Le Passe Muraille

Une encre qui ne sèche pas

     

Pour saluer les 90 ans de Maurice Chappaz,

par René Zahnd

 

Drôle d’événement que l’anniversaire d’un poète ! On le célèbre, on lui rend des hommages, on lui offre un bouquet de publications. C’est qu’une communauté, fût-elle réduite, tient à marquer le coup. A dire au poète qu’il lui importe. Que sa présence et sa voix comptent. Qu’il est comme la rivière qui jaillit dans le pré, la pierre sous les morsures du gel, la trace de la grive sur le névé. Lui répéter qu’il est de quelque part : d’un pays, d’une langue.

Un anniversaire est l’occasion de témoigner au poète notre reconnaissance. Même si au fond, c’est chaque jour qu’on devrait le faire : chaque jour qu’on devrait écouter la rivière, apaiser la pierre et s’étonner des traces de givre qui vont disparaître au premier soleil. Maurice Chappaz vient d’avoir 90 ans. Et notre reconnaissance est immense.

Faire chanter le luth

S’il est aujourd’hui ce « juvénile vieillard» dont parle Philippe Jaccottet, il fut aussi un jeune homme tourmenté, saisi par le doute, soulevé par la révolte. Ce fut le cas au début des années 50 et un petit ouvrage nous fait découvrir quelques pages surprenantes, qui redonnèrent courage au vagabond inspiré. Comme il le rappelle dans sa préface, Jacques Chessex venait alors de fonder Pays du Lac. C’est dans cette revue que parurent, accompagnés d’un commentaire de Chappaz, deux contes africains collectés par l’ethnologue Leo Frobenius. Merveilleusement imagés, ces récits disent l’un les sacrifices nécessaires pour faire chanter un luth, l’autre le pouvoir de la parole, qui peut briser la chape des traditions d’une société, mais aussi la précipiter vers le néant.

Repris dans Orphées noirs, ces histoires bénéficient chacune de deux éclairages de Chappaz : le premier date du Pays du Lac, le second est rajouté un demi-siècle plus tard. Et c’est merveille de découvrir ainsi, à partir de ces objets, la pensée en mouvement, jusqu’à la phrase finale : « La nuit remue, c’est l’Eglise. »

Leçons d’Antiquité

La moustache au vent, l’oeil étincelant, Chappaz est aux aguets. Il fait son miel de toute fleur. Contes nés en Afrique, Ancien Testament, voix venues de l’Antiquité… Sous les étiquettes se trouve un soubassement de vérité qui nourrit le poète, qui alimente son propre rapport au monde et au verbe. Ensuite, il s’agit de « traduire» : ce qui n’a pas encore de mots ou ce qui existe dans une autre langue, un autre temps.

Avec Eric Genevay, Maurice Chappaz a ouvragé la langue française durant des décennies, en poussées successives, pour faire entendre en français les Idylles de Théocrite et les Géorgiques de Virgile. Les deux compères ont publié une première version de ce dernier texte en 1954 chez Rencontre. Trois éditions et autant de moutures plus tard, le texte définitif paraît, assorti des beaux dessins de Palézieux et d’une préface de Maurice Chappaz.

On le sait, Chappaz a scruté les mutations du Valais, la disparition de la paysannerie traditionnelle, le chancre des promoteurs et autres exploiteurs des « cimes blanches » (qui lui inspirèrent quelques pages furieuses et donc ravigotantes). Par cela, dans son « village », il fut le chroniqueur des bouleversements survenus partout, peu ou prou.

Le travail de la langue

Dans les Géorgiques, véritable guide destiné à ceux qui cultivent la terre, sorte de bon usage qui régit les relations entre l’homme et son environnement, Chappaz a sans doute trouvé une représentation de ce qu’il voyait s’abîmer sous ses yeux. Mais, précise-t-il : « Ce poème n’est pas un traité d’agriculture. L’agriculture est dite comme on dit la mer. » Et plus loin, il ajoute : « Le travail agricole est aussi lointain que la mythologie. » On voit sur quelles dimensions le sol ouvre. Et aussi, tout au long du livre, comment la langue peut être travaillée comme une terre. Avec patience. Avec amour. Pour qu’elle donne ses plus beaux fruits.

Dans l’édition de 1954, le prodige du retour des abeilles raconté par Virgile prend cette forme chez Chappaz et Genevay : « A travers les chairs putréfiées des boeufs on voit les abeilles qui bourdonnent par tout le ventre et s’évadent des flancs déchirés, elles peuplent bientôt l’air, palpitant en nuages diffus, puis elles se ras-semblent au sommet d’un arbre et suspendent leur grappe à ses souples rameaux. » Dans la version définitive de 2006 : «A travers les chairs putréfiées on voit dans le ventre des boeufs les abeilles bourdonner, bouillonner. Elles s’évadent des flancs éclatés, peuplent bientôt l’air, palpi-tent de partout, puis leurs nuages diffus se rassemblent au sommet d’un arbre et se lais-sent pendre en grappe unique jusqu’à faire ployer les branches. »

Jaccottet à l’écoute

Attentif à la voix des autres, Philippe Jaccottet a donné de nombreux écrits sur des oeuvres, ainsi qu’en témoigne par exemple L’Entretien des muses. Aujourd’hui, avec un commentaire avisé de José-Flore Tappy, paraît un recueil de textes que le poète de L’Effraie a consacré au poète de Verdures de la nuit… L’ensemble s’étend de 1945 à 1997! On y retrouve la précieuse voix de Jaccottet, sa sensibilité extrême, son sens de l’écoute et de la formulation, jusque dans les pudiques réserves qu’il lui arrive d’exprimer. Sur la durée, l’adhésion est sans faille : « Etre sensible à la beauté du monde, avoir beaucoup vécu et rêvé, nourrir de hautes ambitions, est assez fréquent; mais le don pour en faire des poèmes est rare. La poésie est aussi un art : l’inspiration la plus pure, l’expérience la plus riche ne sont rien s’il n’y a pas ce don, plus ou moins fortifié par le travail, d’inventer des images justes, des trouver des rythmes justes, de peser chaque mot sur les plus subtiles balances intérieures. Ce don, chez Chappaz, est exceptionnel. Cela devait être dit, pour n’y plus revenir. »

Et maintenant : lire, relire, boire et manger Chappaz ! Replonger dans l’eau vive de ses poèmes. Se frotter à ses fureurs sublimes. S’éblouir aux éclats de ses ombres. S’offrir à ses fulgurances. Parce que de telles lectures nous font vivre plus intensément, plus préoccupés, plus heureux, plus curieux, plus inquiets, plus rieurs, plus aimants. Chappaz n’a pas 90 ans, il en à 17 ou mille. Ses mots ont tous été écrits le matin même. Ou alors, ils ont l’âge des premiers graffiti tracés sur les parois des cavernes. Leur encre est de celles qui ne sèchent pas.

R. Z.

Maurice Chappaz, Leo Frobenius. Orphées noirs. Préface de Jacques Chessex. L’Aire bleue, 2006, 125 pages.

Philippe Jaccottet. Pour Maurice Chappaz. Postface de José-Flore Tappy. Fata Morgana, 2006, 69 pages.

Virgile. Géorgiques. Version française de Maurice Chappaz et Eric Genevay. Préface de Maurice Chappaz. Dessins de Palézieux. Slatkine, 2006, 213 pages.

(Le Passe-Muraille, No 72, Mai 2007)

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