Le Passe Muraille

Sur les remparts

 

Nouvelle inédite de Fabrice Pataut 

 

Milford Haven, le 8 janvier 1935

Reçu ce matin à huit heures une lettre de père écrite depuis Bhubaneswar il y a un mois jour pour jour. Il m’attend, c’est décidé. Je dois le rejoindre au plus vite, passer à Londres récupérer les lettres de change chez Pembroke, gagner Calais puis Marseille où je prendrai le bateau pour Madras. Pourquoi Marseille ? Parce que la fille Pembroke y vit maintenant avec son mari, un certain monsieur Bonneuil, courtier en assurances. Je ne l’ai pas vue depuis vingt ans. Je me souviens d’une petite fille espiègle, joyeuse, plutôt jolie, qui cachait mes jouets dans le jardin pour me taquiner.

Père parlait peu, ici. Je me demande si le séjour aux Indes l’a changé.

« C’est sa cinquième lettre en cinq ans », a fait remarquer Claire en la déposant sur le bureau. Une par an, pas plus.

 

Même jour, six heures

Elle est venue poser le plateau sur la table basse pour prendre le thé avec moi dans le bureau ; en réalité, pour savoir ce que dit cette lettre si rare. Je lui ai lue. Elle a fondu en larmes, m’a assuré qu’elle ne pouvait survivre sans nous ici. Son prétexte était prêt d’avance, comme fait sur mesure. Pourquoi s’occuperait-elle seule d’une maison vide ? Et comme elle nous servait, le reste est venu d’un coup. « D’abord ta mère, si pieuse, si jeune. Ensuite ton père qui s’en retourne là-bas sans trop d’explications, et maintenant toi. » Claire a peur de rester seule, c’est évident. « J’aurais peur moi aussi à votre place, Claire, lui ai-je dit, mais la peur est notre lot. Il faut la surmonter, comme quand maman est morte.» Elle sanglotait dans son mouchoir et j’ai ajouté « je vais trouver un gardien pour vous aider, pour vous tenir compagnie. Peut-être le fils Hamilton… » Comme elle était heureuse, tout à coup… Elle s’est levée et a répété des mercis tellement sincères que nous avons fini par rire tous les deux.

Le soir

Nous avons soupé tard seuls dans la cuisine. Elle avait sorti une nappe blanche, allumé les chandelles. Puis elle m’a conduit dans la bibliothèque où elle avait mis de côté un choix de livres illustrés sur les Indes — ceux qu’elle me lisait le soir quand j’étais petit. Je les ai feuilletés distraitement jusque vers dix heures. Recommencé Childe Harold avant d’éteindre. Mal dormi.

Le 15 janvier

Je pense aux préparatifs. L’intendant, qui vit au village, n’a pu retenir un soupir de contentement dès qu’il a su que je devais partir. Claire m’a évité pendant deux jours. Pourquoi ? Peut-être, dans sa tête, notre dîner avait-t-il mal tourné. Était-il prématuré ? Ou bien s’agit-il de quelque chose que j’ignore concernant le fils Hamilton et regrette-t-elle après tout ma suggestion ? L’histoire de Claire est si confuse depuis le départ ; quiconque la raconterait dirait tout de travers.

Je suis retourné à la bibliothèque. Je n’avais pas remarqué l’album de photos. Je l’ai ouvert et aussitôt refermé. Je ne veux consulter aucun livre ni aucune carte, ne lire aucun récit de voyage. Partir pur. Tout remis au bon endroit sur les étagères, les livres et l’album. Sorti dans le parc à l’air libre. Et là, sans prévenir, me sont revenus à l’esprit les colonnes sculptées de quelques palais, des profils sombres, une trompe gris perle, un dôme. Je voudrais jusqu’à mon départ n’en rien savoir, m’en tenir à la satisfaction des besoins animaux. RIEN DE PLUS SI POSSIBLE.

Le 20 janvier

De retour de la gare où j’ai été acheter mon billet pour Londres, j’ai trouvé une deuxième lettre déposée par Claire sur le bureau. Une lettre à la fois trop longue et laconique, comme s’il n’était plus si certain de ses projets. Quelle curieuse précipitation. Deux en l’espace de quelques jours. Pour dire quoi ? D’autres banalités à propos de la température et de la longueur du voyage qu’il aurait aussi bien pu consigner en une seule fois.

