Le Passe Muraille

Toast

Edward Burne-Jones, Persée.

Chronique

 par Fabrice Pataut

 

    Our lives are Swiss —
     So still—so Cool—
     Till some odd afternoon
     The Alps neglect their Curtains
     And we look farther on!
     Italy stands the other side!
     While like a guard between—
     The solemn Alps—
     The siren Alps
     Forever intervene!
     (Emily Dickinson)
 

PROLOGUE

Le vent s’était tu. J’avais à peine écrit ces mots que la fenêtre s’ouvrit d’un coup sec. Annibal aimait entrer chez moi par le balcon, souple, léger, le front plissé. Un zéphir fit virevolter les feuilles. Elles glissaient de droite à gauche sur le bureau, j’allais devoir les rattraper, et comme la dernière papillonnait paresseusement en direction du dallage, je renversai l’encrier d’un geste maladroit. Une flaque noire s’étendit sur le sous-main, dessinant un promontoire qui prit avec aisance la forme de la botte italienne et s’immobilisa dans le cuir. À l’évidence, elle aimait son confort, comme Annibal, d’ailleurs, qui s’affalait de tout son long sur le canapé après la course, ou bien à même le sol avant d’étirer un bras en direction des Alpes. Il détendait alors ses jambes de manière qu’un talon effleurât l’ancienne Carthage et restait là à me regarder, triomphal et marmoréen, adroitement allongé sur une carte imaginaire.

Je vis faire la tache à l’emporte-pièce, bien qu’elle fût comme lui précise et calculatrice. Elle choisit le milieu du bureau, là où la peau brune était bombée et pouvait l’absorber en profondeur. Son périmètre sécha jusqu’à rendre un effet de trame moirée ; on l’aurait dit ondé comme la naissance des cheveux aux tempes. Le reste, les terres intérieures, gardèrent longtemps la teinte dorée de l’ambre jaune.

Cela me fit ressouvenir qu’Annibal n’aimait pas que je parle de Vulcano où notre bateau avait échoué contre un écueil ; moins encore que je rappelle comment le vent était tombé au moment le plus inattendu, et à quel point nous étions prisonniers d’une amité dont nous tenions à faire grand cas. D’un amour, aussi, pour deux jeunes filles dont l’aspect minéral cachait mal le tempérament. Ces choses-là, selon lui — amour, amitié — devaient rester secrètes avant de devenir présentables.

Je ramassai mes feuilles avec l’intention de dire pour de bon comment l’affaire avait tourné lorsque le vent s’était tu, et une voix, sa voix, annonça :

« Mais dis moi, mon Scipion… que vois-je, que vois-je ? On dirait bien un début de calvitie, là, sur le haut du crâne… Un dieu espiègle amateur de flèches pourrait vouloir te prendre pour cible. »

Peut-être Annibal était-il entré par la porte. Certains soirs, après tout, il cédait aux convenances plutôt qu’aux caprices. Il avait plus d’une fois péché par manque d’odeur de sorte que son corps sans effluve était là où on l’attendait le moins, devant plutôt que derrière, tout en haut sur la dernière marche plutôt qu’en bas sur la première.

Il allait s’installer dans le fauteuil destiné aux visiteurs.

« Bonsoir, cher Annibal », dis-je pour l’accueillir.

Il courba les épaules — à peine, presque rien.

« Le vent s’était tu, tu ne saurais le nier », repris-je comme si nous ne nous étions pas quittés depuis la veille.

Debout devant le bureau, il dit, droit et fier :

« C’est donc que nous parlions à voix basse et que quelqu’un lui avait intimé l’ordre de se taire.

— Quelqu’un qui aurait voulu nous écouter…

— Exactement.

— Et…?

— Et alors, mon Scipion, ce que nous disions dans la barque n’est l’affaire de personne, vent ou pas. Nous n’affirmions rien qui fût pauvre, voilà au moins qui est certain. Mais quelle importance, maintenant, hein ? Dis-moi. »

Je crus deviner un regret et donnai la seule réponse possible : « Ce n’est pas à nous d’en juger ».

Lorsqu’Annibal s’en fut retourné chez lui tard dans la nuit, j’hésitai à commencer par là. Par ce n’est pas à nous d’en juger plutôt que par le vent s’était tu. Et puis, comme l’affaire risquait de devenir embrouillée et qu’on perdrait sa vie à la démêler en misanthrope, je me dis que je voulais avant tout porter un toast à notre avenir plutôt que d’en rester à l’affaire du naufrage. Voilà pourquoi nous quittions le port de Messine et les rivages de la Sicile dès le lendemain, sans désœuvrement, bien au contraire. Sans tristesse, avec nos jeunes filles qui avaient tenu à mettre des bouteilles dans leur panier.

Nous partîmes de bonne heure pour éviter la chaleur. Le courant nous serait favorable ; en ramant avec audace et constance, nous pouvions rejoindre la Punta dell’Asino avant midi. Nous le voulions plus que tout au monde. Étonnamment, ces bonnes résolutions s’avérèrent superflues. À peine étions-nous sortis de la rade que le vent se leva, régulier et pacifique, pour prouver que nous étions les seuls responsables de notre ancienne mésaventure. Il suffisait de partir le cœur léger avec la Beauté à bord et le bateau filerait sans heurt. Nos craintes disparaîtraient. L’avenir aurait belle allure. De fraîches calanques nous accueilleraient. La terre modulerait pour nous quatre un chant clair et lumineux.

D’ailleurs, l’eau resta calme tout du long, même quand la Punta n’était encore qu’un point sur l’horizon. Elle aurait pu s’agiter et nous engloutir, mais n’en fit rien. Silvia sifflotait, cachée sous son chapeau ; Annushka l’écoutait sans bouger. La voile claquait à peine, gonflée par le souffle amical. Quelques nuages effilochés nous précédaient, et les faucons gris de Messine. Quelle splendeur, pensai-je, quelle chance ! Les filles nous tournaient le dos, assises à la proue. Elles avaient tressé leurs cheveux et leurs nuques découvertes avaient la blancheur sans tache du lait frais. Penchées l’une contre l’autre, Silvia à peine plus grande, Annushka plus souple, elles épousaient mollement le mouvement de balancier du bateau. Nous retournions avec elles à l’endroit de notre déconvenue. Je croyais deviner à son sourire qu’Annibal s’imaginait la partie déjà gagnée, et que les feuilles que le vent avait jetées à terre iraient à la corbeille. Il aimait la course, pousser les portes de l’épaule, fort de l’air du large, jeune et moelleux, qui soufflait dans ses poumons. Pourquoi revenir sur le passé ? Annushka se retournait de temps à autre, répondait au sourire par l’esquisse d’un baiser. C’était naïf de leur part. Silvia, ma fidèle Silvia avec son air farouche et son dos droit, soupçonnait que cette partie-là ne serait pas gagnée si facilement.

