Le Passe Muraille

Une fête

Un récit inédit d’Adriana Langer

La fête a commencé bien avant mon arrivée. Elle a lieu dans une grande maison, en dehors de Paris, les tables ont été dressées dans le jardin. Il fait encore jour, c’est le début d’une longue et belle soirée d’été. J’entre dans le salon, salue quelques personnes, et vais m’asseoir sur une chaise qui me paraît bien placée, à côté d’une fenêtre ouverte sur le jardin, ce qui me permet de voir qui est là, de m’introduire peu à peu dans l’ambiance.

Et ça me prend soudain : une irrépressible envie d’écrire. Heureusement j’ai du papier et un Bic dans mon sac. Je commence à écrire en m’appuyant sur une table basse à côté de moi. Les phrases sont si impatientes de sortir, mon cerveau en est si encombré qu’elles jaillissent sous mon stylo presque toutes faites, à mon propre étonnement, car d’habitude c’est infiniment plus lent : ce sont des fragments de phrases que je note, j’hésite et reviens, encore et encore, sur l’ordre d’un adjectif par rapport à un nom, le choix des mots, la structure d’une phrase. La phrase initiale est généralement séparée de la définitive par plusieurs lignes d’essais variés, ratures, annotations. En ce moment, tout au contraire, je suis emportée par une délicieuse fluidité.

Je décris la femme d’une quarantaine d’années qui m’a accueillie : petite, menue, les cheveux châtains bouclés, les yeux vert clair, elle porte une robe décolletée noire et de nombreux bijoux – collier et bracelet assortis, d’or et de perles, un rubis à l’annulaire droit, l’alliance à gauche. Elle est souriante et sûre d’elle. Avocate et mère de quatre enfants, elle sait aussi cuisiner parfaitement, et s’occupe en grande partie de l’entretien de sa maison. Toutes ses amies la vénèrent, et elle accepte leur admiration en silence. Son mari, de dix ans son aîné, tourne autour d’elle comme si leurs vingt années de mariage n’avaient rien changé entre eux.

Un homme timide à la moustache grisonnante s’approche lentement d’une femme seule, debout à côté du buffet. Il ne sait pas que je l’observe, sinon il n’attendrait pas si longtemps derrière elle avant de lui adresser la parole. Enfin ils s’éloignent ensemble et j’aperçois son sourire tandis qu’il avance avec elle vers la piste de danse improvisée au fond du jardin. Un couple plus jeune, dans les bras l’un de l’autre, s’embrasse en tournant, doucement, les yeux fermés.

Beaucoup bavardent en mangeant, un verre à la main, autour des tables. Le buffet, varié, est plein de couleurs. Les tomates-cerises, plantées sur des piques, entourent des plats de carottes, de petites saucisses et mini sandwichs. Plusieurs plateaux contiennent des fruits de l’été : raisins, cerises, melons et pastèques découpés en cubes. Et, bien sûr, le coin des boissons où s’agglutine encore plus de monde : difficile d’identifier les nombreuses bouteilles, qui disparaissent dans les mains d’un garçon habillé de blanc dès qu’elles sont vides.

L’intérieur est presque désert, j’y suis seule avec le serveur qui va et vient. Sur les murs, des photos de famille, surtout des enfants : bébés joufflus, fillettes en robes à volants et garçons en bermudas, adolescents aux regards agacés, aux fronts ponctués de points noirs que le photographe n’a pas su camoufler. Les meubles sont pour la plupart en bois, de style rustique, à l’exception du canapé en cuir beige, long, moelleux et usé.

Un vase en cristal est empli de roses bigarrées. Un cerisier, couronné et emmitouflé de toutes parts de petites fleurs blanches, se dresse au milieu du jardin, étranger à cette fête, aux mouvements et au bavardage des gens. Etranger non pas comme le serait un habitant venu d’un autre pays, ni même d’une autre religion – non, étranger comme s’il appartenait à une autre planète, à une toute autre sphère – d’une délicatesse, d’une beauté inégalées.

Tout ceci, je le soumets à une infime translation dans le temps (ce que je décris vient à peine de se dérouler, et continue de le faire sous mes yeux) et dans l’espace (maison, jardin, hommes et femmes sont projetés sur mes feuilles blanches). Chaque chaise, chaque rideau, chaque arbre, chaque personne – même celles qui paraissent vulgaires et factices – éveille en moi un sentiment de joie et de sympathie. Je les comprends, je m’en sens toute proche. Je suis émue de cette empathie, et emportée par le flot ininterrompu de mes phrases, l’abondance des métaphores qui surgissent spontanément, dès que je pose les yeux sur un nouvel objet.

Tout en étant attentive à ce qui se passe autour de moi, je suis comme absente. Pourtant, cette situation, a priori gênante – se trouver au sein d’une fête, parmi tellement de gens, assise toute seule dans un coin – me laisse indifférente. Et, curieusement, personne ne paraît remarquer ma présence ni ma fébrile activité d’écriture (les feuilles noircies s’accumulent sur le tabouret à mes côtés).

Je note aussi que, même ces magnifiques arbres, même ces femmes et ces hommes, dont beaucoup sont attirants et pleins de charme – oui, tout ce décor m’apparaît pâle et distant par rapport à cette force, à ces vagues intérieures qui surgissent et m’emportent.

Enfin, je ramasse mon paquet de feuilles, le mets en ordre, me lève et quitte la maison ; et là encore, personne ne me remarque. Mon trésor sous le bras je m’échappe, tel un voleur avec son butin, ou un affamé rassasié après s’être gorgé d’un copieux repas.

Mais quelle adresse donner au chauffeur de taxi ?

Cette question trouve sa réponse beaucoup plus rapidement que je ne l’aurais voulu : le réveil se met à sonner. Ce rêve qui vit en moi si fortement est déjà en train de s’enfuir, j’essaie de me souvenir d’un paragraphe : les phrases, par pans entiers, disparaissent, les images m’échappent, les métaphores (un arbre penché tel… impossible, et pourtant c’était si doux, si beau !) s’évaporent ; l’atmosphère, tel un nuage que le vent déchiquette, ne laisse bientôt plus qu’une infime blancheur de poussière.

Dans un demi-sommeil que j’essaie en vain de préserver quelques instants encore, je vois toutes mes feuilles s’envoler de mes mains. Je cours à droite, à gauche, rien ne reste. Je me rends à l’évidence, inutile de maintenir les yeux fermés, je suis réveillée, c’est fini.

Je me lève, lave mon visage, mes dents, sais sans y penser quels sont les gestes qu’il me faut effectuer, habitudes incrustées qui peuvent presque se passer de ma conscience. J’ai l’impression qu’un coup de pied m’a lancée hors du paradis sur la terre. Ces gestes quotidiens, je les accomplis lentement, et j’entraperçois mes phrases rêvées s’éloigner de moi et se dissoudre.

Tandis que je marche vers le métro, mon rêve m’apparaît telle cette lune, pâle cercle nettement dessiné, étrange relique nocturne dans ce ciel matinal, qui sera invisible dans quelques instants. Je sais pourtant que je la retrouverai, sous différents aspects – tantôt sourire acéré, tantôt rondeur nacrée éclatante, tantôt jouant à cache-cache parmi les nuages.

De même, ces feuilles rêvées, cette maison et son jardin, les phrases et les métaphores, ne peuvent se perdre tout à fait. Car j’ai mon propre souterrain, mon éphémère métro privé, dont les stations se construisent et s’ouvrent de mille manières inopinées.

A.L.

 

 

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