Le Passe Muraille

Sur ces entrefaites…

Nouvelle inédite de Fabrice Pataut (I)

Le 25 octobre 1937, trois évènements scellèrent le destin d’individus liés, les uns par le sang, les autres par les mensonges. Entre six heures de l’après-midi et le moment convenu de passer à table, une odeur passagère effleura leurs narines à des kilomètres de distance, un même parfum de repassage, de thé vert et de financiers.

Le premier eut lieu sur le Kléber à bord duquel Alexei Sirin s’était embarqué pour faire route vers Valparaiso, le deuxième à la poste restante de la rue du Louvre.

Le troisième esquissa ses premiers pas dans un ravissant jardin du midi de la France. Voici comment. Le frère jumeau d’Alexei, aveugle depuis le soulèvement des Bolcheviques, arriva accompagné de son jeune guide à la villa San Giorgio où personne ne s’attendait à sa visite. D’aucuns pouvaient se rappeler les bouquets de catleyas posés sur les deux guéridons symétriques du hall d’entrée, la lumière cuivrée qui tombait en petites gouttes sur leurs corolles dentelées par les étroites fenêtres en ogive aux verres teintés. Le temps qu’on vînt les chercher pour les conduire au salon, Sergei demanda s’il y avait bien des fleurs de chaque côté de la porte. Puisqu’il y en avait, il insista pour savoir si les bouquets étaient de catleyas, une question difficile à laquelle Bertrand Desmarrets, son guide, ne sut pas répondre.

Alexei, quant à lui, arpentait sa cabine du Kléber. C’était une modeste cabine de troisième classe. Il la considérait du point de vue géométrique avec un grand calme en traçant des lignes droites en diagonale, de la porte au hublot, du hublot à la couchette, et de la couchette à la porte du cabinet de toilette qui n’était rien de mieux qu’un placard avec lavabo devant lequel il fallait se tenir debout les pieds dehors pour se rafraîchir le visage ou se rincer les dents. Puis, par dépit, furieusement et à grandes enjambées, en se cognant tantôt contre une poignée, tantôt contre une patère. Tour à tour avec application et nervosité. Comment choisir ? Il aurait aimé ne pas se poser cette question, aurait de loin préféré dessiner de belles lignes droites pour le plaisir, comme on fait dans un champ ou un jardin à métrer, ou alors gesticuler avec gaité pour sentir les muscles de ses jambes, souples et rafermis après une marche de trois heures, le regard tourné vers la cime des sapins, seul dans la forêt. Mais Alexei ne trouvait de gaieté en rien, et pas plus de sympathie ni de fraternité passé la porte de sa petite cabine. Rien non plus de précis qui aurait pu justifier sa colère, pas même le sentiment, à présent pâle et fané, qu’une injustice lui avait été faite. Il pratiquait l’escrime sans fleuret, avec les poings, seul contre un mur invisible qu’il emportait partout avec lui tant l’idée du duel lui inspirait depuis longtemps du dégoût.

On ne descendait pas au restaurant depuis les cabines de troisième classe. On y montait par un escalier étroit brossé à la javel jusqu’à l’étage des cuisines, puis par un deuxième à peine plus large, recouvert d’un mauvais tapis rouge nettoyé à l’aspirateur qui conduisait à un palier où une porte à tourniquet vous déposait devant Françoise. Il fallait bien sûr monter jusqu’à Françoise en affrontant complications et difficultés et non pas descendre, exactement comme il fallait autrefois monter vers Ekaterina pour lui présenter ses mains. La descente était une descente de l’esprit vers une jeune femme dont la tranquilité faisait peur et donnait malgré tout une lueur d’espoir. C’était une descente toute intérieure vers la confiance et peut-être — toujours cette misérable fatalité —, vers un renoncement plus serein.

Françoise, qui ne pouvait avoir plus de vingt-cinq ans, avait par deux fois examiné les doigts parfaitement manucurés d’Alexei. L’index tranché de la main droite était décoré d’une améthyste féminine, glissée au bord du vide sur la première phalange. Françoise, dont il avait surpris le prénom prononcé avec un accent espagnol, avait discrètement regardé ce doigt en laissant son regard traîner sur son blazer. Alexei l’avait vue considérer le mouchoir blanc froissé dans la poche de poitrine, la serge élimée et brillante de la veste repassée sans patemouille, et enfin sa main droite ridiculement posée à l’endroit du cœur lorsqu’elle avait accédé à son désir. Un table pour une personne à côté d’une fenêtre ? Quoi de plus facile. Pourquoi donc incliner la tête ? Pourquoi, surtout, porter un bijou à cet endroit incongru ?