Il y avait une petite crique, cinq minutes à peine avant la Punta. Nous accostâmes à l’ombre ; après avoir déposé nos affaires sur le sable, nous plongeâmes dans la mer accueillante. L’air était fluide, comme si l’eau s’évaporait en hésitant ; il portait jusqu’à nous la douce mélodie d’une flûte, la musique clémente du bon berger Tancrède. La belle couleur anthracite de la mer étalée sans artifice à l’ombre des rochers, tâchée d’argent là où le soleil tombait quand même en gouttes, rehaussait la blancheur de leur peau. Toutes nos contrariétés s’évanouisssaient dans cette eau grise ; voir les filles rire et fermer les yeux pouvait faire penser que cette félicité sans manière serait immortelle. Peut-être l’herbe fatiguée avait-elle soif au dessus de nous et les bêtes cherchaient-elles la protection d’un arbre le long de la falaise, mais le temps des récompenses coulait tranquillement en dessous pour qui venait par la mer se cacher dans ses fondations. Face aux rochers, la mer étincelait à l’infini comme un bouclier nu, tantôt de bronze et d’or, tantôt tâché d’oiseaux pêcheurs serrés sur l’une ou l’autre de ses bosses. Pas une voile ne venait déranger ; pas de tempête, au loin, qui pût s’échapper des nuages et troubler notre séjour. Sous l’eau, les jambes semblaient faites d’un marbre pâle et sans veine, dessinées pour la nage plutôt que pour la marche ; on les voyait déformées par les reflets torsadés du liquide agité par nos corps. Les bras levés faisaient comme des piques de chair sorties de l’onde ; baissés, ils ne renonçaient pas, cherchaient au contraire un refuge plus frais encore, sous-marin et bienheureux. Les filles nageaient droit devant sans lever la tête, revenaient vers la grève, enroulaient leurs épaules et repliaient leurs jambes comme au gymnase. Évitant le large, toujours sagement dans l’enceinte de la crique à la roche jaune et bistre, elles allaient et venaient en un lent mouvement circulaire. Puis elles regagnèrent le sable les premières et ouvrirent le panier.

Rien n’y manquait. L’osier répandait une odeur, comme si les saules dont il était fait avaient encore les pieds dans la vase. Nous mordions dans le pain l’un après l’autre pour empêcher le vin de monter à la tête. Annushka riait beaucoup, avec tout son corps qu’on aurait dit secoué de haut en bas par un mécanisme. Son rire s’amusait seul sans qu’elle en eût vraiment envie. Elle s’endormit en chien de fusil sur le sable, sans s’y préparer, en un instant. Silvia s’allongea à ses côtés et s’endormit elle aussi, mais parce qu’elle s’appliquait en connaissance de cause à fermer les paupières pour goûter consciemment son repos.

Ludwig von Hofmann, La source.

Puis Annibal dit « il faut attendre que le soleil se couche ». Il s’étendit à son tour, fatigué par le vin et la traversée. La nage avait lavé son visage des contrariétés de la veille de sorte qu’il présentait au ciel les traits d’un enfant repu de jeux innocents. La satiété et l’inaction n’étaient pas son ordinaire. Annibal pouvait bien s’assoupir, partager un repas, rire au théâtre, la ruse, toujours, tenait les rênes et dirigeait sa pensée. À quoi pouvait-il réfléchir maintenant que nous étions protégés du soleil, du vent et des oiseaux, bercés par la musique du petit berger ? Le garçon devait s’être assis en tailleur sur la falaise, à distance de ses chèvres, sa capuche rabattue sur la tête. Sa musique montait comme un serpent autour d’un bâton, tournait sur elle-même, redescendait plus lentement encore le long du buis, glissait sur le sol et coulait le long de la pierre jusqu’à nous. Que disait cette musique à laquelle Annibal semblait insensible sinon qu’il était injuste que nous dussions affronter tant d’épreuves et traverser ensemble un champ de pleurs ? Nous méritions cette paix d’aujourd’hui, franche et modeste, si généreuse, si facile, et j’aurais voulu que son sommeil pour une fois en fût un. Bien qu’il ne bougeât point, que ses bras fussent serrés contre ses côtes et ses jambes comme si on avait déposé un mort, il devait prier pour l’exaucement de ses vœux, pour que je renonce à évoquer l’affaire du vent et du bateau penché à fleur d’eau sur le sable.

Que s’était-il passé un mois plus tôt alors que nous approchions tous les deux de Vulcano sans encombre ? Nos voix, petites et faites pour la confidence, avaient soudainement résonné comme dans un amphithéâtre où le rhéteur prononce son discours pour séduire la foule. Nous parlions de notre amitié, une entreprise risquée. Sans doute est-il prudent de laisser un tiers donner son avis sur une question aussi grave. Toujours est-il qu’Annibal était debout devant moi, tout près du point d’écoute de la voile. Nous en étions venus à évoquer le caractère obstiné de cette passion. L’amitié se manifeste, affirmait-il, et puisque l’amitié doit se déclarer, elle exige des actes. « Qu’en est-il donc de ces actes ? » avait-il alors demandé, séduit par son éloquence et l’apostrophe emphatique, «  que sont-ils sinon l’expression d’une volonté ? » Et puis, l’amitié est intelligente, et l’intelligence doit la guider. Pas de volonté sans manuel. Un guide pratique, il faut. Au contraire de l’amour qui se laisse porter, et du cousinage, cette figure moindre de la paresse, l’amitié délibère, réfléchit, considère le pour et le contre, prend les devants. L’amitié est une passion raisonneuse et argumentative. Mieux encore : la raison lui emprunte ses habits pour triompher. Elle est le propre de l’homme, d’ailleurs. Il allait proposer un exemple avec toge et coiffe à l’appui au détriment des meilleurs animaux. « Et puis non, avait-il aussitôt objecté, nous pourrions aussi bien être nus. » Merci pour les chiens et le perroquet, les uns fidèles, l’autre solitaire, un rien bas-bleu. Sur quoi le vent était tombé. Sans que rien n’eût permis de le prévoir, la mer, subitement agitée, avait poussé notre bateau sur le sable sans son concours, d’une main ferme.

 

Nous retournions donc à l’endroit du naufrage. Annibal ne doutait pas que nous surprendrions l’auteur de notre déconvenue. Il croyait aux explications, et que les causes naturelles ont des raisons cachées d’agir comme elles le font. À le regarder dormir d’un sommeil profond, étendu à mes côtés sur le sable, je ne doutais pas que son esprit échafaudât en rêve des conjectures et organisât des représailles impressionnantes à la mesure de chacune. Jamais Annibal n’engageait une action sous l’emprise de la colère. Il fallait un responsable. Il y en aurait un, le prix importait peu. Son repos à l’ombre de la falaise avait l’impassibilité des préparatifs de guerre. Je regardais nos jeunes filles. Tancrède posa sa flûte, et c’est moi qui somnolais bientôt à mon tour, bercé par la fraîcheur et le silence.

Combien de temps pour cette sieste bienfaitrice ? Un heure ? Deux ? Plus encore ? Qui sait le temps que durent les repos mérités ? Je constatai au réveil que l’enfant avait fait le tour de la falaise avec ses bêtes et nous observait d’en haut de l’autre côté de la calanque, son bâton à la main. Les filles s’étaient assises au bord de l’eau. Annushka me fit signe de les rejoindre.

« Et Annibal ? » demandai-je.

« Monté faire un tour », dit Silvia.

