Le Passe Muraille

Sourire

 

Rien qui m’appartienne
sinon la paix du cœur
et la fraîcheur de l’air
                    Issa

 

C’est le début de l’automne. Le vent a secoué les arbres ces derniers jours, il semble avoir fait de même avec le ciel : pas une trace de nuage, un bleu pur et profond, où le soleil règne en maître solitaire et incontesté.

Il y a peu de promeneurs dans le parc. Le parterre est parsemé de feuilles, tombées en couches successives, alternances de papier et d’air, tel un vaste et moelleux mille-feuille. Je marche dessus comme sur du coton, presque comme en rêve : il me semble que si je sautais très haut je tomberais sans me faire de mal, ce lit de feuilles jaunes et oranges amortirait et absorberait le choc. J’éprouve une sensation de permanence : il n’y a pas, il ne peut y avoir, de danger.

Les arbres ici sont très hauts. Certains sont déjà nus, et leurs branches épurées, vues d’en bas, forment des croisillons contre le ciel, croisillons ou grilles, qui ne ferment rien mais ne donnent pas non plus accès à ce lointain bleuté ; grilles dont les barreaux, tordus et irréguliers, semblent avoir été, en vain, forcés.

D’autres arbres sont encore couverts de larges feuilles, certaines tendues comme des mains, d’autres plus faibles et lasses, dont les teintes vont du jaune à l’orange en passant par le rouille, le brun et le vert. Bien qu’attachées encore à leurs bras, elles ne sont là que comme posées, un infime coup de vent et elles voleront d’elles-mêmes, lentement, en virevoltant, vers ce sol jonché de feuilles rêches et sèches qui les attend. Elles sont encore là, mais déjà prêtes à ce saut final, cette séparation définitive d’avec le tronc, la sève et les racines qui les ont vues naître et les ont nourries.

Ces deux longues rangées d’arbres sont situées de part et d’autre d’une allée centrale où les rayons du soleil jouent avec le jaune des feuilles éparpillées. Celles-ci, paresseusement, se laissent caresser et dorer, se retournant à la faveur d’un coup de vent comme si elles voulaient se réchauffer le dos. D’autres, danseuses libres et légères, sillonnent l’air avant de venir se poser sur leurs sœurs.

Petit à petit le jour tombe, au revoir doux et caressant du soleil, qui semble susurrer ‘ne soyez pas chagrins’. L’or des feuilles est moins éclatant, tant sur les arbres que sur la terre. Les grillages dessinés par les branches des arbres, qui, vus d’en bas, parsèment le ciel, ressemblent maintenant à des dentelles, que l’on pourrait écarter d’une main distraite, comme des toiles d’araignée, à peine réelles.

Il n’y a plus personne dans les allées. Le cœur empli d’un sentiment d’amplitude et de sérénité, je continue de marcher, frissonne. L’éclatante richesse de couleurs que j’ai absorbée avec tant de joie se dissout lentement. Dès que les grilles seront fermées, j’imagine un blanc omniprésent, un blanc de tout le parc comme lorsque le soleil nous éblouit et qu’on ne voit plus rien.

C’est en quittant le parc, confrontée à nouveau aux immeubles, voitures, panneaux publicitaires, que je me souviens de la raison qui m’y avait amenée : je voulais réfléchir à une difficulté professionnelle. Or je n’avais rien résolu. J’avais tout oublié.

Comme si je sortais du paradis, j’ai béatement souri.

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