Alexei s’assit au bord du lit et se demanda s’il aurait le courage, ce soir, d’affronter Françoise pour la dernière fois. Il lui offrirait l’améthyste, c’était décidé, mais comment ? Il fallait trouver une boîte, écrire un mot, les lui donner sans être vu. Mais surtout, Françoise ne devait pas avoir la chance de les refuser.

Il ouvrit le hublot. La mer, au loin, était comme à l’étale ; l’écume du sillage rosie par le soleil couchant la bousculait sagement. Françoise avait-elle eu droit, elle aussi, à des taies d’oreillers aux broderies incrustées de pastilles de nacre ? Avait-elle câliné ses oreillers en s’endormant ? L’esprit d’Alexei s’encombrait de considérations futiles et de devinettes oiseuses dont il connaissait les réponses. Lui poserait-il quand même la question dans son mot ? Pourquoi faire, puisqu’il n’aurait pas l’occasion de savoir la vérité au cas improbable où elle lui répondrait ? Avouerait-il qu’il n’avait pas volé l’écrin pour qu’Ekaterina crût le plus longtemps possible que la bague à l’améthyste s’y trouvait toujours, rangée à côté des autres boîtes à bijoux alignées sur la commode qu’elle avait fait transporter à la villa San Giorgio avec les meubles ? Combien d’explications fallait-il donner à une étrangère qui ne savait rien de lui ? Il demanderait une enveloppe au responsable des cabines. Non seulement l’homme lui en donnerait une bien volontiers — c’était un Russe, lui aussi — mais Françoise ne pourrait la refuser lorsque son collègue lui glisserait en cachette une fois son service terminé.

Reniflée depuis le hublot, l’eau, deux étages plus bas, avait des relents d’herbe tondue. Tantôt framboise, tantôt fuschia, elle absorbait ses propres gouttes, teintées par un ciel bas tout irradié de feu, comme une grosse éponge d’une épaisseur infinie. On aurait pu marcher dessus, pensait Alexei sans mélancolie, suivre le sillon du transatlantique ou au contraire faire un pas de côté en direction d’un fourré plus profond à la faveur d’une percée dans le moutonnement et, de là, monter le raidillon qui conduit au kiosque à musique. Le paratonnerre lui faisait une drôle de tête, prétentieusement fiché l’été 1917 sur sa toiture en zinc en dépit des évènements inquiétants de février, alors qu’on avait déjà évacué nombre de meubles à Menton et transféré les fonds sur des comptes en Suisse, une tête anthracite désormais surmontée d’une maigre tige gris pâle, comme une plume décharnée, sans barbes.

Les musiciens s’installaient, Ekaterina faisait servir des orangeades et des sablés à la confiture. Elle s’asseyait au premier rang dans le fauteuil du centre, offrant son chignon blond, sculpté comme dans un marbre clair, et ses épaules faussement tombantes, aux regards des hommes épris et des femmes jalouses. Elles étaient d’une blancheur de perle qui éclaircissait en remontant vers le cou pour finir parfaitement neigeuse à la racine des cheveux, au terme d’une gradation qu’on devinait artificielle. Le soleil distribuait quelques taches de rousseur et lorsqu’un peu de transpiration gouttait en haut de la nuque, la main d’Ekaterina venait la chercher avec un mouchoir qu’elle posait ensuite sur ses genoux sans le lâcher tout à fait.

Alexei se leva et ouvrit la porte en accordéon qui cachait le lavabo. Il passa ses mains au savon, les sécha à la petite serviette pendue à la patère, referma le hublot et sortit pour se rendre au restaurant.

Comme il remontait le couloir des cabines en direction de l’escalier, on conviait Bertrand Desmarrets à une visite du jardin de la villa San Giorgio. Le jeune homme en profita pour demander si les belles fleurs de l’entrée en provenaient. On lui répondit qu’on passait commande en ville chez un fleuriste pour ces fleurs-là, sans toutefois prononcer leur nom.

