Le Passe Muraille

Premier homme, dernière phrase…

Carnet nomade à propos du livre posthume d’Albert Camus,

par René Zahnd

Ils sont trois à parcourir les allées du cimetière de Saint-Brieuc. Trois sil-houettes qui avancent dans les alignements de croix. De quoi peuvent-ils parler, ces visiteurs des champs de morts? Parlent-ils seulement? L’un habite la ville: Louis Guilloux. Un irréductible. L’autre est un esprit de grande finesse: Jean Grenier. Le troisième est Albert Camus.

Pour celui-ci, cette période est tourmentée. Il est à la fois adulé et conspué, mitraillé par des commandos d’intellos parigots (Sartre en chef de bande), il ploie sous la gloire du Nobel, la crise algérienne le mine. Y pense-t-il, alors que ses deux amis le conduisent à la rencontre de son père qu’il n’a pas connu: un poilu enrôlé dans une brigade de zouaves, blessé à la bataille de la Marne et mort peu après, loin du soleil de l’Afrique?

Les trois hommes s’arrêtent. On est arrivé. Une sépulture parmi des milliers d’autres. Un nom, deux dates qui bornent le passage sur terre. Albert se retrouve face à la tombe de Lucien Camus, fauché à 29 ans. Il réalise d’un coup qu’il est plus vieux que son père. Un gouffre s’ouvre. Il en surgit un brusque besoin de renouer le fil, de rassembler les morceaux d’un passé épars, de comprendre d’où il vient, de quelle terre, de quel vent, de quelle rue, de quel soleil, de quels gens.

Ce soulèvement de désir se traduit par 144 pages manuscrites tracées quasi d’un jet, à la ponctuation défaillante, semées de lapsus et d’approximations: Le Premier Homme.

Le héros s’appelle Jacques Comery. Au début du livre, tout comme Camus à Saint-Brieuc, il est face à la tombe d’un père qu’il n’a pas connu. Tout ce qui suit est aussi délibérément autobiographique. C’est une plongée dans l’enfance algéroise, un récit des origines, une célébration des sens, un chant voué à l’éclat de la jeunesse. À travers les souvenirs se précise un tableau imagé mais jamais complaisant de la misère, «cette forteresse sans pont-levis».

Ici, la parole est donnée à ceux qui ne savent ni lire, ni écrire, à peine s’exprimer. Il y a la figure émouvante de la mère, sans doute le plus grand amour de Camus, sourde et tendre, vaguant dans un monde connu d’elle seule. Il y a la grand-mère qui manie le nerf de bœuf et qui ne s’avoue jamais vaincue face à la pauvreté. Il y a aussi l’oncle Ernest, tonnelier de son état, qui jongle avec ses 400 mots pour raconter des histoires à la puissance homérique. Il y a encore l’instituteur Bernard, qui force le destin en poussant le gamin vers le lycée.

Albert Camus confiait à ses proches qu’il n’avait jamais rien écrit avant ce texte. Ce type de déclaration tient de la marotte d’artiste. C’est une façon de faire table rase et d’avancer. Mais ce qui est certain, c’est que Le Premier Homme ouvrait des perspectives inouïes chez l’auteur de L’Etranger même si certains germes de l’éblouissement figuraient par exemple déjà dans Noces à Tipasa.

Avec cette ultime œuvre, comme «possédé», comme traversé de lumière, par moments il a touché du bout des doigts ce rêve qui hante tout écrivain: faire corps avec la langue et avec le monde. C’est le livre de la réconciliation. C’est le poème de la vie enfin possible. C’est le soleil et la mer opposés à l’absurde et au tragique.

On ne saura jamais jusqu’où Camus aurait poussé son ouvrage. Des notes de travail montrent qu’il envisageait une vaste fresque. Son projet s’est fracassé contre un platane le 4 janvier 1960, avec la Facel Vega que Michel Gallimard conduisait sans doute un peu trop vite. Camus est mort sur le coup. Dans sa serviette de cuir, il y avait une édition d’Othello, Le Gai Savoir de Nietzsche, divers papiers et la liasse manuscrite du Premier Homme, publié par sa fille Catherine 34 ans après l’accident et qui s’achève par un alinéa qui peut se lire comme la revanche ironique de l’absurde et du tragique, où le narrateur «né sur une terre sans aïeux et sans mémoire» se dit «abandonné seulement à l’espoir aveugle que cette force obscure qui pendant tant d’années l’avait soulevé au-dessus des jours, nourri sans mesure, égale aux plus dures des circonstances, lui fournirait aussi, et de la même générosité inlassable qu’elle lui avait donné ses raisons de vivre, des raisons de vieillir et de mourir sans révolte.

R.Z.

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