Le Passe Muraille

Soi-disant permissive

Nouvelle inédite de Roland Goeller

 

Je croyais connaître ma fille, on croit toujours connaître ses enfants et un beau jour… Nous vivons dans un quartier normal, je me mets encore à conjuguer les verbes au présent, un quartier normal, normal. Demain, j’en parlerai au passé composé ou à l’imparfait. Nous vivions, nous avons vécu, nous pensions vivre, nous aurons vécu, nous avons eu le tort de penser. Mais peut-être avons-nous eu le tort de ne pas assez penser. Quant à être normal, je ne sais plus si le quartier l’est ou l’était. Il n’est pas pire qu’un autre, c’est ce que nous nous disions en songeant qu’il y en avait de bien pires et que, là où nous vivons, vivions, tentions de vivre, certaines choses ne pouvaient pas arriver, des choses comme des entrées d’immeuble transformées en succursales pour camés, des rodéos de mobylettes, du car-jacking, des bagnoles qui flambent par dizaines ou des gamines tournées dans des caves. Et quand cela arrivait, parce que cela arrivait quand même, nous nous disions, pas de panique, ne généralisons pas, nous n’avons pas fait assez d’efforts, tout ne peut pas être parfait. Pudiquement, nous parlions de faits divers, d’incivilités et d’insuffisance de perfection. Nous ne voulions pas généraliser. Il y a certes quelques tours, quelques zones, quelques passages et recoins qu’il vaut mieux éviter, et le taux de chômage des jeunes dépasse les trente pour cent. Mais nous n’avons jamais pensé que ce serait facile, nous avions bon espoir, si chacun y mettait du sien. Chacun y a mis du sien. Nombreux furent ceux qui y ont mis du leur. Malgré cela, les choses ont bien changé en vingt ans. J’avais mis ma fille en garde et je crois qu’elle a vite pigé, les bandes, les tournantes, la drogue, les codes pour traverser cette jungle. Elle n’a pas la langue dans sa poche mais un instinct, peut-être l’intuition féminine, l’avertissait lorsqu’il y avait danger, lorsqu’il valait mieux filer doux. Dans notre quartier pas moins normal qu’un autre, il est inutile d’adopter des attitudes ou des tenues vestimentaires provocantes. Le vivre-ensemble suppose quelques concessions réciproques que la plupart acceptent, et Marion aussi. Elle avait compris que prudence et discrétion arrondissent bien des angles. Mais il faut croire que cela n’a pas suffi. The hell is empty, all the devils are here, ai-je entendu quelqu’un dire. Lorsque j’en ai été informée, les diables étaient déjà lâchés. Marion voulait gérer cela comme une grande mais, très vite, elle a été dépassée. C’est Françoise qui s’est chargée de m’avertir. Tu devrais faire un tour sur les réseaux, il se passe un buzz bizarre avec ta fille, tout le monde en parle. Un truc bizarre. Tout le monde en parlait, mais seule Françoise a eu le cran de mettre les pieds dans le plat. Marion m’a lâché la vérité morceau par morceau, comme les pelures successives d’un oignon qui fait pleurer à mesure qu’on approche du cœur. Et chaque morceau me faisait déchoir un peu plus. Quoi ? C’est ainsi que cela se passe, et je n’ai rien vu ! Je suis restée un peu fleur bleue, ne jamais se donner à un homme sans un brin de cour, ne pas céder sans avoir éprouvé sa patience. Ce qui se donne pour rien est de vil prix, je dois avoir reçu cela de ma propre mère. Mais la génération de Marion était passée à autre chose et je n’avais rien vu. Rien vu venir. Où et quand avons-nous failli à nos devoirs ? Nos devoirs de parents ? Pas une ado pré-pubère qui ne soit sans un i-phone lui donnant accès à un monde beaucoup plus vaste que celui que nous avons connu, mais cela est-il une excuse ? N’avions-nous pas un devoir accru de vigilance ? Permissive ! C’est le premier mot qui est venu à l’esprit du père de Marion lorsque nous en avons parlé. Je suis soi-disant permissive, je laisse soi-disant tout faire ! J’ai failli lui raccrocher au nez. Nous nous sommes séparés il y a une dizaine d’années. C’est un homme vieux jeu qui n’avait pas compris que le monde était en train de changer. Oh, il est certes réglo en ce qui concerne les visites et les pensions alimentaires, mais toutes ses interventions contiennent une arrière-pensée. Par ma soi-disant intransigeance, j’ai privé ma fille de la présence soi-disant rassurante d’un père qui, soi-disant, est plus à même de gérer ce genre de situations. J’en ai les boutons de penser que je serai sans doute amenée à faire appel à lui, c’est du moins ce que me conseille Françoise. Mets de l’eau dans ton vin pour une fois, et ton mouchoir dessus, il y a urgence. Oui, il y avait urgence. En moins de trois heures, plusieurs centaines de messages étaient parvenus sur le compte de Marion, je les ai parcourus comme tétanisée. Des gens de partout et nulle part. D’ici aussi, qui semblaient connaître Marion. En quel cauchemar étais-je en train d’errer ? Tu es folle, ai-je dit à ma fille, tu avais vraiment eu besoin de répondre cela ! Ni une ni deux, elle m’a volé dans les plumes comme jamais elle ne l’a fait auparavant. Non, pas toi, maman ! Tu ne vas pas t’y mettre toi aussi. Ce type me fait une drague lourde et, quand je le rembarre, il a le culot de me faire un numéro d’islamophobie ! Alors, oui, cela m’a mise en colère, je l’ai remis à sa place une fois pour toutes, lui et tous ceux qui jouent avec cet argument. Tu m’as assez dit et répété que nous étions des femmes libres et que, quand c’est non, c’est non. Eh bien, avec ce type, c’était non, point barre, je ne suis pas en tort et je ne retire pas un mot de ce que j’ai dit !

