Le Passe Muraille

Une enfance picaresque

 

La mort du Sid, de Rafik Ben Salah,

Par Janine Massard

De Rafik Ben Salah, on connaît la maîtrise du verbe, la verve qu’il déploie en grand seigneur du conte. C’est de sa Tunisie natale qu’il parle, du village mythique de son enfance qu’il réinvente, avec des personnages qui reviennent d’un livre à l’autre, comme Staline, l’écrivain public, celui qui connaît tout de chacun par les lettres qu’il écrit et par les actes notariés qu’il gère, ouNawas, le dentiste qui introduisit le progrès au village, ce qui sema la zizanie le jour où les femmes prétendirent faire soigner leurs dents, ou encore Haddad, le forgeron ivrogne.

Ben Salah construit son œuvre comme une fresque : si des personnages apparaissent en pleine lumière, d’autres restent dans l’ombre ou disparaissent. Et l’histoire qu’il nous narre se fait au rythme de ces conteurs du Maghreb qui passent de village en village : jamais pressés par le temps, déployant à leur rythme des récits riches en images et en rebondissements.

Avec La mort du Sid, on est dans un clan familial. Sidhom, le père d’une famille de dix enfants, issu de l’aristocratie foncière, décide de vendre ses biens et d’aller s’installer avec sa tribu dans la capitale. La vieille Zokra, sa mère, outrée qu’il remette le patrimoine familial en mains étrangères, fait de la résistance et, après avoirlabouré autour de la maison de son fils, disparaît, sans laisser de trace : un vrai évanouissement.

Sidhom, n’ayant plus de titre de propriété, doit partir. Les préparatifs de ce départ ne se font pas sans que des plaies s’abattent sur sa famille: une des filles meurt, oliviers et figuiers de Barbarie sont détruits, des serpents se répandent dans levillage, suivis de scorpions, on détecte des débuts d’incendie, on trouve même un bœuf mort contre la porte de la maison. Est-ce la disparue qui s’acharne ainsi ? On ne le sait pas, personne n’ose y penser.

Nouveau personnage dans cet univers: Moudonnya, dite Monia, d’origine suisse, qui se livre à l’herbescopie pour prédire l’avenir – prédiction qui ne serad’ailleurs d’aucune utilité pour retrouver la grand-mère. Elle vit depuis longtemps dans le pays et raconte à ses amis ébahis le mythe de Ben Tell, la résistance lointaine des Helvètes contre les Trichiènes. Si, dans son pays d’accueil, on se réfère à Allah, Monia cite Iesus Ben Youssef, cousin du prophète.Comme dans les fresques, il y a rupture parfois dans l’enchaînement. On ne dit rien de ce qu’a été l’adaptation à la capitale où Sidhom, qui a perdu son titre de propriétaire foncier pour devenir écrivain public, a vécu de longues années à la recherche de Carthage, qu’à l’inverse du vieux Caton il veut reconstruire, pour yretrouver le fondement de son âme. Sidhom est vieilli ,malade, au bord de la mort, inquiet parce que l’avion de Farouk, l’aîné des garçons,celui qui s’est exilé pour aller faire sa vie dans le pays de Moudonnya, n’est pas parvenu à se poser.Puis ce sera lapoignante scène de l’enterrement du Sid avec Farouk portant le cercueil sous une chaleur accablante, se préparant à la séparation.

Rafik Ben Salah crée une langue à lui, car tous ces personnages d’outre Blanchemédiane qu’il fait vivre parlent l’arabe tandis que l’auteur les fait s’exprimer en françaispour un lectorat qui se trouve dans la région du Lémane, ce qui, pour notre bonheur, donne des séries de mots en dérivation : une médecine devient une toubicine, la chambre conjugale, lachambre harémale ; des allitérations surgissent dans certaines phrases pour souligner le comique ou le tragique. Cette prose cervantine –ainsi que la définissent les éditeurs – est un vrai bonheur de lecture. Lorsqu’on referme celivre, on perçoit les autres à venir : Sidhom et Houria arrivant à la capitale, Sidhom et Carthage, la fuite de Farouk en Helvétie, pays de Monia la charnue, qui a presque oublié sa langue d’origine suite à son assimilation en Berbérie…

J.M.

Rafik Ben Salah. La mort du Sid. L’Age d’Homme, Contemporains,

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