Le Passe Muraille

Testament à l’anglaise

À propos de La Pluie avant qu’elle tombe, de Jonathan Coe

par Bruno Pellegrino

Cela s’ouvre sur une scène automnale: un couple ratisse son jardin et brûle des feuilles mor-tes. Et puis l’histoire démarre: on apprend qu’une femme, Rosamond, vient de mourir, laissant une pile de cassettes à l’intention d’une certaine Imogen. Celle-ci étant introuvable, c’est finalement la nièce de Rosamond, Gill, qui écoutera le récit de sa vie – puisque c’est de cela qu’il s’agit.

La vision est émouvante: une femme, seule, âgée et fatiguée, entreprend, assise dans son salon, de décrire à haute voix, en s’enregistrant, vingt photographies qu’elle a choisies soigneusement, puis de se suicider d’un verre de whisky alourdi de tranquillisants. C’est son récit qui constitue la majeure partie du dernier roman de Jonathan Coe, écrivain anglais né en 1961 et déjà largement reconnu, notamment pour ses féroces Testament à l’anglaise (1997), Bienvenue au club(2003), et sa suite Le Cercle fermé(2006), où il se montrait très critique envers son pays.

Avec La Pluie avant qu’elle tombe, Coe joue sur un tout autre registre et se glisse avec une grande élégance dans une belle gamme de personnages féminins. Née au début des années 1930, Rosamond est envoyée pendant la guerre à Warden Farm, chez sa tante et son oncle. Là, elle rencontre Beatrix, sa cousine, pour qui elle se met à ressentir une admiration grandissante – Beatrix, que sa mère n’aime pas. C’est de là que part toute l’histoire, là que naissent quelques motifs fondamentaux qui seront repris, développés, nuancés: Warden Farm et ses secrets, où Rosamond découvre à la fois l’amour et son contraire.

Le récit couvre trois générations de femmes, de tristes mères en filles délaissées, d’amours lesbiens en relations tumultueuses, dans une Europe mouvementée, au fil de photographies qui se colorent graduellement.

Subtilité narrative: Imogen, la femme à qui le récit de Rosamond est destiné, est aveugle, ce qui explique pourquoi la vieille femme est obligée de s’enregistrer et de décrire minu-tieusement les images de sa vie, et ce qui donne, accessoirement, à l’auteur le prétexte pour raconter son histoire d’une manière aussi originale qu’efficace.

Jonathan Coe écrit dans une très belle langue, discrètement poétique, retranscrivant le discours de Rosamond avec ses répétitions, ses hésitations, ses élans et ses fatigues. Une langue qui fait naître des personnages auxquels on croit volontiers, des personnages avec leurs secrets, mais dont le dénominateur commun pourrait bien être qu’ils recherchent tous quelque chose d’aussi fugace et incertain que «la pluie avant qu’elle tombe» (un titre pour le moins bien trouvé, tiré d’un morceau du musicien de jazz Michael Gibbs).

En romancier habile, Coe fait durer un suspense subtil avec peu de moyens, et la lecture se fait presque d’une traite, se poursuit comme de son propre chef, chapitre après chapitre, image après image (l’interruption, d’ailleurs, au beau milieu du roman met à vif les nerfs du lecteur).

On pourrait regretter le côté un peu artificiel et répétitif de cette narration; de même, on pourrait trouver lassantes ces générations qui se succèdent et se ressemblent. Pourtant on y croit. On rit, on s’émeut: on y croit.Comme les feuilles mortes qui ouvrent le texte, Rosamond ratisse (et, pour le coup, retisse) ses souvenirs, qui s’embrasent dans un récit fluide et prenant, puis rougeoient encore long-temps après la lecture achevée – les détails s’estompent, mais on garde de ce livre quelque chose qui pourrait bien être de la nostalgie.

B.P.

Jonathan Coe, La Pluie avant qu’elle tombe, traduit de l’anglais par Jamila et Serge Chauvin. Gallimard, 2009, 254p.

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