Qu’est-ce qu’on va faire maintenant ? lui ai-je demandé, comme si elle savait, comme si c’était à elle de savoir. Elle est retournée au lycée pendant deux jours, mais ce n’était plus tenable, les menaces, les insultes, les prises à partie. Elle est forte, ma fille, mais je l’ai vue, ravagée, défaite. Elle ne s’attendait pas à cela. Elle ne s’attendait pas non plus aux évitements gênés, aux excuses bidons, aux copines qui changeaient de sujet ou de trottoir et qui soudain avaient un emploi du temps blindé. Elle était habituée à entendre le verbe niquer à chaque bout de phrase mais pas qu’on s’en prenne à elle de façon aussi violente. Le proviseur a dit, c’est embêtant, vous comprenez, je dois veiller à la concorde dans mon établissement, votre fille n’était pas obligée de dire cela, vous comprenez. La concorde ! Qu’y a-t-il à comprendre ? Quelque chose est passée sous silence. Le proviseur oubliait de mentionner que le jeune n’était pas obligé, lui non plus, de faire de la drague lourde, harceleuse. Ce sont des mots, tout cela, les nouveaux codes des ados, a-t-il ajouté en haussant les épaules. Mais alors, ce qu’a dit Marion, ce sont des mots aussi ! Eh non, là, ce ne sont plus des mots, mais des blasphèmes ! La religion, pas touche ! Je croyais que le blasphème, ça n’existait pas, en république. A moins qu’il n’ait été ré-institué en douce, à notre insu. Les vagues de fond avancent sans qu’on s’en aperçoive et quand elles nous éclatent à la figure, il est déjà peut-être trop tard. On n’a pas avancé d’un iota depuis Charlie. On a peut-être même régressé. Sujet sensible, a dit le commissaire, on marche sur des œufs, mais on va quand même assurer la protection de votre fille, en attendant de lui trouver un autre établissement. Ah bon, c’est elle qui change de crèmerie ! Elle, l’offensée !

Il y a, depuis, des pandores en bas de chez moi, Marion ne sort plus sans une escorte. Elle sort de moins en moins du reste. Rares sont les copines qui lui ont gardé leur amitié. Ça craint, disent-elles. Ça craint ! Quand ça craint, on fait un détour, on évite d’en parler. La presse et les réseaux sociaux se sont emparés de l’affaire. Deux camps en bataille rangée, les pro-Marion d’une part, les anti-Marion de l’autre. Les messages de soutien ont afflué, jusqu’à ceux de musulmans qui ont dit que ce n’était pas bien, ni de la part de Marion, ni de la part des autres. Cela a tempéré les tombereaux de haine des premiers jours. L’académie s’en est mêlée, jusqu’aux services du ministre. Nous allons trouver un nouvel établissement pour votre fille. Rien que cela. Je croyais que la République était chargée d’assurer la sécurité de tous ses enfants. Peut-être feriez-vous bien d’envisager de changer de quartier, de ville. Oui, peut-être, cela me débarrasserait des regards torves de ceux qui témoignent de la sympathie passive, de ceux qui pensent que cela aurait pu leur arriver aussi et qui me regardent comme un paratonnerre. Où sont les féministes promptes à organiser des marches de protestation pour des mains au cul ? Silence radio. Silence assourdissant. Le vivre-ensemble, c’est parfois mission impossible, il faut surveiller chaque geste, chaque mot qui pourrait être mal compris. Et pourtant, nous essaierons encore et encore.

En attendant, je vais préparer mes cartons, chercher un nouveau logement en un lieu où il n’y aura pas de tours, d’entrées d’immeubles transformées en succursales ou de bagnoles qui brûlent. Ça doit bien exister encore !

R.G.

 

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