Devrais-je annuler ? Sûrement pas. Je pourrais, en fin de compte, ne pas avoir besoin de lui, et comme je tournais ces idées dans ma tête — l’idée que je pourrais aller là-bas sans même chercher à le voir, en quelque sorte pour la promenade, et aussi l’idée que cela pourrait bien n’avoir aucune espèce d’importance —, je me suis rendu compte à quel point il m’était facile de me détacher de Milford Haven, de la maison, du parc, de Claire qui prend soin de moi depuis toujours. Je laisserai un brûlis derrière moi et quelqu’un d’autre pourra peut-être en tirer quelque chose de meilleur. En à peine plus de dix jours, je suis devenu quelqu’un d’effroyable ; ou bien, selon le point de vue, d’une générosité tout à fait inconséquente.

Le 21 janvier

Je serai à Londres demain. Je n’y suis allé avec père qu’une seule fois, quelque mois avant son départ le jour de mes quinze ans. Il m’avait laissé seul  pendant deux heures dans une pâtisserie-salon de thé de Tottenham Court Road pour aller régler une affaire dans Saint James. J’avais beaucoup apprécié ce moment, détaché de tout dans une ville inconnue, la plus grande de toute l’Europe, soumis à la bonne volonté d’une serveuse qui avait manifesté son affection sous la forme de petits sablés tartinés de pâte de framboise. Il m’avait ensuite emmené dejeuner au Boodle’s, non pas pour fêter mon anniversaire, mais pour m’expliquer qu’il trompait ma mère le vendredi avec madame Pembroke. Dans un hôtel ? Non, ici, avait-il dit en levant sa fourchette garnie d’un morceau de dinde froide pour indiquer le plafond. Le Boodle’s avait des chambres à l’étage. Il avait mâché cette dinde avec une énergie féroce.

« Quand même… nous sommes vendredi », avait-il conclu en tapotant ses lèvres du bout de sa serviette, « j’ai couru comme un fou jusqu’à Tottenham Court Road en me disant que j’avais été un peu long, alors que tu aurais pu aussi bien m’attendre ici. C’est idiot. »

Le 22 janvier

On m’a accueilli au Boodle’s avec une gentillesse amusée. « Votre père aimait beaucoup cette chambre », m’a-t-on fait savoir. Elle est très agréable, c’est vrai, avec un joli mobilier Queen Anne, des tapis épais et une salle de bains équipée d’une fenêtre qui donne sur un petit jardin. Je suis resté un long moment à flotter dans l’eau savonneuse avant de descendre dîner.

J’ai encore mal dormi, rêvé que Claire passait méticuleusement le balai dans toutes les chambres de Milford Haven. Lorsqu’elle remarquait une tache récalcitrante, elle crachait dessus et l’effaçait nerveusement avec la semelle de sa chaussure en dessinant des ronds concentriques de plus en plus petits. Je me suis réveillé trop tôt, mais j’ai décidé de me lever quand même. Le télégramme d’Imogen Bonneuil est arrivé sur le plateau avec mon petit-déjeuner. Elle m’attend à l’arrivée du bateau, impatiente de me revoir après toutes ces années.

Le 23 janvier

Traversée de la Manche sans histoire. Douvres sans sa brume, laquelle s’était semblait-il déplacée en direction des côtes françaises. Calais sale et dénué d’intérêt. Utilisé comme j’ai pu mon français rouillé. Plutôt mal déjeuné dans un restaurant surcôté, très moyen, à quelques pas de la gare.

 

Le soir. Onze heures trente.

Relu un peu de Childe Harold, ce qui me fait penser, bien que cela n’ait aucun rapport, que Claire pourrait très bien s’en tirer toute seule et que si jamais je devais rester aux Indes suite à une infection mortelle, ou bien disparaître là-bas sous un autre nom, Milford Haven ne s’en trouverait pas plus mal. Bien sûr, il y a papa. Et comme je regarde le paysage défiler par la fenêtre et les basses montagnes du Puy-de-Dôme s’effacer dans la nuit, je me dis que tout est transitoire, même ce qui semble le plus solide et le moins abîmé par la main des hommes.