Bertrand connaissait Serge depuis vingt ans. « Depuis la Noël, alors…», calcula la jeune cousine à qui on avait demandé d’accompagner l’ami français de Sergei dans les allées. « Je ne l’avais jamais vu, vous savez… enfin, pas vraiment… c’est la première fois », ajouta-t-elle dans un français sans accent. Elle jeta un coup d’œil distrait sur la maison et expliqua avec une pointe de fierté : « Je suis née ici ». Elle trouvait à Bertrand un petit air délicat à cause de sa retenue avec les femmes. Bertrand avait gratifié Ekaterina d’une baise-main pudique et maladroit, puis il avait évité de regarder sa fille en face pour poser sa question sur les fleurs. Cette retenue lui semblait bien différente d’une simple impolitesse, tout au moins en ce qui la concernait elle et sa mère. Peut-être en était-il autrement avec les Françaises. Elle avait insisté pour qu’Ekaterina et Sergei restent seuls un long moment avant le dîner. Son projet, par dessus tout, était de le faire rougir.

« Moi, vous savez…, dit-elle, … il n’est même pas monté me voir quand il est passé ici il y a une dizaine d’années de cela. Je savais pourtant qu’il était avec maman. J’étais là-haut dans ma chambre. J’aurais tellement voulu lui parler. » Elle pointa du doigt vers le chien assis le plus à gauche.

Bertrand se dit que cette chambre avait une bien jolie vue sur un jardin ravissant qui sentait partout le miel.

« C’est Alexei qui est revenu à sa place un an plus tard. »

Alexei était resté deux jours. Sa cousine, dont Bertrand observait à présent le visage avec admiration, ne l’aimait pas beaucoup. Elle n’appréciait à vrai dire ni ses manières, ni sa mélancolie, qu’elle jugeait fausses.

Ses cernes à peine dessinés s’obscurcirent, le creux rose au coin des yeux rougit comme sous l’effet d’un pollen ou d’une poussière. En ce court instant de contrariété, Bertrand remarqua combien la jeune fille ressemblait plus encore à sa mère que sur les photos conservées par Serge.

« Et puis… vous savez quoi ? fit-elle en se retournant pour lui faire face, c’est un escroc, je veux dire… quant aux idées, un charlatan. Je me fiche bien de savoir où il est maintenant.

— Dans un bateau, répondit Bertrand.

— Alexei ? Mais quelle blague ! Il n’était même pas capable de ramer pour nous promener sur l’étang… À ce propos, vous voulez y aller ? C’est au bout du jardin, en bas de la pente.

— Alexei a pris un billet pour un transatlantique. »

Bertrand Desmarrets s’en voulu aussitôt d’avoir parlé. La cousine des frères Sirin le prit par la main. Elle le réconforta par petites pressions amicales, jugeant que cette paume, ferme et musclée, contrastait curieusement avec la préciosité de ses manières.

« Vous avez bien fait de me le dire, ajouta-t-elle en le tirant vers la pelouse qui descendait vers l’étang. Pour vous récompenser, c’est moi qui prendrai les rames. »

Quel idiot, se dit-elle, comme c’est drôle. Jamais, au grand jamais, je ne prononcerai devant lui le mot catleya.

*

Alexei remonta le premier escalier, puis le deuxième, l’escalier au tapis rouge. Il était trop tôt pour être placé. Françoise n’était pas à son poste. Ce n’était plus l’odeur d’herbe coupée qui s’invitait avec insistance, mais celle du fer chaud, du linge à peine humide, de la vapeur, et aussi une odeur tiède de bonne transpiration, sans âcreté ni inconfort. Il fallait monter un étage encore pour arriver au boudoir où Ekaterina était assise avec son livre. Alexei esquisserait une révérence qui la ferait sourire. Elle poserait le livre sur ses genoux, regarderait les mains qu’on prendrait la peine de lui présenter assez en hauteur, au niveau des yeux, les doigts inclinés vers le tapis de manière qu’elle n’eût pas à se pencher pour les inspecter. Dans ces circonstances, comme à chaque vacances, Alexei se sentait comme un chien assis sur son séant qui montre ses pattes de bonne bête de la chrétienté et les laisse pendre avec mollesse des ergots aux coussinets avant de recevoir un os de choix.