Alors que nous avions décidé d’attendre le crépuscule… ? Monté ? Monté seul ? Je m’empêchai de rien dire, ne voulant pas les alarmer, ni éveiller de soupçons. Nous avions prévu de rejoindre le banc de sable à la nage en suivant la côte, rien que nous deux, mais Annibal avait manifestement profité de mon sommeil pour changer d’idée. Je pressentai une infidélité passagère, un oubli sans gravité de notre projet. Un parjure? Un frisson caressa mes tempes. Non. Et qu’importe ! J’aurais défendu mon ami si on l’avait accusé. Je me serais compromis sans compter. Je le ferai, des années plus tard, à petits pas comptés, pris jusqu’aux hanches dans la neige des Alpes pour le sauver du gel. Je le ferais encore après la mort si c’est possible, en toute impunité, exempt de l’impôt, avec le sourire, libéré des fâcheux en tout genre.

L’après-midi déclinant, comme la lumière mourait et qu’Annushka s’inquiétait de son absence, une autre éventualité me vint à l’esprit avec lenteur et autant d’aplomb, nourrie par l’image de l’ami allongé l’heure d’avant sur le sable : Annibal m’attendait.

Le berger reprit sa flûte et sa musique monotone descendit de nouveau jusqu’à nous. Il se tenait debout au bord de la falaise, ses doigts dansaient sur la tige de bois. Ses chèvres devaient être à l’abri dans un enclos, ou alors dormiraient-elles bientôt sans surveillance à la belle étoile. Il ne semblait pas s’en soucier. Il gardait la tête droite et regardait la mer en direction de Messine. Sa mélodie était douce et mélancolique. Silvia la chantait avec lui la tête posée sur mes genoux. Des trilles entêtés et rebelles s’échappaient parfois de ses lèvres. On aurait dit la plainte d’un oiseau solitaire fatigué de s’égosiller. Et puis…

Aucun phare au loin, aucune lumière sinon celle de la lune que l’eau s’amuse à faire miroiter. Pas un bateau. Les faucons sont couchés. Le petit berger chante avec Silvia pour le repos des bêtes et des hommes fatigués par la pêche. Les dieux sont paisibles et nous veillent. Tancrède, là-haut, goûte avec nous la fraîcheur de la nuit étoilée. Une ombre se profile dans son dos. Elle s’avance en silence à pas comptés.

« Regarde ! » cria Silvia en levant la tête. Il était malaisé d’où nous étions d’évaluer avec précision la taille de celui qui s’échappa ainsi du fond des ténèbres. La masse de son corps était à peine visible, ses contours flous comme ceux d’une tache sur un buvard. Il se mit à courir. Avant que l’enfant eût le temps de se retourner, il le poussa dans le vide d’un coup sec dans les reins et disparut.

Rien ne nous avait préparé à une telle injustice, au hurlement rauque contraire au corps si jeune. Comme il était répercuté par l’écho, il semblait que le pâtre s’écrasait plusieurs fois sur les rochers. Innocente des choses de la guerre, Silvia n’avait dans son esprit aucune image de ses os brisés, de la chair fendue et meurtrie, aucune idée de l’odeur âcre des viscères et du sang qui coule aux mêlées et aux combats. Elle se leva, le teint blême, et s’avança seule vers la grève.

« Mais pourquoi ? demandait-elle, pourquoi ? » Je la rejoignis, et comme je voyais que le visage, le nom, et jusqu’au destin d’Annibal prenaient dans son regard la place des images qui manquaient pour qu’elle comprît ce qui venait d’arriver, je dis pour sa gouverne : « Tu fais fausse route. Annibal ne saurait commettre un crime aussi odieux ».

Quelqu’un, là-haut, pourtant… Quelqu’un d’autre…

J’en étais maintenant certain, le sort de l’enfant le confirmerait un jour : Annibal n’avait pas essayé de rejoindre la Punta dell’Asino seul par la terre. Il n’avait jamais eu l’intention d’y revenir, pas plus à pied qu’à la nage, traitait mon récit par le mépris plus encore que je n’aurais pu l’imaginer. Pour autant, il n’avait pas trahi. Une flamme différente lui soufflait quoi faire.

Annibal m’attendait au volcan. Voilà par quoi il fallait commencer. Je gardai cette phrase en mémoire et me confiai aussitôt à Silvia.

 

Antonello da Messina, Le premier sourire d l’homme…

« Annibal m’attend au volcan », m’entendis-je dire à voix basse. Sa peau blanche, son mutisme, ses yeux secs, fixes dans leur orbites… Silvia avait un instant quitté le monde des vivants, perdu émotion et parole. Elle se tourna vers moi avec mollesse, posa une main sur mon épaule comme font les couples étrusques sur le couvercle de leurs sarcophages. Que signifiait ce geste sinon que je devais partir et lui laisser Annushka ? Comme ma confiance ne souffrait ni relâche ni exception, je l’embrassai et partis.

Voilà comment va le monde à Messine pour peu qu’on le regarde en face, intime ou public, naturel comme au premier jour ou travaillé par l’artifice des hommes qui veulent toujours mieux faire. Le monde avec ou sans nos âmes, nu ou habité. Il faut qu’une affinité élective en trouble l’ordre.

Je ne commencerai ni par le vent s’était tu, ni par ce n’est pas à nous d’en juger, ni même par un dieu espiègle amateur de flèches aurait pu me prendre pour cible, bien que cette troisième possibilité s’avère satisfaisante.

Tout s’annonce et se résoud avec Annibal m’attendait au volcan. Comme les doutes s’effacent, je laisse les nymphes au rivage et consigne sans attendre le divin, l’incontournable incipit.

PREMIÈRE PARTIE

1

 

Annibal m’attendait au volcan. Enfin, presque. J’y montai ma foi sans trop d’efforts. Le ciel qui avait abandonné le jeune berger à la pénombre l’instant d’avant éclairait le chemin d’une lumière uniforme. Comme la difficulté était en partie illusoire et l’air empli d’odeurs entêtantes, je m’arrêtais souvent pour goûter les vapeurs épaisses qui flottaient alentour. L’ascension était ralentie par cette douceur nocturne, l’égoïsme si tenace dans toute la République que personne n’avait pensé laisser derrière soi la trace d’un passage qui pût montrer le chemin à autrui. Rien pour aider. Rien pour soulager. Pas une fleur écrasée, pas une poignée ni même l’empreinte d’un pas ou le fil d’une étoffe arrachée par les épines qui pût indiquer un passage. La nature avait d’ailleurs partout un aspect étrangement virginal ; jusqu’à la faune s’était enfuie. Peut-être demandait-elle grâce loin d’ici. Des marins qui auraient observé l’île entre les cordages et imaginé des richesses à disputer auraient été surpris de voir tant d’orchidées sauvages, et les bruyères neigeuses, pousser au hasard dans la boue séchée.

