Le Passe Muraille

Soir d’orage

Nouvelle inédite de Janine Massard

Cela s’est passé tout à l’heure et j’écris cette histoire maintenant pour éviter qu’elle m’apparaisse autre dans les miroirs de la mémoire si j’attends demain.

Je me suis attardée au bord du petit lac en fin d’après-midi. On ne m’arrache pas facilement à ces heures fascinantes où la sur-face de l’eau regorge de lumière. Celle de la fin de journée est plus belle encore. Hors du temps, confondue avec l’élément, je n’ai pas vu, derrière moi, qu’un orage se préparait.

Lorsque j’ai entendu les premiers coups de tonnerre, j’ai pensé: c’est sans importance, je vais rentrer chez moi et rouler sous la pluie, est-ce si terrible que cela?

L’obscurité est arrivée brusquement. L’eau s’est éteinte. Transformée en plomb fondu, elle avait des reflets d’hématite. Couleur maléfique. Pourquoi cette pensée a-t-elle passé comme un éclair dans ma tête?

C’est soir d’orage, ai-je constaté. La violence des orages nous ramène à notre dimension d’éléments de l’univers.

La pluie s’est mise à tomber alors j’ai pris la voiture pour rentrer.

Le ciel, immensément bas, coiffait de noir la plaine.

Au moment de les enclencher, j’ai constaté que les essuie-glace ne fonctionnaient pas normale-ment: chaque deux minutes, ils s’arrêtaient et il fallait les remettre en marche.

Tout est devenu si opaque que j’avais l’impression d’être dans une masse d’eau. J’avançais lentement, prudemment. Depuis combien de temps roulais-je quand je l’ai aperçue? Je ne sais plus.

Je me souviens seulement de l’image, surgie soudain, de cette femme assise sur le banc de l’abribus, une petite valise posée à côté d’elle. Attendait-elle un bus ? Lequel?

A cette heure il n’y avait plus de bus. Je me suis arrêtée: est-ce que je peux faire quelque chose pour vous? — Je ne sais pas, a-t-elle répondu, mon train avait beaucoup de retard. D’où je viens, on dirait que les orages ont pris possession de la terre entière mais ça ne fait pas l’affaire des trains à cause des ruptures de courant, ils avancent difficile-ment, alors j’attends un bus. — Il n’y a plus de bus… — Il en viendra bien un… tout finit par arriver… — Où allez-vous? — A Maubourguet. — Montez, j’y vais aussi, je vous dépose, vous n’allez pas rester ici, vous y passeriez la nuit… — Oh, dit-elle, la nuit, le jour, la pluie, le soleil, plus rien n’a d’importance…

Elle avait entre quarante et cinquante ans. Longue et fine, elle était belle.

Elle s’est assise.

— Merci.

J’étais curieuse de savoir pourquoi elle semblait si indifférente au temps, celui qu’il fait et celui qui fuit, celui qu’on perd aussi dans des attentes interminables. En général, ces variations du même mot constituent un important sujet de conversation pour la plupart des gens. — C’est que je ne pensais pas me retrouver ainsi… — Ainsi? — Oui, comme cela au bord de la route, en me disant que cela ne faisait aucune différence que j’y sois ou n’y sois pas. Si on savait ce que la vie vous prépare, on n’entreprendrait rien et rien n’évoluerait jamais. J’ai appris le courage, c’est une évolution, ça.

Elle a soupiré. Elle hésitait à parler et pour-tant je sentais chez elle une envie irrésistible de le faire. Elle avait quelque chose de très lourd à dire. Je lui ai offert une cigarette. — Je ne fume pas mais j’en allumerai volontiers une… pour ce soir Sa main, comme un chat apeuré, a glissé dans le contre-jour de la vitre avant…

— Merci, a-t-elle dit en lâchant sa première bouffée.

Elle a laissé passer un moment.

— Qui vit? Qui meurt? Est-ce qu’il y a une différence entre les morts et les vivants, c’est bien ce que je me demande, à force… — A force? — … de brasser la mort autour de moi… En deux ans, tout ce qui constituait ma famille a disparu: mon mari est mort en premier. Maladie. Un peu plus tard j’ai perdu mon fils. Maladie aussi. Ensuite ma fille, son mari et leurs deux enfants sont entrés dans la statistique des accidents fatals sur la route des vacances. Maintenant, je suis seule au monde, je suis enfant unique et n’ai plus mes parents. Vous me direz qu’il y a beaucoup de gens seuls au monde. Ce qui m’angoisse le plus, c’est qu’il n’y a, pour moi, plus de lieu où je me sente bien…

Bêtement — je sais qu’on perd ses mots quand on se trouve confronté à une accumulation de malheurs — j’ai balbutié: est-ce que vous voyez un psychologue?
Sourire triste sur son visage:

— Un psychologue? Beau-coup de gens veulent m’envoyer chez le psychologue, mais que peut faire un psychologue face à la mort? Je préfère rester avec mes morts. Je leur parle. Est-ce qu’un psychologue comprendrait qu’en leur parlant ils m’aident à vivre? Il m’enverrait chez un psychiatre qui me ferait oublier mon nom à force de me prescrire des pilules… béquilles chimiques… civière chimique plutôt…

Impressionnée par la dignité de cette femme, je voulais absolument parler, dire quelque chose pour lui prouver ma solidarité, alors j’ai bafouillé: vous avez un travail ? En articulant ces mots, je les trouvais aussi idiots que si j’avais demandé l’heure.

— Non, je suis au chômage mais j’ai une rente de veuve alors pourquoi prendrais-je le travail d’une chômeuse?