Mais non… pas plus que Françoise n’était à son poste, ni Ekaterina à sa lecture, Alexei, égaré du côté des communs, n’était dans le bon escalier. Il avait les mains sales d’un enfant qui a joué seul dans la forêt à suivre la trace des bêtes fauves, qui a passé son après-midi à renifler la terre, à gratter l’écorce contre laquelle on prétend qu’elles se frottent. Ses culottes avaient de nouveaux trous, ses chaussettes l’air de lambeaux qui rebiquaient sans raison de ses bottines crottées. Il poussa par erreur la porte de la buanderie.

Ekaterina, qu’on n’aurait pu imaginer dans cet endroit, le regarda de haut en bas avec consternation. Son chignon était défait, ses mains dégantées étaient posées sur les épaules de la femme de chambre. Ses jambes nues à partir des genoux étaient serrées dans une culotte de sport. La domestique poussa un cri aigü, aussitôt ravalé, avant de prononcer les mots qu’il fallait quant à la crasse des vêtements et à la nécessité d’un bain, des mots bienveillants dont la douceur contrastait avec le détachement du regard de sa maîtresse, lequel partit se poser sur un chemisier dont elle prétendit avoir besoin sur le champ.

Ekaterina s’occuperait elle-même du bain. Il n’y eut pas une minute d’hésitation. Ses pieds nus semblaient en avoir envie. Ce chemisier qu’elle disait chercher depuis un moment, dont elle s’étonnait maintenant devant un public de deux personnes qu’il n’eût pas été prêt à temps et dont elle caressa le col du bout des doigts en plissant le nez comme si Alexei sentait la bête, faisait une tache rouge sang en haut de la pile de repassage. Il était impossible qu’elle ne l’eût pas remarqué plus tôt. Elle le souleva lentement, comme s’il avait eu le poids, l’épaisseur et la densité du bronze. La promesse du bain, du sermon et des remontrances la fatiguait plus encore que la satisfaction de la vengeance. Son regard vide était d’une tristesse si mystérieuse qu’Alexei s’en voulut d’en être responsable. Il bafouilla des excuses, expliqua à sa tante qu’il nettoierait tout lui-même après une douche froide et rapide.

Il n’en était pas question. Les petits pieds d’Ekaterina, roses et nacrés, coquets, ivres des caresses portées ailleurs en secret tapotaient méchamment le parquet en direction de la sortie. Elle avait donné le vêtement à repasser d’un air absent, comme on se débarasse d’un chiffon, et descendait déjà l’escalier. Alexei n’avait qu’à retourner vers la porte grande ouverte maintenant qu’il était debout à côté des fers tièdes et des paniers de linge. Il suffisait de descendre après elle, jusqu’au fond, jusqu’au gouffre carrelé pour s’y déshabiller, s’asseoir dans la baignoire sabot reservée aux gens de maison, recevoir le gant de crin et s’entendre dire sans ménagement, nu, propre et frotté au sang, ses quatre vérités.

Le temps qu’Alexei s’étonnât de l’absence de Françoise, sa cousine regardait d’un air espiègle Bertrand Desmarrets hésiter devant la barque amarrée au ponton. Non seulement il semblait mal à l’aise depuis qu’il avait guidé Sergei le long de l’allée qui menait au perron de San Giorgio, mais il aurait pu tomber dans l’eau tant il avait du mal à quitter la terre ferme. Elle l’avait vu tenir Sergei par la taille jusqu’au tournant, puis le lâcher et le reprendre par le coude dès que ses pieds avaient senti le gravier. C’était comme ça qu’on arrivait à San Giorgio : la grille d’entrée refermée, on marchait protégé par les grands platanes le long d’une allée de terre assez large pour que deux voitures pussent s’y croiser. San Giorgio venait vers vous sans prévenir dès qu’on passait le tournant. On fléchissait naturellement le corps en avant tant le virage était inattendu, on se penchait sur le côté comme s’il fallait éviter les branches les plus basses alors que les premières sortaient du tronc à plus de deux mètres de hauteur. Les derniers arbres laissaient loin derrière eux le beau passage ombreux et faisaient place à une immense pelouse tâchée de jaune d’or et de bleu tirant sur le mauve. La bâtisse faisait l’effet d’une apparition.

Bertrand en avait observé chaque détail. Pour en faire une description détaillée — c’est-à-dire pour s’aider à la faire tant il avait été saisi —, il avait lâché la main de Sergei de manière à tendre le bras vers la toiture, les portes-fenêtres, les buis taillés, les nymphes de pierre et à désigner chaque chose, une à une, du bout des doigts. Mashenka, qui lui rappelait son nom pour lui donner du courage — « Mashenka vous conseille maintenant d’avancer la jambe droite et de faire comme si le ponton n’existait plus » — l’avait vu montrer sa fenêtre. Quelle andouille, pensait-elle. Comme il est joli. Où Sergei l’a-t-il donc trouvé ?