Ci et là, donc, le tronc d’un pin arraché par la tempête, la pierre antique d’un lavoir abandonné, des corolles tombées de leurs tiges. Et partout la rosée qui s’efforçait de poindre bien qu’il fût trop tôt. La nuit n’était pas close, au contraire ; l’assurance que j’arriverai à temps malgré la paresse guidait mes pas. Je savais que les falaises de pierre faisaient à l’île un rempart, mais là, sur la terre meuble qui ressemblait toujours plus à une dune grise et caillouteuse à mesure de la montée, on n’aurait pu l’imaginer. L’air sans insecte ni matière autre qu’une fine poudre noire en suspension — la même qui recouvrait depuis dix jours les plages et les toits de Messine — était plutôt celui d’un promontoire sans protection, abandonné aux caprices d’une eau déloyale. La mer limpide, les fonds clairs, chaque roche si nettement dessinée sous l’eau qu’échouer ou se perdre semblaient impossibles un mois plus tôt et les manœuvres un jeu d’enfant : autant d’idées fausses, autant de pièges. La solitude du lieu, l’idée que quelqu’un pût y laver son linge étaient un leurre. Pourquoi pas un marché, hein ? une ville et des élus pour l’administrer. Pourquoi pas un sénat ? Il en va ainsi des terres inhospitalières : tout projet humain s’y évanouit de lui-même. La baignade, l’amitié, la controverse gracieuse et le pouvoir du verbe s’effacent. Et là, toc ! on s’en doutait bien : toutes les résolutions aussi, et pas seulement les plus fragiles.

 

Le volcan avait somme toute deux visages. De même les ports fondés aux endroits propices, les temples et les embarcadères de Vulcano, mais cela est une autre affaire. La duplicité de la nature est impassible, celle de la conduite humaine exaltée. D’un côté la terre qui gémit tout les dix ans et crache une lave rouge parsemée d’obsidiennes, de l’autre les fausses médications, les débats houleux à la capitainerie, la théologie délicate et inflexible des prêtres, les comptes d’épicier, les arguties des psychologues spécialisés. J’y pensais tout le temps de la montée. Annibal avait sur cette différence un avis tranché. L’amitié, insistait-il pour souligner l’opposition (elle encore, décidément…), n’est pas un sentiment naturel. Elle nous hisse au-dessus des bêtes et nous oblige à l’injustice. Plutôt défendre un ami que la famille ou la nation, quitte à compromettre l’État ; l’amitié, tiens, doit plutôt servir à entrer dans l’histoire. C’est dans les circonstances les plus décisives, quand le destin du peuple est en jeu, qu’elle fait ses preuves. Brebis et juments vont au secours de leurs petits sans y penser. La lave incandescente les effraie. La peur est leur soumission, le conflit de la nature avec elle-même une hypocrisie. Déguisée en braises, attisée par ses propres vents, la belle nature dissimule sa haine l’instant d’après sous des allures bienveillantes. Elle chouine par la gueule des bêtes quand le mal est fait pour dire qu’elle n’ignore rien des souffrances qu’elle leur inflige, dépêche aussitôt un petit air frais pour se faire pardonner son accès de colère. On ne peut pour autant en conclure qu’elle a deux âmes, l’une sans pitié, l’autre farouche et miséricordieuse qui s’agite quand il est trop tard. Non non non. La nature est entière dans sa fourberie, intacte par sang-froid. Alors que nous… notre duplicité est telle que notre premier devoir est de jeter l’hypocrisie aux orties et d’agir comme si nous n’avions qu’une seule âme dévouée à un projet qui nous élève. De toute évidence, une première vapeur est là pour assurer notre survie à l’aide de petits calculs ; une deuxième, réfractaire, prend le relais et s’accorde bien mal de la tricherie en voulant nous distraire. Nous nous mentons à nous-mêmes avec les deux pour notre plus grand confort. Au moment de la montée, je ne m’en souciais pas encore, sinon d’une manière confuse. Ces idées tournaient dans ma tête sans que je pusse refermer la main dessus.

Juste avant que le bord du cratère apparût, irrégulier et fissuré, une terrible fatigue envahit mes jambes, le genre de fatigue dont Mademoiselle Twinton disait qu’elle était ridicule à mon âge lorsque je refusai d’avancer et retirai mes chaussures pour tremper mes pieds de douze ans dans un ruisseau de montagne.

Je m’assis cette fois-là sans que personne eût rien à redire, pas même Alessia, sa petite préférée, pas même Mademoiselle herself qui savait pourtant gourmander à bon escient, et je pensai que Silvia devait se sentir bien seule avec Annushka à ses côtés, sans doute plus que moi qui avait au moins un but, une tâche à accomplir, peut-être même — risquons le mot — une manière de destin.

La nuit devenait plus claire, passait du noir au bleu, puis du bleu au mauve. On aurait vu les faucons s’ils avaient quitté leurs nids, et la figure de celui qui avait précipité le jeune berger dans le vide. Il devait rôder quelque part, l’assassin. Un grand calme enveloppait les abords du cratère, comme si seule la pleine mer et les ports de Vulcano eussent été éternellement agités, l’une par les rouleaux, les autres par les disputes. Le froid de la première rosée n’aurait pu me réveiller si je m’étais assoupi. De toute façon, la sécheresse, là-haut, était universelle et sans pitié, aussi repris-je la marche pour atteindre mon but aux premières lueurs de l’aurore.

Lorsque j’arrivai, la vague blancheur du ciel éclairait la bordure noire et cuivre du volcan. Et là — quelle naïveté ! quel enfantillage ! — j’appelai Annibal exactement comme un géant penché au bord d’un chaudron admoneste une créature imparfaite recluse sous la croûte terrestre. Annibal se serait drôlement moqué s’il avait dû trouver la première phrase. Scipion s’était penché au-dessus du trou comme une cuisinière au-dessus de sa casserole, ou bien, pis encore : Voyez un peu : offrant sa jeune calvitie à un dieu moqueur portant le carquois, Scipion avait courbé l’échine pour observer les profondeurs d’un chaudron à confitures. (Maladroitement perché sur un petit tabouret, aurait-il pu ajouter.)

Le trou béant n’offrit aucune réponse, ni écho ni soupir, si bien que je résolus de descendre. J’aurais attendu en vain à l’extérieur.

À peine avait-on quitté le rebord du cratère, dentelé et craquelé comme celui d’une tourte, à peine avait-on fait quelque pas sur le sentier qui s’enfonçait en spirale, qu’une fraîcheur d’un genre nouveau caressait la peau. On l’aurait cru produite par une soufflerie. La spirale — une parfaite spirale d’Archimède, comme le démontra Silvia lorsqu’elle m’eût rejoint — conduisait au fond. On n’aurait pu s’échapper par les côtés, par un couloir latéral ou une porte, ni même par une fissure.

