Le Passe Muraille

Relire Jules Verne, par Jean-François Thomas.

Voyage au centre de la terre.

À l’âge de treize ans, immobilisé par une méchante fracture de la cheville, j’en avais profité pour m’évader loin, très loin, en compagnie des romans de Jules Verne.

J’avais ainsi visité l’Afrique et ses dangers redoutables (Cinq semaines en ballon),entrepris un voyage spatial vers la lune (De la terre à la lune, Autour de la lune),échoué sur une île perdue (L’île mystérieuse), cherché à atteindre le Pôle Nord (Les Aventures du capitaine Hatteras) et m’étais enfin enfoncé dans les profondeurs de notre planète (Voyage au centre de la terre).

Je garde, de ces voyages imaginaires, le souvenir d’intrépides aventures, de découvertes géographiques, d’animaux fantastiques, de leçons de courage, de l’union qui fait la force, de personnages hardis ou emportés par un idéalisme sauvage parfois proche de lafolie. Mais aussi de longues descriptions, ennuyeuses,que je me permettais, un brin honteux, de lire en travers, sans savoir à l’époque que Daniel Pennac autoriserait plus tard le lecteur à sauter des passages si telle était son envie.

En 2005, année du centième anniversaire de la mort de Jules Verne, j’ai relu son Voyage au centre de la terre,deuxième en date de ses romans scientifiques (1864).

On se souvient que, suite à la découverte par le professeur Otto Lidenbrock, deHambourg, du manuscrit d’un alchimiste du XVIe sièclenommé Arne Saknussemm, le savant allemand entraîne avec lui son neveu timoré, Axel, dans une invraisemblable expédition jusqu’au centre de la Terre.

Axel, jeune homme paisible et amoureux de la pupille de son oncle, se fera le chroniqueur de ce fabuleux voyage dans les entrailles de notreplanète.

Ce qui frappe d’emblée à la relecture, à quarante ans de distance, c’est l’humourde Jules Verne. Entre Liddenbrock, vieux savant qui porte en lui le caractère audacieux des héros verniens et son neveu Axel, qui n’aspire qu’à une vie de confort et de tranquillité, on a droit à une inversion des valeurs.

D’ordinaire,c’est la jeunesse qui est audacieuse et la vieillesse timorée. Entre Lidenbrock et Axel, on retrouve un comique gestuel analogue à celui du professeur et de sonassistant dans le film Le bal des vampires de Polanski : par exemple dans une scène où le neveu affronte son oncle silencieusement et finit, poussé par la faim, par avouer du geste et du regard à son oncle qu’il a trouvé la clef du chiffre du manuscrit. La passivité exemplaire du jeune narrateur, qui essaye à chaque instant de se convaincre qu’un obstacle viendra interrompre cette folle exploration et attend simplement que le destin vienne à son secours, est undes moteurs comiques de l’aventure.

Jules Verne manie aussi avec aisance les recettes du suspense: un cryptogramme à déchiffrer, une lutte contre le temps, des coups de théâtre, des découvertes inattendues. Même s’il faut, pour cela, arranger un peu la réalité scientifique (la chaleur interne du globe, contre toute attente supportable par les voyageurs).

Jules Verne a commencé sa carrière en écrivant des pièces de théâtre. Le lecteur plus âgé voit immédiatement que le Voyage au centre de la terre utilise les techniques théâtrales. Les ficelles y sont grosses, les coulisses apparentes. La crédibilité n’est pas vraiment au rendez-vous ? Tant pis, ça marche !

À cause de l’effet théâtral, de l’optimisme constant, de la distanciation créée par l’humour ? Quelle qu’en soit la cause, le voyage au centre de la Terre d’Otto Lidenbrock, de son neveu Axel et de leur taciturne guide Hans Bjelke reste un dépaysement haletant et garanti. En 2006, je ne suis pas surpris que Saknussemm puisse se lire « sa queue nuesème ». Car je sais aussi maintenant que le facétieux Jules Verne était amateur de calembours, de jeux de mots, d’anagrammes et de charades égrillardes…

J.-F.T.

Le Passe-Muraille, no 68. Février 2006.