Bertrand s’assit de travers sur le banc de la barque sans reprendre son souffle. Mashenka se mit aussitôt à ramer tout doucement, comme si rien de particulier ne s’était produit, en penchant le torse pour aller chercher l’eau plate, exactement comme si Bertrand Desmarrets, entouré d’un bienveillant clapotis argenté, avait été au fait des catleyas et de l’architecture des demeures patriciennes de la Côte d’Azur, comme si le jeune homme que Sergei avait à peine présenté savait chasser, danser la valse et sabler le champagne.

 

 

Son frère Maurice était au fait de chacune de ces choses. Il l’était à la perfection, avait monté l’échelle sociale avec peine quoiqu’avec une certaine adresse instinctive qui lui donnait l’allure de ce qu’on appelait alors un bel homme. Si Maurice Desmarrets avait été aujourd’hui à sa place, c’est lui, bien sûr, qui aurait pris les rames. Il aurait confié Serge à sa tante sans demander l’avis de quiconque et pris la jeune fille par le bras pour lui proposer une promenade. Il l’aurait embrassée sur la joue lorsqu’ils auraient accosté de l’autre côté de l’étang, par devoir, parce qu’elle était ravissante et d’un âge approprié aux baisers chastes, et une autre fois encore quelques heures plus tard après le souper, un peu plus vers les lèvres, sans les toucher, avant de disparaître dans sa chambre, pour la simple raison que le rôle des deuxièmes baisers est de dévoiler les intentions coupables des premiers, mais pas plus, et de le laisser les jeunes filles pures à leurs insomnies.

Mashenka bombait le torse pour reprendre son souffle et sortir les avirons de l’eau, et lorsqu’elle se penchait à nouveau pour les replonger, elle regardait en direction de la maison où Sergei et Ekaterina devaient souffrir plus que nécessaire.

Ekaterina devait profiter du tête-à-tête pour lui reprocher une deuxième fois en dix ans toutes ses fautes. Elles les avait recensées depuis le début pour le bénéfice de sa fille, depuis l’exil par le chemin de la Crimée qu’elle avait traversée seule enceinte de six mois. Cette liste minutieuse avait pris l’allure d’une confession rituelle tant elle avait été répétée dès que Mashenka avait été en âge d’en saisir les attendus : la compromission inqualifiable de son cousin dans les premiers évènements de février, l’explosion de poudre qui avait fouetté Sergei en plein visage et arraché son doigt lors de la mutinerie manquée à la caserne d’Alexei en octobre, les brûlures, les faux papiers, la fuite avant la Noël. Ekaterina avait rédigé cette liste sans papier ni crayon dans la voiture qui l’avait conduite à Sébastopol, dans le bateau qui avait traversé la Mer Noire, tout le temps qu’il lui avait fallu pour passer en train la Roumanie, puis l’Autriche, et jusqu’en Suisse où des cousins l’avaient recueillie.

Rien ne bougeait, ni les mains, ni les jambes et pas plus le visage. Seules les lèvres d’Ekaterina s’autorisaient un minuscule tremblement lorsqu’elle récitait cette chronique invraisemblablement précise, formaliste par endroit. Elle semblait extraite du Livre pour l’édification des enfants et des infidèles.

« Te rends-tu bien compte, Mashenka… se faufiler la nuit avec ses camarades — Dieu sait comment et où Sergei avait pu les rencontrer —, là où son propre frère était stationné pour nous défendre… pour défendre son droit, Dieu, le Tsar, et sa propre famille ? Cette horrible punition. » Ekaterina récitait mécaniquement la liste des erreurs, toujours les mêmes, comme si elles avaient été les siennes, comme un pénitent récite une liste de péchés devant son confesseur, le visage fermé, sans être certain de mériter l’absolution.