Il est sans doute des sujets plus poétiques que cette descente et pourtant, en progressant vers le bas, j’étais la proie d’émotions proches du ravissement et de la désolation, lesquelles semblaient ne devoir s’épanouir qu’une seule fois avant de disparaître. Pour bien faire, leur expression aurait requis une métrique. Il aurait fallu pouvoir dire « je te frapperai sans colère et sans haine comme fait le boucher avec sa viande», mais sans mentir. J’avais soif, et comme je m’arrachais la peau des lèvres à force de passer la langue et les dents dessus à la recherche d’une eau qui ne venait pas, une orange très mûre apparut à mes pieds sur le sentier. Elle promettait d’être pleine d’un jus abondant et sucré. Je la ramassai, tirai la peau avec l’ongle, laissai les épluchures tomber dans le vide et bus le fruit comme une carafe pleine. Question d’heureuse coïncidence, il y eut bientôt des poires et des dattes, également fermes et moelleuses, de manière qu’il semblait que ces aumônes eussent été disposées en bon ordre pour me faciliter la tâche. Non pas qu’elle fût périlleuse. Il suffisait de se tenir collé à la paroi et d’avancer en pensant chaque mouvement, comme on suit les instructions d’un livre où sont notées les étapes d’un projet solitaire (ou presque, les pourvoyeurs de fruits surgissant parfois incontinent pour offrir leur solution à un contretemps, par exemple l’étanchement de la soif). Annibal était un stratège, sa conquête d’Annushka rien moins que militaire, conduite avec succès malgré quelques déconfitures au moment de sa première campagne, vers l’âge de dix ans, menée à grands frais dès qu’il eût compris que c’était bien de l’amour qu’il éprouvait depuis si longtemps sans que personne lui en eût rien dit. Les adultes, volontiers cachotiers, se trouvent bien aise de leur silence lorsqu’il s’agit du sentiment amoureux — lequel, après tout, les confond tout autant. Annibal voulait en tout de la franchise et des précautions. Aussi aurait-il été facile de croire qu’il avait caché ces cadeaux dans le sac posé à côté du panier au fond du bateau pour les déposer ensuite le long de la spirale, payé une petite frappe pour éliminer le berger, et circonvenu une divinité qui s’était plue sous ses ordres à me glisser dans l’âme l’idée qu’il m’attendait en bas plutôt qu’à l’extérieur. N’avait-il pas pareillement déposé des étrennes devant la porte d’Annushka le jour de ses treize ans, giflé l’un de ses frères injustement soupçonné de les avoir volées et fait brûler un bouc pour l’exemple ? J’aurais pu vouloir m’en informer, un jour, et poser mes questions sous le couvert de l’amitié. Était-ce toi, Annibal, l’homme des fruits ? Était-ce toi, ô fils d’Hamilcar, le pourvoyeur de comices ? Mais à quoi bon interroger celui qui sans nul doute en savait le moins ? Et puis quelle importance, après tout ? Annibal pouvait aussi bien ignorer ces choses à la manière d’un bienheureux, ou alors passer une commande et même déléguer. Aussi descendai-je l’esprit libre sans devoir orange, poires ni dattes à quiconque. La lumière commençait à manquer, et cette obscurité, sans promesse d’une nouvelle journée au bout de la nuit puisque les étoiles n’éclairent point les cheminées de volcan, cette noirceur funèbre favorisait l’auscultation. Acouphènes, gargouillements, battements aux tempes et jusqu’à la déglutition des dattes… J’étais à ce point la proie du silence que seul l’intérieur de mon corps produisait des sons. Et, fichtre ! j’en étais admiratif, surpris qu’il fût si musicien sans que je m’en fusse jamais aperçu, et même, en l’occurrence, trouvère des profondeurs. Car non content de faire des bruits dont les dattes étaient partiellement responsables, mon ventre écrivait une partition pour tuyaux et syphons qui exigeait d’être jouée sur le champ et le fit savoir par des rots et des pets sonores et répétitifs. L’œsophage claironnait, l’anus trompettait, mes tempes tambourinaient avec précipitation. Les baguettes rebondissaient sur la peau tendue des timbales, les cuivres s’exclamaient militairement. Sans doute l’orange n’était-elle pas si fraîche et les dattes me jouaient-elles un mauvais tour. Je fus pris de frissons, claquai des dents et dus m’asseoir au son du xylophone. Une symphonie — très en avance sur son époque, je veux dire pénétrée de dissonances qui auraient fait hurler les académiciens — se jouait dans la moitié supérieure du cratère en l’absence d’un public. À moins qu’il n’y eût, dissimulés dans les recoins, cachés derrière des portes entrouvertes, tapis dans les encorbellements fondus dans la cheminée du volcan, des spectateurs. Il y aurait un jour un auditoire enthousiaste et stupéfait pour un autre genre de musique, la musique martiale de la victoire et de la punition, la musique qui chanterait haut et fort le triomphe puis la défaite d’Annibal, dans cet ordre, sans s’apercevoir de la transition, mais les évènements de cette matinée-là ne le laissaient pas soupçonner. C’est en toute innocence que je progressai le long du chemin, sifflotant, pétaradant, tambourinant des oreilles, laissant de côté les nouveaux fruits qui m’étaient proposés, sans me soucier ni de l’heure qui avançait ni de la température qui fraîchissait, et pas plus du silence et de la solitude qui semblaient s’être donné le mot pour me décourager.

Quelque chose de plus retors que la précaution me poussait ; plus je considérais que mes ennemis auraient parlé de fuite en avant, plus j’avais envie d’en découdre. Étaient-ils si nombreux ? Je me plus à le croire par méfiance, pour imiter par avance Annibal qui en aurait un jour beaucoup plus que moi, qui aurait à vrai dire le monde entier contre lui, les bien-pensants, les hérétiques et les conservateurs, les gens les plus vulgaires et aussi les plus discrètement fardés, tant et si bien que j’avançais avec audace pour écarter ces fantômes, quitte à les précipiter dans le vide. Ces faux amis de la bonne cause, aussi obtus que ceux de la traduction littérale qui substituent les synonymes les plus faibles aux mieux appropriés selon une liste établie sans discernement, tenaces et philistins (le visage d’Alessia enfant papillonna un instant sous la peau de mes paupières closes), comment s’en défaire ? Il aurait suffi de les bousculer et même simplement d’étendre les bras pour qu’ils disparussent, si bien que non content de faire de la musique, je me mis à la danse. J’agitai les jambes et les pieds à grands frais pour être certain de rester seul sur le chemin. Je gesticulai sur place à cause de son étroitesse. L’exaspération aidant, le trépignement épicé par l’impuissance se convertit en convulsions. Là encore, la fortune était de mon côté.

J’avais acquis une belle pratique, perfectionnée dès l’enfance, de la simulation des crises d’épilepsie ; la pantomime était alors si parfaite qu’une fois calmé et mis au lit, de retour de ces affreuses randonnées en montagne, je me réveillai persuadé d’avoir été le sujet d’une véritable attaque. Mon lit, creux et douillet, gagné à force de contorsions, avait pour m’en persuader par antithèse deux énormes oreillers. J’y enfonçais ma tête ; les taies, fraîches et repassées, sentaient le coing cuit. L’exaltation offerte par la solitude de l’alcôve, la pénombre et les minces liserés de lumière au repos sur le couvercle des coffres, l’emportement excité par la comédie, souffraient pourtant d’une malfaçon. Car à la crainte d’être démasqué et puni s’ajoutait, pis encore, celle de ne pouvoir feindre la crise suivante avec autant de perfection. Vers le début de l’adolescence, le chagrin de pressentir que la solitude gagnée et la peur d’être exposé m’indifféreraient un jour était plus affreux encore que ces deux craintes réunies. Alors, triste et désœuvré, je regardais par la fenêtre ouverte la belle eau claire du détroit de Messine. J’aurais voulu m’y jeter, ne pas passer ma quinzième année, ne plus penser à rien tant les fausses douleurs et les détresses artificielles qui m’avaient jusque là protégé me semblaient indignes. Quelle cruauté abjecte de savoir que je ne voudrai bientôt plus rien de ce qui m’avait le plus tenu à cœur : échapper à l’autorité, aux bienfaits de la marche, aux devoirs familiaux, aux conseils charitables de Mademoiselle, et plus tard, au moment où il aurait fallu s’y soumettre, aux obligations civiles et militaires. Ce serait même bientôt tout le contraire. J’allais tuer cette enfance fainéante et me consacrer corps et âme au bien commun, soutenu par la confiance sans faille de ma gouvernante, laquelle s’avéra pour le coup étonnamment rusée et diplomate. Mais je pensais alors, la tête posée sur les deux oreillers rassemblés : que me restera-t-il d’autre, à l’âge d’homme, que la satisfaction du mensonge parfait ? Cela, au moins, resterait intouchable. Quelle sottise ! Quelle basse prétention ! Et pourquoi, d’ailleurs, cette illusion factice ? Pourquoi cette facilité ? Parce que je souffrais de n’être pas encore débarassé desdits mesonges et artifices dont tout me disait qu’ils étaient indignes sans pour autant que rien m’indiquât comment m’en défaire.

