Le Passe Muraille

Soulevé par le désir de Dieu

 

Sur Le Désir de Dieu et Allegria de Jacques Chessex,

par René Zahnd

Depuis son premier récit publié en 1962, La Tête ouverte, jusqu’aux livres récemment parus, Jacques Chessex a construit une oeuvre forte, cimentée par quelques thèmes fondamentaux. Elle est traversée de fureurs et de fulgurances, d’admirations et d’interrogations, d’excès et de pudeurs, d’obsessions et d’affranchissements, de pics et d’abysses. Qu’il s’agisse de poèmes, de chroniques, de romans, de nouvelles, de textes sur des peintres, c’est toujours visiblement frappé du même sceau : celui d’un écrivain qui remet sans relâche l’ouvrage sur le métier, affûte son outil et déploie les ressources de son art. Un long flux verbal — la parole d’un vivant — tour à tour baroque, dru, épuré ou swingué est ainsi né, provoqué par une conscience du mal et de la faute, un souvenir obsédant du suicide du père, des révoltes et des apaisements, une quête de l’allègement: la «communication par la blessure » chère à Bataille.

De cet édifice littéraire, les deux nouveaux ouvrages sont à la fois des blasons, des commentaires, des illustrations et, d’une certaine manière, en forment la clef de voûte. Existence et écriture y sont organiquement mêlées, comme peuvent l’être le fond et la forme, puisque le style fait ici sens.

Le Désir de Dieu est composé d’une suite de textes brefs. Chacun est animé par un mouvement intérieur, qui vient s’inscrire dans le mouvement de l’ensemble. Le fait que ces parties soient au nombre de trente-trois ne doit évidemment rien au hasard. On sait que la religion chrétienne repose sur un principe de trinité et au coeur de l’oeuvre de Chessex se trouve peut-être cette question : comment à partir de dualités fondamentales définir sa propre voie. Après tout, entre notre équilibre et notre déséquilibre se trouve la marche. Au fil des stations, les jeux triangulaires se développent sur des bases nommées passion et détachement, méditation et action, obscénité et sainteté, temps infini et temps fini, métaphysique et physique. Le Dieu dont il est sans cesse question dans ces pages n’a rien à voir avec celui des prêcheurs à la petite semaine. Ici, on vit le « Dieu aliment, Dieu mangeur de moi, Dieu buée ». Cette omniprésence appelle l’adoration, mais aussi l’insulte, le blasphème. Chessex dresse une liste inachevée des personnages qui se sont mesurés à la divine présence et qu’il aurait voulu être, de Judas au curé d’Uruffe (qui a exécuté la maîtresse enceinte de ses oeuvres, a extrait le foetus du cadavre, l’a baptisé avant de le découper au canif), en passant par Artaud. Il rapproche aussi Bataille et Loyola, les « deux pentes abruptes » qu’il porte en lui. Cet écrivain a beaucoup vécu et beaucoup lu, les poètes et les mystiques, les hérétiques et les saints.

La grandeur de ce livre très personnel est de suggérer comment Dieu vient éclabousser le réel. C’est une forme de « Confession», plus proche de saint Augustin que de Rousseau. Le voyage passe de la sensualité au paysage, de la viande à l’âme, du jazz aux oiseaux, de l’évocation de quelques maîtres à la présence des morts, des lieux liés à l’enfance à la peinture, de Bacon à la grand-mère Vallotton, d’un dialogue avec le fantôme du père à l’évocation du sexe des femmes où laper le « miel de l’ours ». Dans ces pages inspirées, habitées, tra-versées par moments de haute fièvre, tout finit par se fondre en une seule pâte, une matière dense qui témoigne d’un être au monde. Car c’est bien de cela qu’il s’agit, en fin de compte, soulevé par le désir de Dieu : de la voix d’un homme.

Les poèmes rassemblés sous le titre Allegria sont précipités de la même pensée. Des toasts sont portés, des hommages rendus, des ins-tants célébrés. Il y a dans cette poésie une dimension jubilatoire. Si elle peut paraître apaisée, elle porte encore des inquiétudes fossiles. Multipliant les variations, les modulations, Chessex va plus loin, jusqu’à l’os. Il dénude les oscillations entre le concret et l’élévation, le haut et le bas, la célébration et l’outrage. Il joue avec les règles classiques de la versification, pour mieux s’en délivrer, inscrivant ainsi, dans le corps même du poème, le passage du dogme à la liberté. Ces deux livres sont écrits sur une membrane fine, entre l’expérience vécue et l’expérience intérieure. La page ici est un drap, un suaire, un morceau de peau, un champ de « neige à la fourrure de foutre ». On donne forme au chaos de la vie en modelant le chaos des mots. Et peu de textes parlent, avec cette superbe, cette intensité, cette incandescence d’un endroit précis : peut-être celui de toutes les réconciliations.

R. Z.

Jacques Chessex. Le Désir de Dieu. Editions Grasset-Fasquelle, 2005, 360 pages. Allegria. Poèmes. Editions Grasset-Fasquelle, 2005, 145 pages.

(Le Passe-Muraille, Nos 64-65, Avril 2005)

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