Le 25 janvier

Imogen est ravissante. Cela m’a surpris, hier. Non pas parce que j’aurais dû la trouver laide ou vieillie, mais parce qu’elle est ravissante exactement comme avant, alors qu’enfant, puis adolescent, je n’avais absolument rien vu. Je l’ai retrouvée telle qu’elle m’avait échappé. Nous avons déjeuné sur le port, puis nous sommes montés jusqu’à la basilique Notre-Dame-de-la-Garde, une horreur ridicule qu’elle tenait absolument à me montrer pour la vue (en voilà une explication!). Le soir, Imogen était prise, comme ces femmes insaisissables et énigmatiques qui ont toujours quelque chose d’important à faire. Elle m’a donné rendez-vous cet après-midi pour me faire visiter le quartier des bastides.

Je me rends compte maintenant qu’il n’a pas été une seule fois question de son mariage, ni de sa vie ici, qui semble très occupée. En deux jours, nous avons bien sûr beaucoup parlé de l’ancien temps. « Vous ne m’en voulez plus ? » a-t-elle soudainement demandé au moment du café.  De quoi voulait-elle bien parler ? Des jouets, mon Dieu, des petites voitures, des chiens en peluche… C’était ça. « Je ne faisais pas que les cacher, m’a-t-elle rappelé en riant un peu trop fort, je les enterrais au fond du parc pour vous embêter. »

J’ai ri, moi aussi, en posant ma main sur la sienne. Elle ne l’a pas retirée.

« Vous vous souvenez du fils Hamilton ? ai-je aussitôt demandé, eh bien, il s’occupe maintenant de la maison avec Claire. C’est un bon gars, j’ai toute sa confiance. » Comme je disais cela, elle a approuvé d’un petit hochement de tête et a pris ma main dans la sienne. Trois petites pressions de contentement — j’avais fait le bon choix —, puis nous nous sommes levés du banc sur lequel nous nous étions assis et je suis rentré seul à l’hôtel.

Le 26 janvier

Le bateau part demain. J’ai confié les lettres de change à Bonneuil. Il est plutôt bel homme, assez élégant, avec des mains larges qui doivent courir partout sur le corps d’Imogen et la forcer faire des choses qui lui déplaisent.

Nous nous sommes vus une petite demi-heure. Plutôt laconique quant aux histoires d’argent. Deux choses sont vraiment importantes à ses yeux : Pembroke a signé des reconnaissances de dette dont mon père est le bénéficiaire et il y a deux assurances vies conséquentes qui me reviennent entièrement en fin de parcours : celle de papa et celle de Pembroke. Il s’est arrêté là et m’a reconduit lui-même à la porte après m’avoir fait signé les papiers nécessaires.

Le 28 janvier

Parti hier. Il fera 98°F à Madras. Je profite du pont pour prendre l’air avec mon livre. Mais surtout, je fais les comptes. 1 : J’ai tenté sans succès de joindre Claire au téléphone plusieurs fois depuis l’hôtel avant de monter dans le bateau. 2 : J’ai écrit au fils Hamilton pour lui demander des nouvelles de Milford Haven en donnant l’adresse de papa comme poste restante. 3 : Imogen n’était pas sur le quai au moment du départ.

Alors, je me remets à Childe Harold. C’était mon livre préféré d’adolescent sage de l’extérieur et torturé de l’intérieur. Maman m’avait vivement conseillé cette lecture. Claire pensait qu’aucun héros ne pouvait être aussi intelligent, que toute cette histoire était un peu ridicule. Papa ne l’avait jamais lue, pas même à l’école, et Imogen pensait que c’était bon pour les garçons.

Sans doute ne perdrai-je pas au change en leur tirant à tous ma révérence. Le soir, je dîne seul à la même table. J’ai vite pris mes habitudes. C’est meilleur qu’au Boodle’s, plus léger que la cuisine de Claire, faussement épicé, ce qui me va bien.

