Le Passe Muraille

Une journée au paradis

À propos de Juste un jour, d’Antonin Moeri.

par Pierre Yves Lador

 

La neige est là, le Moeri nouveau aussi, un huis clos aux portes ouvertes, un roman centrifuge(éclaté) centripète(mosaïque) qui obéit sans lui obéir au célèbre vers: « Qu’en un lieu, qu’en un jour, un seul fait accompli / Tienne jusqu’à la fin le théâtre rempli ».

C’est parlé, monologué, dialogué, construit, classique et moderne, voire postmoderne. Le sujet: famille je vous aime, famille je vous hais, histoire de couple.Lauréated’un concours, la famille Forminable, oui il y a de l’humour même dans les noms propres, Papa Lucien, Maman Jane, Arnaud et Emilie se retrouvent à l’Hôtel …Eden pour un séjour de ski paradisiaque. Ce qui suit est donné sous toutes réserves car rien n’est sûr dans ce monde où, comme le disait Pirandello, à chacun sa vérité.

En dix-sept chapitres, dont certains chez une psychothérapeute familiale, on suit la journée de neige de la famille et de leurs proches amis ou amoureux rendus présents par l’évocation, le rêve, le souvenir. On y lit des histoires de pistes, d’accidents, de bris de table, de conflits, d’évitements de conflits, de gens ordinaires, parfois dépressif ou délirante, plutôt beaux et intelligents, de la classe moyenne, qui ont tout pour être heureux, en somme.

Onjoue avec bonheur et bonne humeur, voire rouerie, avec les mots, bégaiement, hochet, épiscolaire. La distance est aussi renforcée par la présence de deux groupes de trois serveurs dans deux bistrots aux sons semblables, La Triade et La Grillade, objets d’un quiproquo. Ils offrent une autre vision de nos protagonistes qui s’attendent mutuellement dans chacun de ces restaurants: un trio de Portugais dont au moins deux gays là-bas, trois plus basanés, dont une noire là, genre de chœurs à la grecque et de psychanalyse sauvage improbable, décalée et pertinente. Le cocasse, l’imprévu dans une journée banale, où il ne se passe rien, de ces riens qui peuvent faire basculer une vie. La tension monte au fil des chapitres, les plaisirs et les angoisses de chacun se dévoilent. La sexualité transparaît clairement, émouvante et ridicule tout à la fois, pathétique même à l’occasion. L’image de la paternité et de la virilité est corrodée subtilement, sans méchanceté, on pourrait dire avec un certain amour, dans le même temps où sont réaffirmés de façon incantatoire les bons sentiments.

Ce roman à la construction sophistiquée et surtout habile, qui entraîne irrésistiblement le lecteur, offre ainsi des visions variées d’une réalité dynamique, insaisissable, évanescente peut-être, mais qui correspond à ce qu’on appelle vulgairement la réalité. Si nous demandons à un roman de nous émouvoir et de nous amuser par les rêves, les remémorations, les imaginaires de ses narrateurs et d’éveiller quelques doutes, de provoquer quelques vibrations autour de notre réalité quotidienne, de jouer avec le langage, de créer un monde nouveau en résonance avec l’un de nos mondes intérieurs, c’est ce que réussit magnifiquement son auteur.

P.-Y.L.

Antonin Moeri, Juste un jour. Campêche, 2007.

(Archives PM, No 74, Décembre 2007)

 

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