Là, au volcan, alors même que cet âge était enfin advenu, la configuration du sentier était si peu propice aux trépignements qu’au lieu de chasser les anciens fantômes, je perdis l’équilibre et tombai en chute libre. La chute démontra une fois de plus que le temps des plaisirs puérils était révolu et que j’étais dans l’erreur en les invoquant d’aussi piètre manière, je veux dire pour moi seul dans le conduit avant de tout raconter par le menu dans Toast à mon retour d’une façon qui fût non pas simplement acceptable, mais belle à lire. Taper du pied était inutile, la punition idoine l’affaire des nourrices, le domaine propre de Mademoiselle Twinton, et c’est par châtiment pour avoir cédé à cette farce infantile que je tombai et tombai encore, longtemps, longtemps, ô combien longtemps, à vrai dire interminablement, avec l’aide de l’éternité et le sentiment que la cheminée du volcan avait la forme d’un immense entonnoir qui se resserrait au fur et à mesure, et qu’au bout du cône… hum… et qu’au bout du cône… hum, hum … m’attendait un orifice qui risquait d’être de la taille du petit doigt, un peu comme… hum, hum, hum… un peu comme ceux des vrais entonnoirs de taille normale et des chinois de cuisine.

Que ferais-je alors ? Tenterais-je de remonter ? Mais comment ? Me retournerais-je pour vérifier ce qui m’attendait derrière ? Appellerais-je Annibal qui, décidément, se faisait taiseux ? Dans un livre qu’il m’avait offert avant le naufrage de la Punta, j’avais lu une drôle d’histoire fastidieusement intitulée Le supplice de l’entonnoir. La pauvre Alessia avait dû aussi la lire, elle qui lisait tous les livres, même les plus anglophiles, sous l’influence de Mademoiselle. J’étais allongé sur mon lit dans la chambre de Messine, celle-là même où j’essayais aujourd’hui avec tant de difficultés de commencer Toast de manière qu’un lecteur, ne fût-ce qu’un seul, sût un jour la vérité sans fard, pure et désintéressée. Ouvrant au hasard le livre donné en cadeau, comme j’aime encore faire aujourdhui, je tombai sur ceci : « on force le pauvre W à entrer tout entier dans un entonnoir très long et très étroit en s’acharnant à lui présenter la chose comme un jeu ». Il y a tout au bout du conduit, quelle horreur — citation — « un orifice à peine plus gros qu’une tête d’épingle ». Toutes sortes d’objets tranchants sont introduits dans l’entonnoir jusqu’à ce que le jeune homme (car il s’agit d’un adulte plus ou moins de mon âge au moment de l’expédition à la Punta avec les filles) soit — je cite à nouveau — « hors d’atteinte, calé contre les parois de la partie étroite du cône qui le comprime comme une camisole, les paumes resserrées sur le rebord de ses manches comme quand on va par le monde peu vêtu les jours de grand froid ». Si mon souvenir est bon, W atterrit de l’autre côté dans un champ, les fesses en sang mais sans blessures.

C’est par miracle.

On ne sait pour autant quel dieu aurait pu causer un tel prodige, le vouloir ou même y songer, quel dieu du froid, de la neige et des montagnes, quel dieu du Nord, quel dieu des Alpes.

L’heureuse issue d’une affaire compliquée, lorsqu’elle défie les lois de la nature, doit faire mieux que nous séduire. C’est comme avec le vent qui se tait et le naufrage par les vagues seules. Si l’auteur d’un méfait doit avoir ses raisons d’agir, celui d’un bienfait le doit tout autant pour rétablir la justice. Appelons cela le principe d’Annibal, en hommage à celui qui tenait à la réciprocité en toutes choses, l’amour inclus. Quoi qu’il en fût, j’oubliai alors que dans le livre qu’il m’avait donné, on préparait avec amour la chambre voisine de celle de W pour un hôte jamais nommé. Ledit W n’éprouvait pour autant ni jalousie ni ressentiment, bien au contraire. Quant à moi, je tombais si longtemps et avec une telle lenteur, comme deux fois v sans ombrage aucun, qui plus est enivré par le spectacle de la spirale de laquelle j’avais glissé, et tout autant, disons-le, par la consommation des fruits posés là tout du long par une main amicale, je tombais — disai-je — avec une telle souplesse, que j’atteignis le fond du volcan sans la moindre blessure.

Qu’allait dire Annibal d’un tel exploit ? J’avais hâte de le savoir.

2

Voyez un peu : offrant sa jeune calvitie à un dieu moqueur portant le carquois, Scipion avait courbé l’échine pour observer les profondeurs d’un chaudron à confitures. Ô comme tout s’explique (même sans l’aide du petit tabouret) !

J’y viens.

De retour des bains, parfumé et pommadé, j’entrai chez lui par la fenêtre, plissai le front par jeu. J’aurais pu parier qu’une flèche allait l’atteindre en pleine tête. C’était possible, si l’on pense à la malice des conspirateurs. Il étaient déjà nombreux, et la jeunesse de Scipion n’y pouvait rien changer, bien au contraire. Frapper l’ennemi avant la force de l’âge affaiblit la superbe des familles patriciennes. Pour les proches de la victime et le parti qu’on veut vaincre, le coup prend facilement l’allure de la fatalité. S’il mourait avant son père, on répéterait partout que la maturité lui avait été refusée pour l’exemple. Mon Scipion plierait les jambes, son front heurterait le rebord du chaudron, il chancellerait, ridicule et abîmé, coiffé de la flèche comme d’une pauvre plume. Il tomberait face contre terre sur le carrelage de la cuisine. Ou alors s’accrocherait-il à la bassine dans un dernier effort et la pâte de coing bouillante se renverserait-elle sur lui comme la lave de Vulcano sur les pêcheurs l’an passé. Son visage, mon Dieu, son si beau visage, son front étoilé des plus fiers reflets en souffriraient. La poudre noire tout autour dans les airs, en suspens dans les rues de Messine, déposée par un vent tiède le long des plages, faisait penser, immanquablement, à une catastrophe.

« Prends garde, Scipion !

— Quoi ? dit-il en se retournant.

— Comment », rectifiai-je.

Scipion aimait aider en cuisine. Le temps que j’aille courir trois verstes, confie dos et jambes au masseur, revienne, il s’était nourri d’histoires de bonnes femmes. Il me les racontait le soir au moment où j’aurais voulu m’endormir. Mademoiselle les aimait par snobisme, mais moi… non. Comme elles étaient un peu ennuyeuses, je lui chatouillais les côtes et nous partions au claque retrouver nos jumelles.

