Le Passe Muraille

Sa part d’ombre

 

À propos de Minnie, une affaire classé, de Hans Werner Kettenbach,

par Antonin Moeri

Le héros s’appelle Wolfgang Lauterbach. Juriste allemand un tant soit peu cultivé, il s’est spécialisé dans la négociation de droits d’auteur : ceux des compositeurs de musique dite «country». Il déteste ce genre mais accomplit son travail auprès des maisons de disques avec une conscience professionnelle exemplaire. Ayant réglé ses affaires plus vite que prévu lors d’un déplacement dans le Tennessee, il décide de louer une voiture pour visiter cette fascinante région du monde.

L’histoire commence un quatre septembre, dans les années quatre-vingt du siècle passé, à Nashville où Lauterbach assiste, malgré lui, à un hold-up. Cent dix mille dollars auront disparu, raconteront avec une verve intarissable les présentatrices ‘TV et les journalistes de la presse écrite. Or, l’avocat en a assez de la fournaise des rues embouteillées, de la polyphonie des klaxons. Il vient de passer une semaine épuisante à « marchander les contrats, les licences, les pourcentages». Il rêve de trouver «un coin où le monde suit encore un cours à peu prés normal ». Donc, en avant pour la Géorgie.

Surpris par un violent orage juste avant la frontière qui sépare les deux Etats, il trouve refuge dans un minable motel où une ivrogne, unique cliente, lui propose une partouze gratuite : « Je me sens tellement seule, j’ai une peur atroce. » Il repousse ses avances et ne trouve pas le repos, car Sally reçoit du monde, «sans doute des gangsters ». Il reprend la route à l’aube et se sent suivi par des voyous. Dans un virage, non loin de Chattanooga, il avise une auto-stoppeuse qu’il reverra plus tard, à l’entrée d’un restaurant. Elle a l’air d’avoir seize ans. Elle porte un jean effrangé, des tennis sales et déchirées. Elle a faim.

Profondément ému par la misère de cette créature noire, il décide de l’emmener, malgré sa puanteur, dans son voyage de découvertes. Il lui demande de se laver et de ne pas attirer l’attention des passants. Il a peur qu’on le prenne pour un pédophile. Il la traite comme une domestique, lui donnant des ordres auxquels elle obéit avec une docilité surprenante. « Quand tu seras propre, les autres gens aussi t’aimeront bien. » Dans une chambre de motel, il contemple avec ravissement « ses poils pubiens noirs et frisés, ses petites fesses bombées, à la peau tendue, qui bougent à chacun de ses pas. On n’y voit pas une tache, une ride, elles sont lisses comme un tissu fin, sombre et brillant.» Mais Lauterbach est un idéaliste qui croit à certaines valeurs, il ne va surtout pas abuser de la situation. Sa fiancée l’attend en Allemagne, qu’il épousera cette année. Pour l’heure, s’il s’occupe de Minnie, c’est par humanitarisme. Elle est si touchante quand elle fredonne sous la douche des chansons du répertoire dit « country».

Le doute s’installe de manière plus lancinante lorsque Wolfgang apprend, par une gazette locale, que le cadavre d’une femme a été retrouvé dans le motel où Sally et ses amis avaient fait la noce. Il y aurait un lien, selon l’auteur de l’article, entre ce crime et le braquage de Nashville. Ces indices vont alimenter, chez le juriste, un délire de type paranoïaque que nous connaissons tous dès que la peur nous asphyxie : la peur de perdre son emploi, la peur de la hiérarchie, celle de ne pouvoir répondre aux attentes des autres, la peur de vieillir, la peur des étrangers. Wolfgang devient une sorte de détective pris au filet de ses propres hallucinations, un fin limier en proie à des démons longtemps contenus dans la cage de la « correctness ».

Le trou obscur dans lequel il bascule est, pense-t-il, peuplé d’ennemis qui utilisent Minnie pour l’anéantir, lui, le diplômé de la Faculté de droit. Il aimerait raconter cette histoire aux flics, lever cette angoisse qui l’étrangle. Et si c’était lui, le coupable? N’avait-il pas inscrit un faux numéro d’immatriculation en arrivant dans le motel crado? Partout, les blacks le fixent, comme s’ils l’attendaient, comme s’ils attendaient de réparer l’offense immémoriale qui leur a été faite, comme si, enfin, ils avaient trouvé le bouc chargé de tous les péchés perpétrés pas l’Homme blanc. Minnie se demande si son bienfaiteur a un problème. «Serait-il en cavale ?» Elle lui propose de se cacher dans une vieille baraque momentanément abandonnée.

On l’aura compris, Hans Werner Kettenbach entraîne le lecteur dans une machine narrative qui n’est pas sans rappeler celle du roman noir. L’efficacité de son écriture pourrait faire songer à ces polars intelligents dans lesquels l’auteur, étant d’avis que « le roman a depuis un bout de temps fini de donner tout ce qu’il pouvait donner », ne cherche qu’à distraire ses amis. Cependant, l’enjeu est différent ici. Lauterbach est un individu parfaitement banal qui, dans le cadre du système juridique occidental, n’a rien fait de mal. Il est comme vous et moi. C’est un chic type, quelqu’un de bien, qui entretient sa musculature et son réseau de connaissances, qui surveille son alimentation, qui a intériorisé les lois du capital volatil, qui assure sa propre représentation de façon optimale. Il n’est pas fou au sens psychologique du terme. Son attitude envers ses proches peut servir d’exemple.

Bref, il a toutes les qualités requises pour… De plus, il possède un capital-séduction qui n’est pas négligeable. Sally trouve qu’il ressemble au John Travolta de la grande période, en un peu mieux peut-être… Au bord d’une piscine, il repère une jolie blonde allongée sur un transat. Il va s’asseoir à côté d’elle et, sans autre, engage la conversation. Il lui propose un dîner en tête-à-tête, une balade sur la Lookout Mountain. Mais une fillette surgit : «Maman». L’affaire est mal engagée… Et dans l’avion qui le ramènera à Francfort, il interpelle l’hôtesse de l’air par son prénom et, dans un mouvement d’empathie promiscuitaire, joue sur les mots «Miss» et « Mistress ». Il lui demande un petit service qu’elle lui rend volontiers. Il lui propose un dîner en tête-à-tête. «Mes amis m’appellent Wolf, ça veut dire loup en allemand, mais vous n’avez rien à craindre de moi. »

Peut-être n’a-t-il qu’un défaut, ce chic type, un défaut qui caractérisa d’autres Allemands lorsque tourna le vent de l’Histoire avant le mitan du siècle passé : ses mécanismes de défense sont tellement puissants qu’il est incapable de voir les choses d’un autre point de vue que le sien. Cette incapacité est superbement mise en scène dans ce faux thriller. Arrêté, incarcéré puis confronté à une jeune Noire accusée d’avoir dévalisé un voyageur tel jour à tel endroit, Lauterbach reconnaît Minnie. Il sait que, ce jour-là, elle était avec lui dans un autre endroit. Il affirmera sans broncher : « Je ne la connais pas. » Il sait qu’elle devra purger une longue peine, mais la peur le fait persister dans son affirmation, tout comme elle interdit à Minnie de dire aux policiers qu’elle connaît Monsieur. C’est dans l’exacte description de ce phénomène à caractère affectif que Kettenbach se montre d’une scrupuleuse habileté.

A. M.

Hans Werner Kettenbach. Minnie, une affaire classée. Traduit de l’allemand par Olivier Mannoni. Christian Bourgois Editeur, 2005.

(Le Passe-Muraille, No 66, Août 2005)

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