3 heures, le matin

Je m’étais couché tôt avec mon livre. Réveillé en plein milieu de la nuit par des crampes affreuses. Comme des coups de couteau dans les reins et le ventre. Rendu le dîner. Forte fièvre. Maux de tête. Il faut que j’aille dehors prendre l’air. Mais comment ? Je n’en ai pas la force. Un goût affreux de pourri dans la bouche. 

Le 30 janvier

Le médecin était assis à côté de mon lit lorsque j’ai ouvert les yeux hier après-midi. « Vous avez dormi 24 heures… enfin presque », a-t-il tout de suite dit. On l’a réveillé en urgence et il est revenu me voir toutes les deux heures pour vérifier ma température, observer la langue et le blanc des yeux. Madras est sa destination finale. Il y va pour prendre son poste de directeur à l’hôpital public.

« Ma cabine est tout près de la vôtre », a-t-il dit comme pour se justifier.

Il a de nouveau écouté ma respiration, tâté mon pouls. « C’est un empoisonnement, a-t-il expliqué, vous êtes monté à plus de 104°F. » Comme j’allais suggérer que la cuisine du bateau n’était pas exactement la plus fiable, il a été catégorique : c’était forcément quelque chose d’avarié pris à Marseille. J’ai suggéré Calais, à cause du restaurant. Mais non — ça devait être plus récent.

« Heureusement que vous êtes sorti de votre cabine. On vous a trouvé par terre, allongé dans le couloir. »

J’ai promis de lui rendre visite à son hôpital dès notre arrivée pour une consultation.

Le 1er février

Le docteur Dirge — puisque c’est son nom — vient prendre son café dans ma cabine. Ça devient une sorte de rituel. Je sens qu’il prendrait volontiers ses repas avec moi, mais il s’en abstient pour ne pas me fatiguer. Il remet la couverture sur mes genoux lorsqu’elle glisse. Mes jambes sont encore flageolantes. Le tissu en grosse laine s’appuie sur elles de tout son poids  maternel.

Il m’est venu à l’esprit que Bonneuil m’a fait signer et parapher les papiers en un seul exemplaire et que je lui ai fait entièrement confiance. Je n’ai pas de copie. Deuxième chose : Pembroke est son beau-père. Comme je réfléchissais à cette malheureuse coïncidence à la faveur d’un silence bienveillant de Dirge, à cette concordance si banale, si évidente, le docteur m’a demandé si ça allait. J’ai fait signe que oui. Il ne m’a pas cru. Il a bien vu, lui aussi, que quelque chose ne collait pas. Il a fini son café en vitesse, puis il est sorti avec sa tasse vide au creux de la main et m’a assuré qu’il repasserait me voir ce soir. 

Minuit

Pourquoi pas le nom de jeune fille de ma mère ? Je pourrais disparaître dès notre arrivée et le porter en toute impunité. Elle désapprouverait, elle qui était tellement à cheval sur les règles et les principes. Elle admirait secrètement mes petites incartades, mais celle-là irait trop loin à son goût.

Rêve après la pilule du docteur Dirge : d’abord Claire nettoie toutes les chambres méthodiquement et continue de cracher sur le parquet pour effacer les taches, ensuite elle pousse une porte en soupirant (encore du travail, ça ne s’arrête jamais, on la traite comme une esclave, etc.) et se trouve en plein soleil face aux remparts d’une ville indienne — crénelés, sinueux, décorés de tourelles de guet. Elle s’avance et observe la campagne tout autour. Des perles de sueur gouttent sur son front. Elle remarque des taches par terre et se met en tête de les nettoyer, toujours du bout de la semelle, par petits mouvements concentriques, passe d’une salissure à l’autre en se protégeant du soleil avec la main en visière. Caché dans une de ces tours de guet, je ris en silence de ce qu’elle puisse être convenable à ce point, convaincue que des responsabilités lui incombent. J’ai envie de lui dire « ma pauvre Claire, quand on est sans héritage et de père inconnu, il faut savoir prendre du bon temps ». Mais on sonne de la trompette, c’est l’heure du rassemblement et je dois prendre mon poste. Réveil avec encore des crampes. 