Ce soir-là, il en irait tout autrement.

« On dirait que tu perds tes cheveux… Des soucis ?

— C’est héréditaire.

— Je n’ai pas remarqué que… »

À quoi bon. Je posai un doigt sur le haut de son crâne, l’abandonnait là un moment en équilibre.

« Tu mens. Je ne dirai rien à ton père. Mais… gare aux flèches ! »

Occupé à ramasser les feuilles tombées de son bureau, Scipion ne m’avait pas senti arriver. Il se fiait à la sueur ; maintenant que j’allais aux thermes après l’effort, c’était comme si les parfums n’existaient pas, ni de rose, ni de jonquille, ni de myrrhe. Quelle drôle de manière de faire comme si je ne me dégourdissais pas depuis déjà six mois, comme si je ne devenais pas, moi aussi, un homme du monde, comme si je ne ratrappais pas à ma manière le temps perdu. Quel goût pour le gauchissement ! Toujours à ruminer les mauvais souvenirs alors que je devenais peu à peu un jeune homme propre et bien mis. Comme si on ne pouvait pardonner les odeurs de chaussettes. Toujours à prendre le plus mauvais parti, parfois d’ailleurs contre lui-même. Sauf au bordel, bien sûr, où Scipion avait plusieurs fois gardé les deux jumelles pour lui seul, l’une pour forniquer, l’autre pour s’endormir contre. Il mit des années à vaincre le sentiment que le repos, après, exigeait le frais. La peau qui colle, les doigts sales, les coulures le long des cuisses lui faisaient horreur. Il fallait tout à coup que les corps fussent secs, décrottés, en quelque sorte, et les âmes sans autre désir que celui, plébéien, du repos.

« Alors… ce soir… ? demandai-je debout devant lui.

— Quoi, ce soir ?

— Ce soir nous seront prêts. Nous devons parler.

— C’est que j’écris Toast, en ce moment.

— Encore ?

— Jusqu’au bout. »

Quel titre, me dis-je, Toast. Peut-on avoir une idée pareille ? Ou plutôt, à voir l’air sérieux de Scipion qui observait la tache d’encre prendre forme sur le sous-main, s’agissait-il d’un entêtement. Peut-être avait-il raison d’avoir choisi ce titre, et tout autant d’aller jusqu’au bout. Concédons cela et reprenons pour le plaisir de l’ami Scipion, l’ami sans concession :

Quel titre, me dis-je, Toast. Peut-on être à ce point entêté ? Car à voir l’air sérieux de Scipion qui observait la tache d’encre prendre forme sur le sous main et dessiner un promontoire qui prenait avec aisance la forme de la botte italienne pour s’immobiliser dans le cuir, à voir cela…

À quoi bon ? Funeste Toast

Je savais ce qu’il voulait y glisser. Pas même en contrebande, je parle de ce qu’il tenait à faire pénétrer dans l’esprit des lecteurs muni d’une loupe grossissante pour les infirmes : la souche, puis la postérité, le début et la fin. Toute l’histoire. Les détails, les apartés, rien ne manquerait. Une grossièreté, quoi. Une chiure, qui sait ? Elle serait un jour écrite. Nous n’en étions qu’au début. Des gens mal intentionnés s’en empareraient à des fins délictueuses. Dix-sept ans, nous avions.

Je pense qu’il dut lire mes pensées, car à peine l’idée de crotte de mouche s’y était-elle fait une place qu’il me ressortit le truc du vent qui tombe. Ou plutôt, comme il le dit lui-même pour effacer jusqu’au concept d’odeur de merde, du vent qui s’était tu.

« Alors ce soir, le grand Scipion n’est pas libre…

— Non.

— Bien sûr ! Il écrit Toast. Comment pourrait-il  l’être ? »

Voilà où nous en étions. Un : mon ami Scipion écrit Toast même la nuit. Deux : celui qui a contraint le vent à tomber il y a un mois est passible de représailles. Trois : l’auteur de Toast s’imagine qu’Annibal ­— un étranger dans la République — va poursuivre le responsable. Tout à fait le genre de fourbi qu’on désigne du menton en relevant la tête tellement on perdrait son temps à la prendre entre ses mains pour demêler les inconséquences. De quoi lever les yeux au ciel. Mon avis est que rien n’est plus approprié en cette occasion que de regarder droit devant, un peu dans le vague, comme si même l’horizon n’existait pas, ou si peu.

C’est en tout cas ce que je pensais à ses côtés pour échapper à son influence. À ma plus grande surprise, il en fut tout autrement sur le chemin du retour. C’est lui qui gagna la partie. Ô Scipion ! Qui rêverait de se défaire de toi ? Quel impudent qui ne rougit de rien, pas même des pires trahisons ? Et quelle erreur d’avoir cru que la chose serait si facile ! J’allais seul dans les rues de Messine endormie et, contrairement à mes attentes, l’absence de l’homme jouait en faveur de ses projets comme si l’ombre qui me suivait avait été la plus forte. Plus j’approchais de mon lit, mieux je comprenais pourquoi il voulait que nous ne fussions ni complices, ni incestueux, encore moins camarades d’école, mais quelque chose de noble et d’indestructible qui nous aurait dépassé et dont la République aurait pu être fière. Quel était ce lien si difficile à décrire ? Bien qu’il fût chez lui penché sur Toast et moi debout dans la rue à ruminer, je résistai encore au moment où je poussai ma porte. Je pensai par lâcheté et ressentiment : comment nous assurer que nous n’étions pas victimes d’une apparence, qu’il n’y avait là, depuis la naissance, rien d’autre qu’une toute petite idée ? Nos pères se connaissaient, nos mères, nos domestiques, nos esclaves, c’est donc tout naturellement que… etc. Les médiocres, qui misent sur les généralités et les circonstances, les sociologues, auraient pu tout expliquer. D’autant que mes frères l’avaient vu naître. D’autres de nos aînés, aussi, réunis autour du lit de Cornelia. On aurait pu raconter les choses de cette manière et chercher une loi comme si l’amitié était héréditaire et convenue. Nous cherchions… oui, nous cherchions, nous aussi, mais avec un tout autre esprit. Pour commencer : un nom à ce qui nous unissait avec tant de force. Y avait-il là un avantage ? D’abord, on peut bien chercher sans qu’il y ait rien à trouver. Et puis, à supposer qu’on trouve un jour, ce qui aura été dévoilé au terme de l’enquête pourrait bien n’en porter aucun. Si nous avions réussi, il aurait fallu chercher encore ; un mot, cette fois-ci, qui nommât correctement la chose autrefois si difficile à découvrir, et puis refondre les dictionnaires, commander des odes aux poètes officiels, revoir l’architecture, le théâtre, la musique, la danse, la politique. Il aurait fallu qu’un monde différent s’ajustât aux exigences d’Annipion Bicéphale, le monstre fait des corps réunis de Scipion et d’Annibal.