Mashenka, la jeune et fraîche Mashenka, instruite par ses propres soins de la ferveur menchévique de son cousin Sergei, lectrice précoce de Kropotkine, admiratrice de Debussy, née en France l’année de la Révolution d’Octobre, tendait la main au jeune Desmarrets, confus mais amusé d’avoir été conduit par ce qu’il jugeait être l’une de ces beautés dont Serge lui avait vanté le charme slave. Le joli Bertrand se laissait tirer par le bras pour poser le pied sur l’île artificielle aménagée au milieu de l’étang. La force du mouvement le déposa d’un coup sec devant cette adorable cousine, son visage si près du sien qu’il ne pouvait qu’en sentir la peau sans en deviner les détails. Il embrassa Mashenka sur la joue.

L’herbe coupée laissée à sécher sur la petite pelouse derrière le ponton sentait l’iode, comme celle dont Alexei observait par la fenêtre le bleu profond strié de reflets rouge sang, assis seul à sa table en bout de rangée par les soins de Françoise, les yeux grands ouverts, le nez relevé, furetant autour du kiosque à musique posé sur la butte artificielle du jardin d’Ekaterina. Mashenka laissa les lèvres qui l’avaient surprise prendre leur temps, se reposer de l’effort fourni pour atteindre cette rondeur.

Bertrand goûtait un joli fruit, sa bouche avait attrapé la peau tiède, murie au soleil, à peine rafraîchie par le vent. Comme Mashenka ne donnait aucune signe de désapprobation, il s’autorisa un bruit minuscule en détachant ses lèvres sans les refermer, un claquement imperceptible qui disait que quelque chose comme de l’amour les avaient attirées contre son gré sur cette pommette à la pudeur équivoque, et non pas la maladresse dont la jeune fille se moquait si ouvertement depuis leur rencontre.

Bertrand Desmarrets n’avait pas trébuché bien qu’il eût été un sot avec cette fichue barque. Ses lèvres avaient rejoint cette joue impertinente, avec sa pointe espiègle de carmin au milieu du rose, pour dire à Mashenka… quoi, exactement ? Tant de choses tournaient dans sa tête : qu’il tenait toujours Serge par la taille et continuerait à le faire parce qu’il devait en être ainsi avec un homme sans regard qu’on trouve allongé devant sa porte cochère le jour de Noël, que Serge est son vrai nom français plutôt qu’un nom d’emprunt, qu’il n’y a là ni ignorance de sa part ni mépris des choses russes, et aussi parce que ce visage devant lui, avec cette bouche rieuse et pleine de vie exige qu’on reste un instant l’un contre l’autre les pieds dans l’herbe pour décider quoi faire.

Certains se font du mal, là-bas, au salon, devant un thé vert et un plateau de financiers. D’autres tombent amoureux sur une petite île déserte délicieusement artificielle. Bertrand osa faire sans y réfléchir ce à quoi son frère, par calcul, n’aurait daigné s’abaisser. Il embrassa Mashenka Sirin sur les lèvres.

Sur quoi Maurice Desmarrets jeta la moitié de son dernier financier dans une poubelle, avec la serviette damassée du salon de thé du passage Saint-Roch glissé dans sa poche au moment de sortir sans payer. Les lèvres propres et le cœur léger, il franchit quatre à quatre les marches de la poste de la rue du Louvre.

*

« Que pensez-vous de notre jardin, monsieur Desmarrets ? Mashenka, bien sûr, vous a fait la visite de l’étang. Elle passe des après-midis entiers toute seule sur l’île avec une pile de livres. J’espère qu’elle vous a montré la petite datcha. »

Comme Bertrand prenait du temps à répondre, Ekaterina ajouta en ouvrant grand les yeux : « Sergei m’a fait votre éloge. Vous resterez dîner. J’ai fait préparer vos chambres. Si si… j’y tiens. Vous avez été, comment dire… plus encore qu’un ami… ou alors un vrai, je veux dire un ami comme il n’en est plus. C’est dommage que votre frère ne puisse être avec nous. »

Mashenka aurait tout fait pour qu’on ne lui demandât pas de conduire Bertrand à sa chambre. Elle aurait prétexté un soudain mal de ventre ou se serait précipitée dehors sans explication. Contre toute attente, Ekaterina confia cette tâche à une domestique. Mashenka, quant à elle, s’occuperait de Sergei. Elle entendait ces mots pour la première fois : la chambre de Sergei. Le mauvais Sergei, traître à sa classe, à ses intérêts, à la Russie éternelle, traître à Dieu, avait sa chambre à lui. Rien ne changerait donc jamais ? La famille comptait-elle finalement plus que la politique ? Et puis, laquelle était-ce ? Elle ne pouvait l’imaginer, les passait toutes en revue jusqu’aux combles sans pouvoir trancher. Puisqu’il y en avait une, comment Sergei reconnaîtrait-il qu’elle était la sienne une fois installé ?

