Le Passe Muraille

Vivre et penser comme des porcs

Un essai de Gilles Châtelet,

par Antonin Moeri

Je ne connaissais rien de Gilles Châtelet, ni de son oeuvre ni de sa vie, sinon que je m’étais trompé en rencontrant la soeur de Jospin, Noëlle Châtelet, qui avait été invitée, comme le soussigné, à Soleure pour y rencontrer des lecteurs et s’entretenir avec une journaliste devant des lectrices-auditrices. Ainsi avais-je bêtement dit à Noëlle: «Ah c’est votre mari qui a écrit «Vivre et penser comme des porcs?» – «Pas du tout. Mon mari s’appelait François. Mais Gilles et François avaient un ami commun: Gilles Deleuze».

Après ce petit détour d’ordre informationnel, je m’empresse de vous dire que le livre de Gilles Châtelet «Vivre et penser comme des porcs» porte un sous-titre: «De l’incitation à l’envie et à l’ennui dans les démocraties- marchés» et que vous le trouvez dans la collection Folio parce qu’il eut un succès public considérable.

La honte que ressentait Deleuze devant la bassesse et la vulgarité d’existence qui hantent les démocraties, devant les valeurs, les idéaux et les opinions de notre époque, cette honte forme, pourrait-on dire, la basse continue de ces «croquis socio-philosophiques» décrivant une situation (années Reagan-Thatcher-Mitterrand, années de la Contre- Réforme néolibérale qui allait promouvoir «le secret de la jubilation permanente», qui allait donc promouvoir envie – greed is good – narcissisme et esprit possessif, «matière première de nos démocraties- marchés»), une situation qui n’a fait que se préciser au cours des décennies: comment l’optimisme libertaire s’est transformé en cynisme libertarien ou comment la spiritualité du chef comptable a rejoint celle de l’Inspecteur des Finances ou comment «la crétinisation par la communication a remplacé le caporalisme d’antan en flattant les bassesses et les lâchetés de l’homme moyen».

Pour mettre sur pied l’ «Ordre cyber-mercantile», il faut fabriquer des citoyens-ténias, «des unités de convoitise, des boules de billard pathétiques se faisant la guerre», ce qui implique «une équivalence des Robinsons-particules, une égalité appréciée du point de vue de la détresse et de la férocité». Une équivalence d’hommes moyens dont on pourra aisément capter l’inertie en les stockant dans «d’énormes silos pour en faire une opinion dont on peut connaître l’évolution par des sondages appropriés», ce qui permettra de faire disparaître joyeusement toute prétention d’ordre politique et, surtout, tout type de solidarité. Une opinion qui sera, en réalité, une absence d’opinion privant le consommateur de la capacité de penser et de juger.

Celui qui aurait l’audace de s’opposer au jeune nomade fluide que célèbre Jacques Attali, celui-là ne sera pas admis dans la «Grande Surboum mondiale du Grand Marché», on le parquera fissa dans la catégorie des ringards visqueux. Et celui que Gilles Châtelet nomme «l’aristocrate du volatil» ne pourra que «mépriser celui qui est moins volatil que lui, pue la sueur et contrôle peu de boutons».

Tu bouges ou tu crèves! Cet impératif d’adaptation serait développé, trois ans après la parution de l’essai de Gilles Châtelet, par Pierre-André Taguieff dans son célèbre essai «Résister au bougisme». Pour déchaîner l’individualisme moderne de millions de petits rhinocéros, il faut briser tous les carcans (syndicats, partis, états nationaux, famille, institution scolaire, systèmes hospitaliers, lois du langage) et accélérer le mouvement des capitaux, des véhicules, des yuppies décontractés se réclamant de «chacun son truc», des yuppies sachant «créer, jouir et bouger», toujours contraints de répondre à leurs propres ultimatums, férocement anti-racistes et friands d’exotisme, adorant «visiter ces précieux réservoirs de sauvagerie que sont les peuples-marchés, pourvoyeurs de gladiateurs-boxeurs et de Nubiens à plumes».

Dans le dernier chapitre, dont les mots «Héroïsme du quelconque» forment une partie du titre, GC propose des concepts intéressants: le travail-corvée du menu fretin, le travail-performance de la Surclasse et le travail-patience, le seul qui «engage une amplification inouïe de la liberté, à la fois en extension, par le biais d’un développement de la puissance d’agir de chacun, et en intensité, par la découverte d’une plasticité propre à l’individuation humaine». «Si l’enthousiasme meurt, les dieux meurent aussi», écrivait Hölderlin. Or le travail-patience, le seul à avoir une temporalité propre, n’est pas inféodé à la commande sociale, qu’elle vienne du fouet et de la faim ou d’une psychologie de cyber-zombie. A la mesquinerie de l’homme incapable d’enthousiasme, GC oppose le héros quelconque, «capable d’éveiller le geste politique qui déborde toute routine et tout possible anticipé», un héros qui pourrait «amplifier nos possibles et nous sauver de l’immonde condition de l’espèce humaine sans le secours d’un Dieu. Or la démocratie, déclare GC, vaut parce qu’elle laisse une chance à cet héroïsme du quelconque.

«Et si le cyber-bétail redevenait un peuple, avec une humanité-pulpe d’où s’enrouleraient toutes les chairs?» On pourrait légitimement se poser la question en ce début d’année 2020.

Gilles Châtelet: Vivre et penser comme des porcs, Folio, 1999

 

 

 

 

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