Donc, à peine avais-je refermé ma porte que je changeai d’avis. Scipion n’était ni fatigué par la marche au point de vouloir s’arrêter sans cesse pour défaire ses lacets et tremper ses pieds dans l’eau fraîche, ni vain au point de feindre des attaques nerveuses pour justifier sa paresse. Tant et si bien qu’en m’allongeant tout habillé sur mon lit, il m’est apparu que Scipion et Annibal étaient faits de la même matière et qu’ils se devaient une descente aux Enfers, une catabase auraient dit les Grecs, pour avoir n’était-ce qu’un aperçu d’eux-mêmes dans leur dernier séjour. Scipion, en fin de compte, exigeaitcette visite. Nous irions pour notre bien. Nous irions. Voilà qui était dit. Voilà qui serait fait.

Combien de temps dura cette nuit ? Le temps d’une nuit d’août qui s’allongeait parce que douce — ô combien —, douce et pleine de promesses. Scipion voulait mettre de l’ordre dans une vie bien courte. Les conséquences de cette volonté nous étaient inconnues. Je n’aurais pu les prévoir ; probablement aurais-je été surpris si on m’avait rapporté la révélation des auspices. J’avais peur que la clarté du matin fût triste. Si j’avais suivi mon premier sentiment, j’aurais commis l’erreur de revenir chez lui avant le lever du jour pour différer notre départ. Peut-être l’aurais-je même enjoint de ne rien tenter, de laisser la vie suivre son cours tant j’étais faible encore, et prudent, et bien mal assuré dans mes projets. J’aurais brisé quelque chose, je serais resté le jeune homme propre et bien mis auquel je m’efforçais de ressembler, et heureusement… non.

Je passai prendre Annushka à l’aube après deux heures de sommeil. On me fit patienter au vestibule. Le fauteuil avancé, le verre de thé sur le plateau d’argent… je riai de l’artifice des domestiques. Ils savaient, bien sûr, de quelle manière sportive j’entrais dans sa chambre. Par le balcon. Payés pour ne rien dire par Mademoiselle Twinton, ils faisaient le guet dans les couloirs pour la forme, devançaient les dangers à notre avantage lorsque nous en sortions côte à côte. L’attente matinale au rez-de-chaussée était d’ordinaire un jeu musical, un bouquet d’odeurs légères pour une rencontre d’un genre social avec la cadette de la famille. Ses sœurs, vouées aux tâches domestiques, sortaient rarement. Non pas qu’on les punît comme on punissait durement celles de Silvia ; c’était plutôt qu’elles ne s’intéressaient à rien. Une incurie de l’esprit les avait peu à peu conduites à une vaine béatitude, à laisser le champ libre, à s’effacer. La silhouette d’Annushka avançait derrière le vitrage dormant de la porte, le battant s’ouvrait sans bruit. On voyait que ses mains n’avaient pas quitté les hanches sur lesquelles elle les avait posées pour les tendre vers moi sans écarter les coudes, comme si ses bras eussent été incapables de mouvements plus affirmés. Je refermais mes mains sur les siennes et Annushka, qui n’aurait pu donner un baiser sans nous trahir, m’embrassais mieux encore, tout entier, de haut en bas, avec les yeux. Le regard des esclaves portait sur la mosaïque du sol, celui des gens de maison debout derrière elle sur son chignon, dur et compact comme une boule d’ébène.

Ce matin-là, tout était différent. J’avais passé la nuit ou presque chez Scipion. Nous avions tenté sans succès de démêler l’affaire du vent et du naufrage. La porte s’ouvrit et Annushka m’en fit le reproche en baissant la tête ; elle laissa ses mains tomber au creux des miennes avec mollesse, sans appétit ni convoitise. Ses doigts, déçus, glissèrent de mes paumes. On apporta un second fauteuil et je m’assis face à elle. Nous restâmes un long moment sans dire un mot, puis on nous conduisit à travers les rues vides de Messine jusque chez Scipion. En quoi nous menions une vie ordinaire faite de petites déceptions et des facilités d’usage. En quoi nous étions béats et nantis, toujours accompagnés, protégés, surveillés. Qu’importe. Nous nous ingéniions déjà à faire autre chose de ces privilèges et mon désaccord avec l’ami faisait partie des efforts communs. Messine attendait l’orage, à défaut une simple averse qui pût la débarasser de sa poussière. Que de fois n’avais-je pas observé par la fenêtre de ma chambre l’eau s’éparpiller contre la jetée ! Mais ce matin-là, rien. La nuit qui pâlissait, Scipion qui attendait, le bateau gréé par ses gens, pas une goutte. C’était tout.

On nous ouvrit, Scipion nous accueillit. Je me moquai de lui du fond du cœur, un bras sur son épaule, rappelant à son souvenir les boucles de la belle chevelure de son père dans la force de l’âge, le félicitant de le prendre pour modèle dans la conduite des affaires. Il en convint, comme si il avait oublié à la fois les flèches assassines et le projet qui lui tenait à cœur la veille. C’était pure façade. On voyait à ses yeux fatigués qu’il avait peu dormi ; l’exigence de Toast l’avait malmené. Silvia l’avait-elle secouru ? Avait-elle dormi sur place ? L’avait-il au contraire éconduite ? Il était resté seul, comme toujours lorsqu’il lui fallait vaincre les influences lunaires, la fatigue, la dissipation. Quels progrès avait-il fait ? Je n’osai poser de questions en présence d’Annushka de peur qu’elle pût me juger un jour trop étranger à son projet. Je m’abstins par prudence, fis celui qui sait tout et n’attends point le jugement d’autrui, craignant déjà les jugements et les représailles. Son faible sourire, malgré la fatigue, laissait supposer qu’il avait quand même avancé. Comme il expliquait que Silvia nous attendait au bateau, il nous précéda sur le seuil et j’eus le sentiment qu’il était pressé par le temps. Il voulait retrouver au plus vite les feuilles posées sur le sous-main taché par l’encre. Quelque chose dans son enthousiasme disait que la journée lui pesait déjà. Le seul intérêt qu’il pût lui trouver était d’en consigner le déroulement le soir venu. Je soupçonnais qu’il avait déjà tout noté de la nuit passée jusqu’au moment où nous avions frappé à sa porte quelques instants plus tôt. Les moqueries, les baisers, les jeux, les félicitations du jour, tout viendrait s’y ajouter le moment venu lorsque nous serions revenus de la Punta dell’Assino.

Scipion se remettrait au travail dans la solitude de sa chambre et reprendrait les choses où il les avait laissées à l’aube, avec sincérité et affection. Avec courage et impartialité, comme font les Orientaux dans leurs annales. Fallait-il s’en réjouir ou plutôt l’en empêcher ? Que dire de cette façon d’écrire de manière que la vie suive son cours sans jamais être gênée par les mots ? Sans que rien ne vienne non plus contrarier l’écriture qui mord avec tellement de facilité sur le temps de la vraie vie, de manière que Scipion ne regretta jamais de ne pas avoir vécu « pour de vrai » en restant assis à parler du fantôme de ce qu’il aurait mieux fait de goûter à pleine dents en sortant dans le monde.

Je ne saurais que bien plus tard quoi dire de cette extraordinaire faculté qu’il avait dès son plus jeune âge de ne rien gâcher, ni en montant dans une barque en prenant des risques inconsidérés, ni en consignant qu’il l’avait fait, le soir, une fois rentré au chaud chez lui. Il aura fallu pour cela que je fusse moi-même quelque peu malmené par ces mêmes affaires du monde qui glissèrent sur lui avec une admirable facilité.

 

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