Le 3 février

Selon Dirge, et Dieu sait s’il va en voir d’autres, la situation n’est pas formidable. Il ne me cache pas son inquiétude, ou tout au moins son incertitude, et propose que je l’accompagne à l’hôpital dès notre arrivée. Pourquoi pas. Je ne connais personne à Madras. Je n’ai pas reservé d’hôtel. Je lui fais entièrement confiance.

Il a fini par me demander ce que j’allais faire là-bas. J’ai répondu : régler des affaires de famille. Il a opiné du chef. Lui aussi avait de la famille aux Indes. Une tante, décédée il y a six mois, et un grand-père haut gradé. Il y avait également des gradés du côté de papa, et puis des hommes d’affaires, des femmes désœuvrées, des enfants nés sur place renvoyés en Angleterre pour leur éducation — enfin, rien qui ait jamais retenu mon attention.

Le soir, après le dîner

J’étais sur le pont, tout à l’heure. Dirge, qui m’avait aidé à monter jusque là, était assis à côté de moi dans un fauteuil. J’ai senti à son haleine qu’il avait envie d’un cigare. Je l’ai autorisé à en allumer un et comme le vent du soir malmenait les volutes bleues et jaunes de la fumée, avant qu’elle ne les déchirent tout à fait, j’ai aperçu les murailles qui se faufilaient derrière, instables sur les vagues pourtant sans crête ni moutonnement, sans ampleur ni puissance, et une ou deux tours de guet avec leurs lanternes aux feux pâlement ambrés. Il m’a laissé seul, ensuite, d’ailleurs avec quelque réticence, mais je n’ai plus rien distingué. L’eau était d’un noir d’encre, le clapotis régulier, l’air très doux, presque mou.

Il est tout à fait absurde et même inconvenant d’imaginer Claire en train de balayer des remparts. La raison tient à l’anachronisme de la situation plutôt qu’à une ineptie ou à une erreur géographique. C’est trop tard, voilà ce que j’ai envie de dire. Trop tard pour Claire de changer de vie, quand bien même ce serait pour effectuer des besognes plus accablantes et subalternes encore que celles auxquelles papa l’a condamnée avec tant de détachement.

Autre chose (car décidément, il y a toujours autre chose) : pourquoi cette deuxième lettre reçue une semaine après la première, alors que le courrier est si lent et qu’on m’a demandé de presser le pas ? Comme si je devais à la fois rester à Milford Haven pour m’occuper de tout, y compris du courrier, et en partir au plus vite. Ils n’ont qu’à tout faire eux-mêmes : papa, Claire, le fils Hamilton, Imogen, et tout ira pour le mieux. En m’endormant, l’odeur du cigare m’a pris à la gorge et j’ai cru voir Claire entrer dans ma cabine. J’ai fermé les yeux pour ne pas la regarder en face.

Le 4 février

Dirge a longtemps hésité. Je l’ai senti à son odeur sous les aisselles. Il faut dire que la fièvre avait tellement monté que je le voyais imparfaitement, comme caché derrière un verre sale et ancien tout craquelé, ou alors flottant dans le blanc laiteux des eaux de riz. Le docteur n’était plus qu’un relent de sueur.

« Qui est-donc cette Claire ? » Il a posé la question sans me regarder, les yeux (je crois) levés vers le plafond de ma cabine, attentif à mon pouls. Et puis, plus directement encore, pour ne pas dire avec familiarité et une sécheresse à peine contenue, en posant le stéthoscope sur ses genoux avec un calme qui faisait peur : « que fait-elle donc sur des remparts ? »  Il n’a pas dit : « mon Dieu, mais qu’est-ce qu’elle fiche à s’emm*** sur des remparts ? » mais il l’a pensé.

La nuit

Peut-être sommes-nous déjà le 5. J’ai préféré ne pas regarder l’heure.

En bon insomniaque, je me demande si les comprimés de Dirge sont aussi efficaces qu’il le prétend, si Imogen n’a pas glissé du poison dans mon plat au restaurant du port, si Bonneuil n’a pas tout arrangé pour que ce soient eux qui touchent l’assurance (que dis-je… les assurances), si Claire ne va pas finir par quitter pour de bon Milford Haven et s’installer aux Indes avec le fils Hamilton.

