attaque du château de Tronka; «l’ange du Jugement dernier fondit du ciel». Quel lecteur n’exploserait pas de colère et de dégoût face à ce qui se passe dans ce château et face au baron en personne, comme si on lui avait fait subir les ignominies à lui, le lecteur?) Une oeuvre d’un exceptionnel degré de dureté; elle pourrait nous faire penser à un morceau de granit gris: à cause de son incomparable dureté résistant à tout et parce que, tel le diamant, il scintille de tous côtés. On pourrait en même temps la comparer à Bach ou à des oeuvres de l’Antiquité; l’impassibilité, l’absence de sentimentalité et la rigueur de la voix font songer à Bach; ainsi que la construction sur le modèle de la fugue (quand Kohlhaas, à la fin, avale la lettre, reprenant à nouveau et en miniature l’idée de la totalité…); à des oeuvres de l’Antiquité, certes pas à celles de la splendeur et de la jubilation débordante, mais aux oeuvres héroïques mettant en scène la grandeur surhumaine d’une action humaine. Kohlhaas n’est-il pas un des plus grands personnages que nous connaissions? Son sens aigu de la justice peut le conduire à tout, à n’importe quelle extrémité: et il meurt en paix avec l’éternité et avec le temps; il a trouvé en lui-même un équilibre qui touche au divin.

On raconte ici et là qu’avec son Robert Guiskard, dont nous ne possédons qu’un petit fragment, Kleist aurait voulu créer une oeuvre qui fusionnât grandeur antique et grandeur moderne; avec Michael Kohlhaas, il a réalisé son désir.

Penthésilée, une oeuvre non moins puissante, qui n’a cependant pas la même perfection, la même unité. Je crois que Goethe ne fut pas le seul, devant la scène où Penthésilée s’avance avec des éléphants, un char de combat armé de faux et des chiens pour déchiqueter méticuleusement son bien-aimé, à ne pouvoir se départir d’un sentiment de malaise; si l’événement insoutenable est indubitablement à sa place dans la construction, il n’en reste pas moins, pour nous, l’impression d’une exagération confinant au manque de goût et même, d’une certaine manière, au manque de justesse (ces séquences sont trop systématiques, trop longues). Et à part ça, un autre passage donne la sensation d’une certaine lourdeur, de traîner en longueur. Ce que Kleist dit de Penthésilée n’en reste pas

moins vrai: «J’y ai mis le plus profond de moi-même… à la fois toute la souffrance et le splendeur de mon âme». Les beautés, les moments tragiques dominent largement, et de façon incomparable.

Aucun personnage n’a permis à Kleist de s’exprimer aussi sûrement. (On pourrait remarquer que cela devait se réaliser dans un personnage féminin). Les principaux traits de caractère sont communs aux deux: force indomptable, don de soi; et une impatience folle, foudroyante («Maudit soit le coeur qui ne peut se modérer!» Et porsque, après sa mort, on dit de Penthésilée: «C’est un bonheur pour elle! Car elle ne pouvait rester plus longtemps parmi nous», cela rappelle tellement la célèbre phrase que Kleist écrivit à sa soeur le matin avant sa mort: «La vérité est que je n’avais plus rien à gagner sur cette terre»).

Que Kleist soit Penthésilée – dans la mesure où l’on pourrait prétendre qu’un personnage imaginé par un vrai poète fût l’auteur lui-même – , plus personne ne pourrait en douter; mais qui est, alors, Achille? J’ai cru sentir une étrange incertitude dans la mise en scène de ce personnage; aussi bien motivées que soient certaines de ses réactions, je ne parviens pas à le comprendre tout-à-fait. Ce n’est pas du tout incompréhensible: la transposition va trop loin. Car Achille n’était pas n’importe qui pour Kleist, il était le monde. C’est le monde avec lequel il ne voulait pas se réconcilier prématurément, qu’il ne voulait pas laisser venir à lui mais qu’il voulait vaincre dans un élan de fureur.

On a souvent cité ces vers pour Kleist lui-même:

Le plus haut que l’homme puisse atteindre,

Je l’ai accompli – en tentant l’impossible – J’ai tout misé sur un coup;

Le dé décide, il roule puis s’arrête:
Je dois enfin comprendre –  que j’ai échoué.

Il voulait certainement dire qu’il avait perdu. Mais nous, pouvons-nous partager cet avis? Les oeuvres sont là; un homme capable de créer Michael Kohlhaas, à côté de tout le reste, n’a pas échoué. Qu’on lise Les Fiancés de Saint- Domingue. Qu’il soit jeune ou vieux, cultivé ou non, celui que cette histoire ne bouleverse pas, Dieu devrait le prendre en pitié. Mais celui qui possède une culture artistique, plus il l’analysera, plus il admirera l’implacable pouvoir d’une langue qui n’appartient qu’à Kleist, plus il admirera la fluidité d’une construction où rien, pas la moindre petite pierre, n’est de trop (car seule la justesse peut conférer la force – ce à quoi il aspire et ce qu’il érige a les justes proportions d’un temple grec dressé devant un ciel bleu – ), plus il admirera la pureté ivoirine des transitions. Toutes les nouvelles de Kleist sont parfaites sur le plan formel, les deux plus belles étant «Michael Kohlhaas» et «Les Fiancés de Saint-Domingue»; mais celle-là surpasse celle- ci grâce à l’immense richesse de son thème, la dimension spirituelle, qui la place au rang des plus grandes nouvelles de la littérature mondiale – je pense à La Mort d’Ivan Illitch de Tolstoï, à La Fin de la Jalousie de Proust, ou même à L’Homme au cheval blanc de Storm. – Que l’auteur dramatique Kleist ait été, par bien des aspects, rapproché de Shakespeare comme aucun autre, on l’a parfois prétendu et cela ne me semble pas exagéré. «La Cruche cassée» est une très bonne comédie, impeccable et délectable sur le plan artistique, mais avec laquelle on ne sait vraiment pas quoi faire; l’autre comédie, Amphitryon, est grandiose – l’oeuvre dramatique de Kleist la plus réussie, à part Penthésilée et la merveilleuse Petite Catherine de Heilbronn.

Qu’il ait fait naufrage ne nous semble pas important; ou alors important dans un sens tout différent; c’eût été tragique, et non pas lamentable ou triste, qu’il n’ait pas pu écrire ses oeuvres -. Quand le monde va-t-il enfin comprendre que la dimension tragique n’est pas un petit plus mais la bride insécable, la condition pour créer? Que l’aléatoire et l’inattendu ne caractérisent en rien la vie d’un Kleist, d’un Nietzsche, d’un Hölderlin ou d’un Michel-Ange – et de presque tous les autres – , mais plutôt la grandeur et la «joie» – une joie qui n’est d’ailleurs qu’apparente – . L’existence d’un Goethe? Hebbel s’est suffisamment moqué de la dimension tragique qui, dans la représentation de certains, ne devrait pas l’être; il aimerait enfin savoir ce que ces gens entendent par réconciliation tragique, écrivait-il en ricanant: Que tout aille bien? La réconciliation n’advient qu’après, à la suite du naufrage, peut- être même pendant le naufrage, mais pour l’artiste elle s’accomplit dans l’oeuvre.

Les vers cités ne sont pas les derniers de Penthésilée. Ceux que prononce l’amie la plus fidèle au sujet de Penthésilée morte, pourquoi ne les a-t-on pas utilisés comme étant les plus à même de décrire Kleist:

Elle a sombré parce qu’elle grandissait
avec fierté et vigueur!
Le chêne mort se dresse dans la tempête,
Alors que le chêne prospère, elle le fait violemment tomber,

Ayant pu atteindre sa couronne.

Il s’en alla en grande paix, beaucoup plus à la manière des célèbres Romains qu’à la manière d’un désespéré ou d’un banni («Que le ciel t’accorde une mort qui ne fût qu’à moitié

aussi joyeuse et ineffablement gaie que la mienne», lit-on dans la lettre déjà mentionnée). Il était, outre et malgré toute la monstruosité de sa vie, de son tempérament, beaucoup plus sage que n’ont bien voulu le croire tant de critiques littéraires qui, au lieu de lire et surtout de comprendre ses oeuvres, ont toujours préféré revenir obsessionnellement sur sa vie. On trouve déjà dans son premier drame une variante des vers que je viens de citer, mais avec un ajout lourd de sens:

… bien sûr Certains sombrent parce qu’ils sont forts:

Car le chêne malade, mort se dresse
Contre la tempête qui fait tomber le chêne florissant,

Ayant pu atteindre sa couronne.
– L’homme ne doit pas endurer tous les coups,
Et celui que Dieu désigne, me dis-je, celui-là a le droit de

sombrer,
– et de soupirer. Car l’égalité d’humeur n’est la vertu
Que des athlètes. Nous, nous les êtres humains ne tombons pas
Pour de l’argent ni pour le spectacle.

– Or Nous devrions constamment nous relever, Fiers du regard porté sur nous…

Fier du regard porté sur lui, Kleist ne s’est-il pas relevé?

(1941)

 

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