Je me suis lancée dans des propos argumentatifs: un travail lui permettrait d’oublier sa… sa solitude, comblerait son vide, meublerait ses jours, hanterait ses nuits… elle aurait des col-lègues et puis, et puis elle pour-rait refaire sa vie, elle était jeune encore, elle…

— Refaire ce que des années ont fait et ce que la mort a mas-sacré avec un tel acharnement et un tel enchaînement ? Vous croyez qu’on refait sa vie à mon âge comme on refait un château de sable réussi et balayé par la marée?

Son visage restait impassible. Après une brève accalmie, des trombes d’eau à nouveau encerclaient la voiture et commençaient à m’inquiéter à cause de mes essuie-glace qu’il fallait constamment réactiver. J’avais beau protester contre cette série d’orages, rien ne l’impression-nait.

— Mais vous avez tout de même une activité…

— Je passe, comme tout le monde finalement… Je le sais alors que beaucoup l’ignorent… c’est pas mal de savoir cela, vous ne trouvez pas?

On aurait dit que la vie matérielle ne la concernait pas. Le mutisme dans lequel elle semblait installée m’attirait. J’aurais voulu la connaître davantage.

Une brusque inspiration, sans aucune préméditation, m’a fait dire:

— Pour vous éviter de vous retrouver seule, une fois de plus, je vous invite à passer la nuit chez moi. J’habite la grande mai-son carrée surmontée d’une palombière désaffectée, elle se trouve au bord de la route, à l’entrée de Maubourguet. C’était la maison de ma mère, je n’y viens plus que pour les vacances et je…

Elle a répondu :

— Pourriez-vous m’arrêter ici, s’il vous plaît?
Je lui ai fait remarquer que nous n’avions pas encore atteint Maubourguet et qu’avec cette eau qui enveloppait la voiture je ne savais pas exactement où nous nous trouvions.

D’une voix très calme, presque irréelle, elle a dit :

— Voici le dernier platane sur la droite juste avant le virage qui mène à Maubourguet. Cet arbre et moi, nous avons une histoire. Déposez-moi ici, s’il vous plaît. Merci de votre gentillesse.

Je l’ai laissée sortir, que pou-vais-je faire d’autre? La porte à peine ouverte, elle s’est évanouie. Cette femme étrange avait-elle existé?
Le temps de reprendre mes esprits, de remettre le moteur en marche et la pluie avait cessé. J’ai fouillé l’obscurité avec mes phares, elle avait absorbé la silhouette.

En arrivant à Maubourguet, le ciel était dégagé : il faisait plus clair tout d’un coup. Il était dix heures. Fin juillet, c’est l’heure entre chien et loup. Cet orage nous avait amené une calotte noire qui nous avait faire croire que la nuit était là, mais le vent l’avait chassée.

Au moment où je garais ma voiture, j’ai vu Colas, un ami d’enfance. Il est maire de la ville. Je lui ai raconté la femme étrange qui prétendait habiter Maubourguet et avoir une histoi-re avec le dernier platane à droite, juste avant le virage qui y mène.

— Elle est grande et mince, elle a des cheveux blonds et des yeux clairs ? Une femme qui a perdu son mari, puis son fils, puis sa fille, son beau-fils et leurs deux enfants… mais c’est Irène Kelen. Elle s’est tuée contre ce platane, il y a deux semaines. Tu la connaissais?

— Pas du tout, tu sais bien qu’à part quelques personnes avec qui je suis restée en contact, je ne connais plus grand monde ici. C’est normal, le temps efface tout.

— Je n’y comprends rien. Tout ce que tu me racontes de cette femme correspond au signalement et à l’histoire d’Irène Kelen. Cette série de catastrophes avait ému les gens d’ici, puis ils ont oublié. Elle pas. Que s’est-il passé il y a quinze jours? A Maubourguet on a tous pensé qu’elle était allée rejoindre ses morts, même si les gen-darmes disent qu’elle a voulu donner un coup de volant pour éviter quelque chose qui venait en face d’elle. Un véhicule a effleuré sa voiture, prétend la gendarmerie. Ensuite ? Elle aurait donné ce coup de volant qui lui a été fatal. Mais comme on n’a pas encore retrouvé le véhicule qui venait en face, on a adopté la thèse de la mort volontaire : elle met un point final à la tragédie alors nous nous en contentons. Un peu vite peut-être, mais il faudrait vraiment qu’on retrouve la voiture et que le chauffard suspecté avoue pour nous faire changer d’idée. Tu connais la région, nous n’aimons pas les points d’interrogation.

— Alors cette femme si triste et si indifférente au monde, cette femme qui s’est assise dans ma voiture?

— Oh, tu ne devrais pas te poser autant de questions ! Les morts ne reviennent pas, sinon ça se saurait. On t’aura raconté l’histoire d’Irène Kelen, tu l’avais oubliée et puis il y a eu ces éclairs, le tonnerre, les masses d’eau, ton angoisse à cause de tes essuie-glace, tout cela a fait travailler ton imagination. Tu as cru voir, tu as cru entendre. Les soirs d’orage, on ne sait jamais ce qui vous pend au nez, c’est mon grand-père qui disait ça.

J. M.

1commentaire

  • Myriam Matossi Noverraz dit :

    Chère Janine, irréductible mécréante et pourtant médium, toi à qui il est donné de capter ce qui échappe aux yeux de chair… merci de suggérer ce que l’on n’ose affirmer afin de ne pas succomber sous les quolibets… merci pour cette nouvelle d’orage et d’impalpable, quand la nature livre quelques mystères, quand notre pauvre logique cède sous la pression d’autres rêves… merci pour ce vibrant et puissant clair-obscur… J’ai aussi aimé la peinture qui est tout en haut. Je t’embrasse, Myriam.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *