Le Passe Muraille

Une nuit chez Conrad

Nouvelle inédite de Fabrice Pataut

 

 

Tard le soir, je bois immodérément de mauvaises liqueurs dans le seul but de m’enivrer encore. Le vin du midi et du dîner a fait son travail et j’éprouve sur le coup de onze heures un désir de perfection. La faible lueur de la bougie m’y incite. Les traces de suie sur le parquet à proximité de la cheminée me disent que j’y trouverai mon compte. Il y a à mes pieds des noirceurs, et dans le vert de mon iris des reflets moirés qui ne trompent pas. Le vide m’appelle, le néant agite ses petites mains jaunes. La soûlerie du jour a vieilli et je sais que les digestifs réveilleront la torpeur qui berce mon existence diurne, laquelle se résume à une descente des escaliers et à une visite à l’épicerie suivie d’une remontée au sixième étage. L’emprise de ce dernier engourdissement est entière vers minuit, l’heure fatidique des romans. Il est sans mélange et d’une pureté totalitaire. La souveraineté de l’alcool est alors absolue, la confiscation de l’intellect sans retour. La douceur de cette tyrannie est inimaginable pour les buveurs d’eau. Pourtant, j’agis comme eux par abstinence. Je fais ce qu’il faut avec modération. Je me prive tout le jour d’une quantité de bienfaits utiles et délicats, mais je refuse l’aumône de la sobriété.

On se moquera à tort, plus tard, de ce récit. Il n’évoque après tout rien de plus que l’éternelle histoire des miracles qu’on met en bière soi-même, les yeux fixés sur la terre où le trésor est enfoui pour toujours. Quel est donc ce trésor que le vin fait revivre, un peu mollement au réveil et jusqu’à l’ouverture d’une bouteille de chartreuse, mais qui, la bouteille vidée, provoque en moi une belle dévotion ? C’est une merveille qui défie l’imagination, un bien d’une étonnante perfection. Lorsqu’elle apparaît dans la chambre à la lueur de la bougie, lorsqu’elle sort de l’âtre et s’époussette, sa grandeur ne fait aucun doute. J’en chante les louanges. Des paroles murmurées, des litanies, des exclamations, enfin, accueillent ce chef-d’œuvre, non seulement remarquable en son genre, mais digne d’attention tous genres confondus. La créature est là, debout dans la chambre. Un peu de suie la noircit par petites plaques de haut en bas, elle étouffe encore, crache quelques glaires et semble réclamer un verre d’eau fraîche. Elle n’a rien d’un débauché, bien au contraire. Un petit air compassé indique qu’elle doit sa fortune à sa loyauté, et celui auquel elle s’est soumise est, quoi qu’on dise, une chose sublime qui impose le respect.

Comme je demandai l’autre nuit à quel géant, à quel homoncule, à quelle brebis galeuse, la créature devait son éminent statut, le murmure de ma question m’endormit à la manière d’une comptine. Je me réveillai à trois heures, les mains gelées et la bouche sèche, au milieu d’un innommable désordre. On aurait dit qu’une bataille rangée avait opposé des mécréants. La table était renversée, le dossier de la chaise fendu en deux, la fenêtre ouverte. Je ramassai les débris de verre, tirai les rideaux et me couchai tout habillé.

À sept heures le lendemain, heure d’ouverture, je suis descendu acheter ma marchandise. Après quoi je me suis brossé les dents. J’ai passé un coup de balai, puis j’ai ouvert la première bouteille. Je l’ai bue, me suis de nouveau brossé les dents avant de passer un deuxième coup de balai. Neuf heures ont sonné à la pendule, l’heure d’ouvrir les rideaux. Tout devant moi avait la couleur indistincte du zinc : les plumes des pigeons, les nuages gonflés de pluie et les gouttières. Je me suis assis sur la chaise cassée et j’ai pensé que j’aurais dû me réveiller de massacrante humeur. Quelque chose m’avait apaisé à mon insu, quelque chose d’une indicible douceur : un conseil bienveillant glissé dans l’oreille, un compliment bien mérité. Ou alors… (j’ouvris un bordeaux) … une caresse. Mais de qui ? De la créature ? Soyons précis : de la créature soumise à une puissance qui n’a peut-être pas forme humaine ? Soumise au Diable ! C’est dit. Pourtant, elle sent bon le frais et on prétend que l’ange déchu pue horriblement. C’est donc que la créature se lave avant de me rendre visite, et j’étais bien aise de savoir que si j’avais été la victime d’une apaisante chatterie, sa main pommadée en était la cause.

Voilà que vers onze heures avant-hier, à l’heure de la chartreuse, un effroyable vacarme se fit entendre au-dessus de ma tête, un brouhaha fait de meubles bousculés, de cris étouffés, de corps qui tombent et de verre brisé. On aurait dit que plusieurs personnes s’acharnaient sur celui qui était à terre. Il y eut indéniablement des injures et des coups de pieds secs et vicieux. Puis j’entendis la porte claquer sur le palier et une cavalcade dans l’escalier, ou plutôt les pas précipités d’une seule personne qui avait hâte de quitter l’immeuble. Vers minuit, j’entendis un râle, un souffle affreux et désespéré, comme si l’homme à terre n’avait pas la force de se relever et revenait à lui le corps perclus après un long évanouissement. Il avait, semblait-il, perdu l’usage de ses membres. C’était comme si un balai passé méticuleusement sur le parquet faisait le tour de la pièce. J’en avais la vue et l’ouïe brouillées à force de suivre ce frottement si délicat la tête tendue. Quelque chose là-haut époussetait l’envers de mon plafond. Quelque chose se traînait de toutes ses forces, sans nul doute pour détruire la trace des brutalités dont l’épousseteur lui-même avait été victime.

De retour de ma course à sept heures quinze le lendemain matin, je croisai monsieur Conrad dans l’escalier. C’est un homme élégant qui porte une belle moustache et une barbe soigneusement taillée. Sa mise est impeccable : costume de tweed, col amidoné, gilet, cravate. Je lui donne dans les soixante-sept ans. Il a l’air satisfait des Polonais qui parlent notre langue avec l’accent de Marseille, lesquels sont rares, et cette particularité de monsieur Conrad, qui mène par ailleurs une existence paisible depuis vingt ans que je vis ici, fait jaser. On racontait déjà de drôles de choses quand je suis arrivé dans l’immeuble, des bêtises sans fondement. On élaborait de vaines conjectures. On disait qu’il avait pris cet accent en prenant le bateau pour Singapour, qu’il avait été trois fois à Bornéo et une autre encore au Congo belge. Rien ne permet de vérifier l’existence de tels voyages ni, même, dis-je sans attendre à ma logeuse le matin où elle me donna les clefs, ni même si le Congo existe. D’ailleurs, avez-vous été vous-même à Singapour ? Sûrement pas, pensai-je en silence en observant sa stupéfaction, satisfait d’avoir trouvé un havre de paix sans histoire, bizarrerie ou exotisme, une petite chambre à soixante-douze francs par mois.

Je sus de suite, après l’avoir croisé la première fois, que monsieur Conrad était mon voisin du dessus. Personne ne saurait égaler sa discrétion. Se pouvait-il que cet homme que je connais si mal mais quand même depuis si longtemps, eût été victime d’un règlement de compte la veille au soir ? Un fou s’était-il introduit dans son appartement ? L’avait-il prêté pour une nuit à une connaissance peu recommandable ? Je ne pouvais l’imaginer rampant à bout de souffle sur son parquet, ou tombant à terre. Je pouvais encore moins douter de ses fréquentations. Je le croisai dans l’escalier, comme il arrivait de temps à autre, le lendemain du drame. Son visage ne portait aucune trace de coup. Aucune fatigue, ni dans les yeux, ni dans les jambes, me dis-je une fois qu’il eût disparu. Il avait descendu les marches d’un pas décidé et levé son chapeau pour moi seul d’un geste vif et courtois.

