Le Passe Muraille

Une consumation de chaque instant

        

Au coeur de l’œuvre de Georges Haldas,

par Jean Vuilleumier

Dans l’œuvre Georges Haldas, la pulsation souterraine et nocturne des poèmes a précédé la venue au jour des Chroniques, où le vécu se change en symbole. L’observation minutieuse de la réalité suppose une interrogation passionnée du mystère qu’elle recèle, en même temps qu’une revendication éperdue de sympathie, de participation à sa substance profonde.

Les Chroniques — saga familiale ou odyssée parodique — ne sauraient être assimilées à des procès-verbaux: ni objectives, ni neutres, ni innocentes, elles sont conçues comme toute autre oeuvre d’art, qui déforme le modèle pour le rendre plus vrai.

A partir, toutefois, d’un projet éthique, et plus qu’éthique : l’effort de l’écrivain procédant en l’occurrence d’un « principe de métamorphose » qui ferait que le pain devienne chair et le vin, sang.

Telle sera l’originalité de la forme que Georges Haldas s’est inventée. «Je rêve, a-t-il écrit, d’une prose si précise, dans l’évocation des choses familières, qu’elle en soit presque intolérable par le sentiment de l’infini qu’elle ferait naître. »

Il entend moins donner une « oeuvre littéraire» qu’un moyen pour chacun, en le lisant, de prendre mieux conscience de lui-même. Le partage ainsi proposé paraîtra au total plus religieux que didactique ou militant. L’insertion, dans un discours cursif et proliférant, d’une secrète dimension mystique définissant le mieux sa singularité.

L’état de poésie suppose une communication, fulgurante et intense, avec le noyau du monde : une relation enfin rétablie. Instants de grâce que Baudelaire nommait les « minutes heureuses».

Mais l’instant, à peine survenu, s’éteint ; la réalité se ferme, retrouve sa pesanteur, les autres leur altérité, le moi sa confusion et sa détresse. Commence alors le «calvaire» du poète : la minute exige d’être « dite », mais elle est ineffable, et le langage dénature aussitôt ce qu’il entend exprimer. D’où la consumation perpétuelle du témoin, le feu insatiable qui le dévore.

J. V.

(Jean Vuilleumier, ami le plus proche de Georges Haldas, auquel il a consacré un essai substantiel, et auteur trop peu connu d’une oeuvre très originale et intègre, a publié une trentaine d’ouvrages aux éditions L’Age d’Homme)

(Le Passe-Muraille, No 72, mai 2007)

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