En insomniaque confirmé, je suis allé seul sur le pont. L’effet de l’air tiède a été immédiat : j’ai tout rendu par-dessus le bastingage, et comme j’étais appuyé au garde-corps pour reprendre mon souffle, j’ai revu Claire qui marchait comme une reine le long des remparts. Je lui ai fait signe de la main. Un petit signe triste et faible, mais bon, j’avais besoin de parler à quelqu’un.

Le 5 février

Lever du jour. Je me suis brossé les dents et j’ai fermé la porte à clé de l’intérieur. « Le Temps m’a pris de l’âme la tendresse », est-il dit dans Childe Harold. Ça doit être ça.

Le 6 février

Plus calme, beaucoup plus… au point que je n’ai plus hâte d’arriver, enfin… bien moins qu’avant. Je resterais volontiers en mer. Le docteur Dirge, qui n’a eu aucun mal à entrer dans ma cabine avec un passe, me fait boire de grandes quantités d’eau bouillie. Il revient toutes les deux ou trois heures et referme la porte à clef derrière lui. Je sais qu’il la cache dans sa poche parce qu’il ne cesse de la triturer quand il s’assied à côté de moi pour discuter, comme ces gardiens de fortins ou de bastions avec les clefs des caches de trésors et des dépôts d’armes.

J’ai avoué sans mal à Dirge tout ce que je dois à Claire : parmi mes plus doux souvenirs d’enfance, et un sentiment de sécurité qui garde une odeur de savon et de groseille. Il semblait l’avoir compris avant même que je lui en glisse un mot. Ce qui me fait dire qu’il est grand temps que je lui donne (à Claire, bien sûr), de vive voix, non pas tant le fond de ma pensée que le fond de mon sentiment. C’est idiot d’avoir attendu si longtemps.

Mais, sait-on jamais ? Accident, maladie, que sais-je encore… Aussi ai-je décidé en m’accrochant au rebord de la table tellement j’étais mal, que je rangerai ce journal dans une enveloppe avec ces mots écrits dessus : Pour le docteur Dirge, Directeur de l’Hôpital Civil et Militaire de Madras.

11 heures du soir

J’ai forcé la serrure avec une fourchette et je suis sorti sur le pont voir Claire pour tout lui dire : que papa s’est fait rouler par Pembroke, qu’il a bien fait d’enterrer maman aux Indes et d’aller la rejoindre, qu’elle doit absolument se méfier d’Imogen Bonneuil, que nous risquons de tout perdre. Et, surtout, qu’elle contacte sans hésiter le docteur Dirge s’il m’arrivait malheur, que Milford Haven est à elle. Je lui lègue de bon cœur. C’est écrit ici et signé de ma main pour qui de droit : Peter Reginald Grice.

Elle était là, sur les remparts, mal éclairée par une grosse lune blanche empêchée de faire son travail à cause de quelques nuages massifs et grossiers. J’ai crié son nom en me penchant vers elle, elle n’entendait rien. Ô Claire ! Pardonnez-moi d’avoir été si stupide. Mais pourquoi ? Pourquoi ces nuages ? Puis trois personnes sont arrivées, Dirge en tête. J’ai demandé qu’on les enlève, qu’on souffle dessus, qu’on en débarasse le ciel une bonne fois pour toutes, que tout revienne, que tout s’apaise, qu’on tartine les sablés avec de la pâte de framboise, qu’on déterre mon ours, qu’on nous laisse, enfin.

On m’a fait redescendre dans ma cabine. Je n’ai pas résisté, surtout pas. On m’a couché, le docteur est resté quelques instants. J’ai dormi, bien sûr. Maintenant que mon ventre me laisse un peu tranquille et que je vois le soleil se lever à l’horizon­, rouge, orange, violet sur son périmètre, poli et astiqué comme un gros plateau de cuivre, je certifie que j’y retourne ce soir. J’irai jusqu’à elle quoi qu’il en coûte. J’ai cette force. Après, nous verrons.

@Fabrice Pataut

 

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