J’examinai par précaution les contremarches sans toutefois repérer de trace suspecte. Je montai jusqu’au septième et m’arrêtai devant sa porte. Le palier était impeccable, déjà passé à la serpillière par notre gardienne. Il était trop tôt pour le courrier. Par acquis de conscience, je soulevai son paillasson. Il s’avèra que j’avais eu là une brillante idée, une de ces idées qui chantent dans les bouteilles et dansent aux torchères. Je trouvai sous le tapis-brosse une petite enveloppe carrée, le genre d’enveloppe conçue pour les cartes de correspondance sur lesquelles les âmes solitaires s’épanchent, les amoureux se trahissent, et la terreur répand son règne en quelques mots. Je m’en emparai comme on fait d’un flambeau dans un boyau sans lumière, et comme j’entendai des pas, je glissai l’enveloppe dans ma poche, regagnai mon étage, ma chambre et mon lit, enfin, tant l’aventure avait eu raison de mes forces.

Un grand apaisement gagna mon esprit, comme il gagne celui des philanthropes après une bonne action qui, sitôt accomplie, exige la solitude et le repos. Quand le temps de la réflexion fit savoir qu’il était prêt et qu’on attendait plus que moi, j’ouvris l’enveloppe. Il était cinq heures de l’après-midi.

Ô comme l’amour peut-être vil et rancunier ! Une femme de Narbonne, une ancienne maîtresse, réclamait de l’argent en termes poétiques. Une hargne lyrique donnait une saveur macabre à ses mots. Le monde va finir, insistait-elle, et son caractère dépravé par l’argent la conduisait à en exiger de monsieur Conrad avant qu’il ne fût trop tard. Elle l’appelait par deux fois « mon choupinet » et avait pompeusement signé «Marie- Louise ».

Si la croyance au progrès est une doctrine de paresseux, la croyance au déclin est celle des cancres. J’avais quant à moi envie de rester au lit, de relire ces trois ou quatre lignes, pauvres et fatidiques, et de me demander encore et encore laquelle des deux légendes était la plus crédible sans jamais avoir à pendre parti pour l’une ou l’autre. À supposer que Marie-Louise de Narbonne fût dans le vrai et que monsieur Conrad avait eu droit à un aperçu de la fin du monde dans ce Congo dont ma logeuse tenait tant à démontrer l’existence, que fallait-il en penser ? Tout d’abord :  était-ce pour demain ?  Un partisan du progrès aurait pu poser la même question. Et puis, dans un cas comme dans l’autre, progrès ou déclin, pouvait-on espérer un répit ? Voilà qui m’importait à moi, et je résolus d’aller tirer les choses au clair le soir même, un peu avant l’heure du repas, pour ne pas importuner monsieur Conrad qui dîne à sept heures sonnantes.

Je rangeai la lettre, débarbouillai mon visage, mis de l’ordre dans mes vêtements et montai à l’heure jugée propice. Je sonnai plusieurs fois, mais monsieur Conrad n’ouvrit pas. Je dis « monsieur Conrad », car qui d’autre que lui pouvait marcher avec autant de précaution, d’abord en direction de la porte pour deviner qui était de l’autre côté, ensuite sur la pointe des pieds vers le canapé du salon où il lit chaque soir jusqu’à onze heures avant d’aller se coucher ? Monsieur Conrad resta un long moment figé à cet endroit avant de se diriger pieds nus ou en chaussettes vers la cuisine pour y ouvrir son réfrigérateur. Son dîner était prêt d’avance. Rien à cuire, rien à réchauffer. J’entendis qu’il ouvrait une bouteille, puis à nouveau des pas feutrés en direction de la cuisine une demi-heure plus tard, ce qui est long pour un dîner de célibataire, et enfin le bruit de l’eau chaude nécessaire au rinçage de l’assiette et des couverts. Je patientai encore un quart d’heure réglementaire et décidai d’essayer à nouveau. Cette fois-ci, je frappai un peu plus fort et prononçai son nom de la manière la plus affable, comme quelqu’un qui s’inquiète et ne veut rien tant que faire le bien. Je demandai s’il était là, si c’était lui, s’il allait bien, s’il avait besoin de quelque chose et enfin, n’y tenant plus, si l’effroyable tapage de l’avant-veille dans mon appartement l’avait, j’en était confus, dérangé.