Autre chose, aussi, la contrariait. Qui était donc ce frère dont Bertrand n’avait rien dit ? Mashenka lui avait montré la petite maison, une réplique miniature de datcha avec des festons en bois qui couraient tout autour du toit. Ils avaient traversé la pièce du bas qui servait de salon et Bertrand l’avait embrassée une seconde fois devant la fenêtre qui donnait sur la partie intérieure de l’île. Il l’avait tenue par la taille et serrée contre lui.

Quelle imbécile ! C’était ce frère, bien sûr, Maurice et non pas Bertrand, qui avait trouvé Alexei transi de froid dans la rue, assis par terre contre la porte cochère de son immeuble. Bertrand, à l’époque, n’était même pas né, ou alors n’était-il qu’un nourisson. Quel âge avait-il aujourd’hui ? Vingt ans, peut-être moins, après tout, avec son air si candide. Il lui semblait maintenant que le jeune Desmarrets l’avait trompée en se présentant comme le sauveur de Sergei, qu’il avait profité d’elle, d’abord pour l’embrasser sur la bouche en quittant la barque, ensuite pour la serrer contre lui près de la fenêtre de la datcha, bien qu’il eût très chastement posé sa main sur ses reins sans insister. Elle avait senti un léger tremblement des doigts à travers le tissu de son chemisier.

Mashenka voulait tout savoir de ce frère aîné qu’Ekaterina lui avait également caché. Sergei avait bien dû lui en parler la première fois qu’il était venu. Ekaterina venait de mentionner son existence pour la première fois, comme si elle était connue de tous depuis toujours. Son amour propre était doublement blessé, par sa mère qui lui confiait des vues dépassées sur une Russie dont elle n’avait que faire au lieu de lui dire la vérité sur Sergei, et maintenant par ce jeune français prétentieux aux charmes duquel elle avait été assez sotte de succomber.

Elle allait s’essuyer la bouche pour tout effacer de cet après-midi et sursauta. Sergei venait de passer son bras sous le sien. Bertrand, qui l’avait conduit jusqu’à elle, la regardait droit dans les yeux avec une passion qui le rendait indécemment beau.

Mashenka tira son cousin contre elle et se dirigea vers les escaliers en abandonnant Bertrand au milieu de l’entrée. Ses jambes n’étaient pas sûres. Sergei pouvait sentir le frémissement nerveux qui agitait sa main. Mashenka tapait du pied beaucoup trop fort contre chaque marche alors qu’elle connaissait la maison par cœur. Elle aurait pu le conduire en silence, glisser sur le bois ciré et lui demander au moins s’il avait fait bon voyage, et surtout lui dire de vive voix ce qu’il avait déjà compris : combien elle était contente de le rencontrer, enfin, sans que personne ne pût s’y opposer maintenant qu’ils allaient être seuls tous les deux un grand moment… Bien sûr. Comment en douter ? Sans doute trouveraient-ils le temps de parler en secret. Peut-être y passeraient-ils la nuit. Sergei s’amusait de la rougeur de ses joues sans rien laisser paraître, rien qu’à l’imaginer tant le visage confiant de Mashenka, tout prêt du sien, exhalait de chaleur, comme un calorifère déréglé.

« C’est la dernière à gauche au bout du couloir, dit-il au moment où ils atteignaient le deuxième palier, celle de Bertrand sera juste à côté. »

La chambre était petite et simplement meublée, avec un lit pour une personne recouverte d’une courtepointe en coton. Ekaterina l’avait faite fleurir, le bagage de Sergei était posé au pied du lit. Sergei s’assit dans le fauteuil installé près de la fenêtre et demanda à Mashenka d’ouvrir en grand pour laisser entrer l’air du soir. Devait-elle aussi défaire sa valise et ranger ses affaires dans l’armoire ? Non, Sergei pouvait s’en occuper. Il avait l’habitude de ces choses.

« Assieds-toi, dit-il, il doit bien y avoir un deuxième fauteuil. Alors, dis-moi…  comment vont les choses ces temps-ci à San Giorgio ? »

 

(À suivre…)

@Fabrice Pataut

 

 

 

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