Le Passe Muraille

Rosebud ou la mémoire en archipel

 

À propos d’un recueil de Pierre Assouline. Avec un entretien de 2006.

par Pascal Ferret

Dans Rosebud, Pierre Assouline scrute la part secrète de quelques vies (Citizen Kane, Kipling, Cartier-Bresson, Celan, Jean Moulin, Picasso, Bonnard) pour en tirer un livre très riche de résonances.

Le nom de Rosebud, soupiré par Citizen Kane à l’instant de sa mort, et signifiant « bouton de rose », est lié à l’image d’une « boule à neige » tombant de la main du mourant, symbole fracassé d’une enfance perdue.

L’ultime vision d’une luge de bois ensevelie sous la neige suffit à l’amorce d’une remémoration comparable à celle de Proust retrouvant un monde dans la saveur d’une petite madeleine.

De la même façon, il arrive qu’un simple objet, une odeur, le son d’une voix nous évoquent tel personnage, telle époque, tel fragment d’histoire que nous nous efforçons d’arracher aux brumes de la mémoire, comme pour conjurer notre propre disparition.

Or c’est précisément à cette démarche que se livre Pierre Assouline dans cet essai très personnel où le biographe engage un peu plus de sa personne dans une sorte de conversation sur la vie et ses aléas, l’art et ses enjeux, le siècle et ses tribulations, l’amour et la mort, dont chaque épisode cristalliserait en «rosebud».

Une Rolls figure alors l’impériale situation d’un Kipling, nationaliste impatient d’envoyer son fils à la guerre, lequel y crève en effet et jette le malheureux paternel sur les routes de France en quête de la moindre trace de son « héros ». Et l’auteur d’exhumer cette phrase d’un roman français de l’époque pour dire ce que vit alors Kipling : «Il pénétra dans ces régions illimitées de la douleur, où l’imbécile et l’homme de génie ne se distinguent pas ». Ou c’est la canne-siège de son ami le photographe Cartier-Bresson, qui l’entraine au musée et lui fait voir ce que Goya a vu du tréfonds de la souffrance humaine : «Regarde bien, il n’y a que Goya qui ait vraiment compris la vie, la mort… »

Une montre arrêtée sera le rosebud de Paul Celan, le grand poète foudroyé par un désespoir qu’Assouline évoque dans l’un de ses plus beaux chapitres, et c’est une écharpe au cou de Jean Moulin qui l’amène à dévoiler les stigmates d’une tentative de suicide coïncidant avec le premier acte de révolte du futur résistant.

Les objets de curiosité d’Assouline sont multiples, du mariage de Lady Diana auquel il assiste en anglophile ironique, à cet antre parisien qui fut à la fois l’atelier de Picasso et le lieu de réunion des peintres du Chef-d’œuvre inconnu de Balzac. A tout coup, cependant, plus que l’anecdote, c’est la relation du détail à l’ensemble qui déclenche la réflexion ou la rêverie de l’écrivain, incluant sa propre expérience sensible et sollicitant celle du lecteur, jusque dans le pur bonheur partagé des toiles d’un Bonnard taiseux incapable jamais de les finir – étant entendu que le « bouton de rose » de la beauté reste à jamais inatteignable…
Pierre Assouline. Rosebud. Gallimard, 299p.

Entretien avec Pierre Assouline
« L’essentiel est dans les détails »

 

– Quel a été le déclencheur de ce livre ?
– Le point de départ, c’est le goût du détail qui me poursuit depuis longtemps. Là-dessus s’est greffé il y a quelques années un flash sur la photo de Jean Moulin, des réminiscences sur certains tabous le concernant, l’envie secrète de tout raconter à travers son écharpe. J’ai laissé mûrir. Jusqu’au jour où un autre flash m’a poussé plus avant : la lecture d’une brève dans Libération, faisant état de la découverte de vieux carnets de guerre inédits dans un tiroir de l’éditeur de Kipling… Vous connaissez la suite. Cela s’est fait naturellement. Et difficilement. En fait, cela m’a pris deux fois plus de temps que prévu car pour chaque détail, j’ai mené une enquête aussi approfondie que si je devais écrire toute une biographie. Et c’est la condensation du matériau qui me permet de parvenir à en tirer un jus si dense.

– Le biographe se découvre ici lui-même. L’aviez-vous prémédité ?

– Je savais que des éléments personnels se grefferaient sur le texte en cours d’écriture. Je me suis laissé emporter comme toujours. Ce n’était pas prémédité, je n’y suis presque pour rien. Impossible d’en écrire plus ou moins. Ce fut agréable de pouvoir écrire des chapitres indépendants les uns des autres. On y entre et on en sort comme et quand on veut. Mais l’aspect Mon coeur mis à nu ne se vit pas toujours facilement pour quelqu’un qui a plutôt l’habitude de s’effacer devant ses héros.

– Ces destinées si différentes ont-elle un point commun ? Et qu’aimeriez-vous transmettre par vos livres ?

– Le fil rouge ? La disparition, l’absence, le suicide, la mort. Le tout à travers une réflexion sur la biographie et l’art du biographe. Ce que je trouve m’apprend ce que je cherche : c’est donc en lisant les lettres de lecteurs que j’apprends ce que je voulais transmettre. L’essentiel des êtres que nous croisons, que nous rencontrons, que nous aimons parfois est dans les détails, les petits riens qui forment le tout d’une vie…

Ancien directeur de la rédaction de Lire, chroniqueur au Nouvel Observateur et au Monde, biographe (de Simenon, Gallimard, Hergé, Jean Jardin, Albert Londres, etc.) et romancier (Lutetia, a obtenu le prix Maison de la Presse 2005), Pierre Assouline, à 53 ans, est à la fois écrivain et passeur-lecteur, notamment sur son blog littéraire de La République des livres.

 

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