Il ouvrit la porte. « Pas le moins du monde, monsieur Kurz, répondit-il, pas le moins du monde, ne restez pas là, entrez, je vous en prie. » Il souleva mon coude du bout des doigts pour m’enjoindre d’avancer et referma derrière moi avec précaution sans aucun effort, toujours du bout des doigts, comme si la porte n’avait eu ni poids ni épaisseur, comme on aurait fait pour refermer une boîte ou un étui en bois flottant.

Il tira les rideaux bien qu’il dût faire jour pour un quart d’heure encore. La vue n’avait rien de désagréable, au contraire. J’en eus un court aperçu : le bout de la rue du Cloître-Notre-Dame, le pont Saint-Louis et, sur la droite, le chevet de la cathédrale. Il alluma les lampes du salon une à une en faisant le tour de la pièce, m’indiqua un fauteuil et prit celui qui lui faisait face.

Il avait quitté sa veste, sans doute pour dîner plus à son aise, et remit ses chaussures.« Le bruit du monde… c’est vraiment quelque chose, n’est-ce pas ? » déclara-t-il sans préface ni introduction. Puis il ajouta, allant droit au but : « ou plutôt, devrais-je dire… son grondement. Prendrez-vous quelque chose ? Un apéritif ? »

Je refusai, il en parut surpris, se servit un whisky dans un joli verre dont le fond épais semblait très lourd et dit : « Mon cher Kurz, nous sommes tous les deux victimes d’une épidémie de sorciers ».

Mon Dieu, me dis-je, il va falloir agir avec méthode.

« Elle a régné diversement, cette épidemie, ajouta sans attendre monsieur Conrad, jadis dans les monastères, parfois sur le cerveau des vieilles filles, ci ou là dans les villages. Voilà qu’elle a gagné Paris et notre petite rue Massillon. »

Il se laissa aller dans le fond du fauteuil et respira le whisky sans fermer les yeux. « C’est embêtant…, ajouta-t-il, très embêtant. » Il avait l’air satisfait de mon silence et apprécia ma tenue d’un coup d’œil rapide, comme un seigneur apprécie celle de son palefrenier : peu soignée et même plutôt sale, mais conforme à son état. « Parfait…, dit-il sans bouger, cela vous embêterait-il, Kurz — je peux vous appeler Kurz, n’est-ce pas ? — cela vous embêterait-il d’aller nous chercher les petites collations que Françoise a préparé ? »

Je remarquai le glacage impeccable de ses chaussures, la perfection du repassage de sa chemise. « Nous avons le temps, dit-il, il n’est que huit heures et demi. » Puis, sans transition, en me regardant droit dans les yeux : « vous vous en êtes drôlement bien sorti l’autre soir. »

Je tirai deux conclusions également fantastiques : la fille de notre concierge était à son service, et monsieur Conrad savait, pour la créature. Ce savoir lui était naturel ; il le possédait comme un droit acquis à la naissance et pouvait le traiter selon sa fantaisie comme négligeable ou esssentiel, suivant l’humeur ou les circonstances. Et s’il savait cela, il savait bien sûr que j’avais volé la lettre sous son paillasson. Pire, me dis-je alors qu’un imperceptible mouvement de tête indiquait qu’il était préférable que les collations préparées par Françoise fussent posées à portée de main sur la table basse plutôt que sur la table de la salle à manger, pire encore : il l’avait déposée là à mon intention.

Je revins avec le plateau et monsieur Conrad servit deux verres de vin. Il disposa lui-même les tranches de saumon sur nos assiettes. Puis, reprenant le fil de ses premières pensées, il dit en observant les rideaux : « vous êtes, de plus, victime d’une honte des plus amusantes ».

Nous étions maintenant assis face à face sous le plafonnier qui éclairait notre petite table d’une vague couleur dorée. « Il n’y a, je vous l’assure, aucune honte à avoir en ce qui concerne Marie-Louise. C’est une femme… comment dire…? un peu fantasque. Une femme remarquable mais sans moralité. Elle aurait aussi bien pu tenter sa chance en glissant le mot sous votre paillasson. »

J’allais répondre que je ne devais, quant à moi, pas la moindre somme d’argent à qui que ce fût. Sur quoi je me ravisai aussitôt, et, en souvenir des lieux imaginaires fabriqués par notre prosaïque propriétaire — Singapour, Congo, Bornéo et tutti quanti —, je lui avouai le plus sincèrement du monde que je n’avais jamais mis les pieds à Narbonne.

« En êtes-vous si certain ? » demanda-t-il en me regardant bien en face.  Sur quoi il enfourna une première tranche de saumon.

«Moi non plus, Kurz, moi non plus, rassurez-vous, pas une seule fois», m’assura-t-il en s’essuyant les lèvres à peine la tranche disparue. « Et cela n’a en réalité aucune importance, ajouta-t-il aussitôt. Vous m’accorderez qu’on peut bien rencontrer des gens de Narbonne ailleurs que là. »

Monsieur Conrad avait tout d’un coup des points d’avance, deux ou trois, je n’aurais su les compter ; ils avaient été facilement gagnés. Je compris en le voyant s’incliner vers moi qu’il avait à cœur de profiter de cet avantage pour m’en chiper d’autres. Son visage s’était approprié la lumière dorée du plafonnier. Je me sentis au bord d’un abîme. Le vin était lourd, je le devinais à sa couleur, la fosse sous ma chaise si noire et profonde que je décidai de le boire pour m’y laisser glisser tout entier, mais monsieur Conrad posa ses mains à plat sur nos verres. « Soyons patients, expliqua-t-il, et nous serons récompensés. Attendons encore pour le toast. »

J’attendis avec lui la tête penchée au-dessus de l’abysse. Minuit. Une heure. Deux heures, enfin. C’est au quart passé que la fenêtre s’ouvrit en grand et que Marie-Louise entra dans la pièce en enjambant le garde-fou. On savait que c’était elle parce qu’en plus du retard réglementaire des gens du Sud, elle dit « Ah, vous voilà tous les deux ensemble ! Ça ne m’étonne pas beaucoup, d’ailleurs ! » avec l’accent de Narbonne.

C’était une belle femme d’une cinquantaine d’années avec de grands yeux ovales d’un bleu délavé. Elle portait une robe du soir en crêpe de Chine, des gants longs comme pour l’opéra, et tenait ses escarpins à la main.

« J’ai affreusement mal aux pieds », dit-elle en aterrissant sur le tapis.

Monsieur Conrad ne lui proposa pas de s’asseoir. Il me fit signe de lui servir un verre. Elle le but d’un trait, debout au milieu du salon ; nous bûmes les nôtres à la même vitesse assis dans nos bergères. Elle avait de merveilleux petits orteils, parfaitement minuscules, assez longs, réguliers comme les doigts d’une main.

« Où est le fric, mon roudoudou en sucre ? » demanda Marie-Louise.

Monsieur Conrad ne daigna pas répondre à cette question et je vis les adorables orteils de Marie-Louise se crisper sur les motifs de feuilles d’acanthe géométriquement tissés dans le tapis.

« Quelle importance, je vous le demande, puisque tout va péter ? Allons-nous donc en faire des confitures, comme on dit ? » finit par lancer monsieur Conrad un peu trop fort, en quelque sorte à la cantonade pour que j’en profite aussi.

J’aurais mieux aimé que Marie-Louise se fût adressée à quelqu’un d’autre, mais monsieur Conrad l’ignorait avec une telle insistance et un tel manque de courtoisie, qu’elle continua en me regardant bien en face, le bras tendu pour se faire resservir.

« Quand il dit ‘tout’, monsieur Kurz, c’est vraiment tout, je peux vous l’assurer ! BOUM ! »

Elle jeta son verre après l’avoir avalé d’un trait, au terme d’un mouvement emphatique du bras droit pour souligner la fureur de l’explosion dernière. Beaucoup d’autres choses se brisèrent cette nuit là sur le parquet de monsieur Conrad. Des bouteilles, des assiettes, des soucoupes, des bougeoirs, un petit miroir sorcière et un sous-verre fait sur mesure pour une photo de Marie-Louise tenant une ombrelle, une photo noir et blanc un peu jaunie que Monsieur Conrad ne daigna même pas ramasser après la débâcle. Marie-Louise continua son œuvre destructrice dans la cuisine avec force jurons, puis dans la salle de bains où elle chanta comme si elle prenait une douche. L’odeur d’Old Spice — cèdre et musc — s’en échappa bientôt.

C’était affreux à voir, mais ce n’était encore rien, Marie-Louise était en mesure de nous l’assurer. L’argent pour lequel monsieur Conrad feignait la plus grossière indifférence ne l’intéressait pas vraiment non plus, mais enfn, c’était quand même le sien. Elle l’avait prêté. Elle voulait, comme elle l’affirma d’ailleurs sans aucune vulgarité, « en revoir la couleur ».

« Qui sait, annonça-t-elle en revenant vers nous devancée par les effluves sucrées du flacon, il pourrait bien nous servir un de ces jours, cet argent. »

« Qu’il aille au Diable ! » cria Conrad.

« C’est la meilleure…, fit calmement remarquer Marie-Louise, c’est vraiment un comble, vous entendez ça, monsieur Kurz ? »

Elle lança la bouteille de parfum contre un mur, semblait-il choisi au hasard, et ajouta : « En voilà une belle excuse. On en profite que c’est la fin du monde pour se dédouaner. C’est-y pas beau ? »

Marie-Louise s’assit dans le troisième fauteuil. Elle croisa les jambes pour se mettre à son aise et masser ses chevilles. Douloureuses. Elle s’abstint de prononcer le mot.

« Parfois, je passe par la cheminée, expliqua-t-elle, mais ce soir, je tenais à être impeccable. »

Monsieur Conrad restait impassible. Marie-Louise lui demanda un chausse-pied. Il m’expliqua où le trouver.

« Resservez-moi, s’il vous plaît », fit Marie-Louise, alors que je me levais pour aller vers ce qui devait être la chambre de monsieur Conrad, laquelle, s’il n’avait pas menti, abritait la penderie dans laquelle était rangée la boîte à cirage qui contenait le chausse-pied.

Jamais je n’aurais pensé que cette chambre pût être si féminine, si peu à son image. Il y avait une coiffeuse, un paravent avec des motifs aviaires, et derrière ces panneaux décorés de grues et de paons vaguement asiatiques, un petit tabouret recouvert d’un tissu couleur boue duquel pendait une cravate. Sur l’une des deux tables de chevet trônait un portrait de Marie-Louise très jeune, ou alors de sa fille, car il semblait tout de même que la photo fût récente. Sur la table opposée, triomphait en regard un portrait de monsieur Conrad avec un chapeau colonial vissé sur la tête et un œillet de poète à la boutonnière, entouré d’autres fêtards déguisés en mandarins et en chefs de village. Le plus grand, agité d’un rire impossible à contenir, était couvert d’une peau de panthère dont il exhibait avec témérité la queue maigre et tordue. L’extrémité en fourrure caressait le bord du chapeau de monsieur Conrad qui l’ignorait avec superbe.

La fenêtre était ouverte. Les planches de l’échafaudage arrivaient à hauteur du garde-corps. Je remarquai une gamelle de chantier rangée sur le côté, quelques bâches, un tas de chiffons. Notre rue Massillon, noire et silencieuse, dormait.

Les portes de la penderie étaient pourvues de miroirs de manière que monsieur Conrad pût vérifier sa mise dans la solitude de sa chambre avant de descendre l’escalier de notre immeuble. La boîte à cirage où je trouvai le chausse-pied était du côté des costumes rayés craie, gris perle et Prince de Galles. Je déplaçai sans le vouloir celui qui pendait au-dessus de la boîte. Que dire du spectre d’un jaune terne, maculé de taches noires défraîchies, qui se déplia d’un coup sec le long du pantalon pour se coller craintivement contre son revers, sinon que la queue de panthère et à vrai dire la vieille peau tout entière en avait assez d’être remisée derrière les costumes de ville ? La chimère était si fatiguée qu’elle glissa sur les chaussures alignés, lustrées comme pour une vitrine de bottier, et prit l’air triste d’un chiffon en peau de bête. Il y avait pourtant dans cette relique d’animal sauvage les traces d’un faste ancien et d’une heureuse insouciance.

Quelle tristesse, pensai-je, quelle déconfiture… De quels déboires monsieur Conrad était-il la victime ? Pourquoi Marie-Louise était-elle si vindicative ? J’espérai qu’elle ne voulait quand même rien d’autre que son bien et lui rapportai le chausse-pied avec la crainte, et bientôt la certitude, que cet espoir était vain. Ils étaient malheureux tous les deux.

« Vous avez l’air d’avoir la mort dans l’âme », fit remarquer monsieur Conrad quand il me vit passer la porte de sa chambre.

« En quelque sorte, répondis-je en regardant Marie-Louise, en quelque sorte. »

« Merci, merci, dit-elle en prenant le chausse-pied. C’est qu’on m’a volé le mien. »

Monsieur Conrad me regarda d’un petit air entendu. Il leva les yeux au ciel avant de dire « Mais on vous a tout volé, ma chère, tout. C’est la vie. N’y pensez plus. Et puis laissez Kurz tranquille. Il ne vous a rien fait. Tenez, pourquoi ne danserions-nous pas une valse ? Chacun son tour, bien sûr. Qu’en ditez-vous, Kurz, hein? Je crois qu’une valse nous ferait du bien. »

Marie-Louise changea soudainement d’expression. Elle esquissa un sourire espiègle, demanda si elle pouvait danser pieds nus. Comme on l’y autorisait, elle insista pour utiliser la salle de bains. Notre hôte était dans d’excellentes dispositions ; elle disparut en glissant sur le tapis comme une jeune fée.

Monsieur Conrad tapota affectueusement mon épaule et ouvrit le meuble qui contenait les disques et l’électrophone.

« Une valse… vous vous rappelez celle-là ? Berthe Sylva : On a pas toujours vingt ans. Àmoins que vous ne préfériez la version de Georgette Plana. Plus moderne. »

Il sortit le disque de sa pochette, le posa avec précaution sur le plateau de l’électrophone et nous entendîmes les premières mesures.

« Pas si vite. J’arrive ! » cria Marie-Louise depuis la salle de bains.

Monsieur Conrad me regardait à présent d’un air supérieur. Il me tourna le dos pour se resservir et dit d’une voix neutre comme s’il récitait une leçon : « Le moderne, vous n’aviez que ce mot à la bouche ».

Marie-Louise entra dans le salon pieds nus en évitant les éclats de verre. Elle s’était remaquillée et avait défait le premier bouton de sa robe.

« C’est pour vous, celle-là, dit monsieur Conrad sans se retourner. Je préfère de loin l’original de Berthe Sylva. À vous l’honneur, pour une fois. Et puis j’aime la patience. J’attendrai mon tour. C’est une vertu importante pour la chasse à la panthère. Mais pas seulement. »

Marie-Louise tendit le bras, j’acceptai sa main, posai la mienne chastement sur ses hanches, et nous nous mîmes à tourner au milieu du salon, un peu trop vite à mon goût.

Ce n’était pas seulement l’effet de l’alccol. J’aurais aimé que Marie-Louise fût un peu plus… comment dire ?… un peu plus langoureuse. L’échancrure de son corsage suggérait qu’elle avait prévu de l’être. C’était sans compter sur la patience de monsieur Conrad qui attendait la fin de la chanson assis dans son fauteuil, qui allait m’arracher une fois de plus la femme qu’il avait ruinée. Il avait tué son mari à la chasse et donné de misérables petite fêtes déguisées pour se faire pardonner ce qu’il était alors convenu d’appeler par pudeur « l’accident entre collègues ». Tout le monde venait pour tromper l’ennui. On buvait jusqu’à l’aube. La véranda sentait la pisse. Les boys ramassaient les bouteilles vides éparses sur la pelouse. Monsieur Conrad me chargeait toujours de veiller à la musique.

« Mettez donc l’autre, Kurz, dit-il en se levant à peine le disque fini, mettez donc l’autre, maintenant. »

@Fabrice Pataut

1commentaire

  • Gio Bonzon dit :

    Merci pour cette Nouvelle fort appréciée. J’avais beaucoup aimé le recueil « Un jeudi parfait ».

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *