Le Passe Muraille

Place

Joan Miro, Danseuse II, 1925.

Nouvelle inédite de Philippe Banquet

Sur l’esplanade du palais des Grands-Maîtres, à Malte, la lumière du soir lisse les pierres. L’ombre des arches où s’abritent les tables du restaurant perd de sa rigidité ; elle s’assouplit, se nuance, s’arrondit. Samedi d’octobre à La Valette, tout est en ordre.

La cité, construite sur plan à la fin du seizième siècle, quadrillée de rues bordées de palais et d’églises, nichée dans ses remparts formidables, a été pensée comme le bastion chrétien défendant la Méditerranée contre l’envahisseur ottoman. Le vaste rectangle de la place centrale, pavée de calcaire clair, face à l’ancienne résidence des chefs de l’ordre des Chevaliers de Malte, constitue une aire protégée, sans voiture, sans bruit, intacte, comme immunisée contre les fureurs du monde.

Des enfants jouent leur danse, entrant et sortant du regard de leurs parents, confiés à la bienveillance des lieux. Plus loin, des adolescents, filles et garçons séparés, s’observent, se défient, s’évitent et s’attirent. Seuls les jets d’eau de la fontaine, jaillissant de temps à autre en éclats colorés, formulent l’hypothèse d’un événement, d’un imprévu.

À la terrasse du restaurant, quelques étrangers dînent, Anglais, Français, placés à distance des habitués, membres de la bonne société maltaise. Les serveurs glissent entre les tables, avec cette absence de regard commune aux commerçants de cette ville, si ancienne qu’y vivre est en soi gage de supériorité.

La saison s’achève, la cité retrouve sa quiétude et déploie ses habitudes. Les derniers touristes – dont nous sommes malgré notre réticence à l’accepter – commencent à faire figure d’intrus. Le système immunitaire de l’île enclenche le processus qui doit aboutir à assimiler ou plus sûrement à repousser les corps étrangers.

Du coin où nous sommes installés, sous l’arcade couleur de miel doré puis maintenant brunissant, la place s’ouvre à nous. Je ne sais pas précisément ce que ressent Esther, mais nous partageons le même cercle. Les autres sont loin, y compris le jeune serveur qui nous offre ses sourires, presque incongrus, pour excuser ses maladresses, se couvrant de son statut de débutant pour susciter notre indulgence.

Esther fait face à la place, je suis assis sur son côté droit. De temps en temps, nous échangeons quelques phrases, pour nous accorder, comme des musiciens, marquer notre entente, confirmer que le silence recèle une harmonie. Je lui pose une question, anodine, elle répond en chuchotant, ou simplement du regard. Je tente une courte notation, légère et sans remous, sur la qualité du plat, du vin ou de la lumière ambrée qui vibre sur le poli de la pierre, elle acquiesce d’un hochement de tête.

Mais à quoi bon parler, la vie paraît si limpide sur cette île figée dans son dix-septième siècle. Les problèmes qui nous angoissent d’ordinaire, les bouleversements en cours, les torsions qui déchirent notre présent et défigurent notre futur semblent être restés de l’autre côté des murailles de pierre et de temps qui isolent et protègent cette enclave. Ici, tout est déjà arrivé, rien n’arrive et n’arrivera plus. Les personnes dont j’observe les lentes trajectoires, pourtant au sein du même espace que nous, sont situées sur des plans différents qui ne communiquent pas avec le nôtre.

Deux petites filles virevoltent sur les dalles, selon les pas d’une improbable marelle. Elles s’arrêtent, pivotent et repartent vers le banc où leurs parents sont pris dans une conversation dont nous ne saurons rien ou presque, quelques éclats de voix, sonorités d’arabe et d’italien, vite engloutis par la rumeur des jets d’eau.

Des adolescentes, de treize ou quatorze ans, ont investi le porche, à quelques mètres de nous. Un ensemble de tout aussi jeunes garçons s’est approché et s’installe de l’autre côté du portail, debout, prenant un soin extrême à ne pas remarquer les demoiselles. Ils parlent fort, se bousculent, tournent les uns autour des autres, passant ainsi chacun un instant du côté des filles, avant de repartir vers l’arrière, dans un mouvement d’astéroïdes, entraînés par des forces aussi rigoureuses que celles qui régissent la trajectoire des planètes.

Les filles discutent entre elles, tout en agitant les pouces sur le clavier de leurs téléphones. De temps à autre, l’une d’entre elles se lève ; elle tire sa jupe ou ajuste son short, fait trois pas vers la droite ou la gauche ; les autres se décalent, elle se rassoit. L’absence absolue de contact entre les deux groupes est fascinante, on croirait observer un ballet diplomatique respectant les codes obscurs et intransigeants des romans de Tolstoï.

Je regarde Esther, elle me sourit. Elle soulève son verre de vin blanc, boit une gorgée et le repose. Son sourire se déploie à nouveau, ouvre ses lèvres rouge sombre puis lentement se referme pour stabiliser une fine ligne plus claire sur sa bouche. Son regard passe sur mon visage, s’éloigne et se fixe devant elle, sans que je puisse estimer sa portée. S’intéresse-t-elle au jeu des enfants, au cheminement des passants le long des hauts murs du palais ou a-t-elle seulement posé un voile d’indifférence sur ses yeux ?

Les deux bandes d’adolescents poursuivent leurs manœuvres. Les garçons parlent fort, se poussent, se tapent sur l’épaule avec une violence contenue, des coups désamorcés en bout de course, simulacres mêlant camaraderie et rivalité. Les filles rient en cascades soudaines, elles échangent des gestes mystérieux, leur regard risquant maintenant de brusques échappées vers l’autre camp avant de se réfugier prudemment vers leur clan.

Les jets d’eau s’éclairent d’un bleu plus ou moins intense et coloré selon la force variable du jet. Des carreaux de verre disposés au sol s’allument par instants selon un ordre indéterminable, comme une tentative de rompre l’implacable engourdissement sous les siècles accumulés. Les petites filles de tout à l’heure sont de retour, ayant laissé leurs parents  à leurs échanges d’adultes. Elles s’efforcent d’attraper l’eau lumineuse qui jaillit de l’une ou l’autre des fontaines ; quand leurs mains se couvrent de gouttelettes brillantes et irisées comme des diamants de princesse, elles rient. Leurs robes claires se parent de couleurs changeantes avant de revenir au blanc uni ou au rose pâle. Elles se déplacent dans leurs rêves, leurs petits pieds suivent des balises invisibles autorisant ou non le parcours des grandes dalles orange sombre de ce calcaire si particulier à l’île de Malte.

Plus loin, à la limite du rectangle éclairé délimitant le centre de la place, trois autres enfants sont accroupies autour d’un objet que je ne peux distinguer.

Esther repose sa serviette à côté de son assiette. Le repas est terminé. Elle lève un peu la tête, soupire et passe une main dans ses cheveux. Tout est si paisible. Je souris, sans intention. Elle ne me voit pas.

L’une des jeunes filles a quitté ses amies et marche vers le fond de la place. Sa jupe courte en cuir découvre de longues jambes fines perchées sur d’étonnantes chaussures aux semelles très hautes. Son audace vestimentaire contraste avec le sérieux de son allure, visage fermé, lèvres serrées. Parvenue à se glisser dans l’obscurité, le long d’un magasin fermé par des volets de bois sombre, elle fouille dans son petit sac de toile noire et elle en sort une cigarette. Soudain je vois un garçon se matérialiser près d’elle, silhouette grise à peine marquée ; un éclat blanc monte vers le visage de la fille, le bout de la cigarette s’allume de rouge et trace une arabesque vers le bas, comme un signal fugace. Les deux adolescents se tournent vers le panneau qui couvre la vitrine et l’ombre les absorbe totalement.

La nuit devient ample, elle s’étend sur toute la ville et pose un voile de silence doux sur la couleur chaude des pierres, les éteignant peu à peu. La place forme une vaste plaque jaune entre les deux grands bâtiments, celui du restaurant et le Palais. Les jaillissements bleus des fontaines surgissent puis disparaissent selon une mélodie secrète. Les clients ont fini leur dîner, certains partent, d’autres, comme nous, profitent de la paix immobile de ces heures d’un autre siècle.

Je me laisse porter, suspendu dans cette atmosphère si confortable, oubliant l’extérieur et oublié de lui. Peut-être après tout est-il possible de se préserver, de maintenir un ordre, un système cohérent, résistant aux perturbations de son environnement, capable de traverser intact le temps ? Et peut-être que l’on peut se contenter d’une vie où chacun joue son rôle avec force et obstination, sans se préoccuper de la sincérité des autres ni de la sienne ?

Esther ne dit rien. Elle a posé ses longues mains fines sur la table, elle se tient bien droite, sa robe rouge sombre décolletée met en valeur le miel clair de sa peau qui se teinte des nuances des murs autour de nous, comme une statue indifférente.

Les deux petites filles ont aperçu les trois autres plongées dans leur jeu obscur. À petits pas dansants, d’un carreau l’autre par diagonales croisées et sautillements, elles s’approchent insensiblement. D’un élan furtif, elles s’incorporent à leur cercle. Accroupies dans l’ombre, elles ne sont plus que deux parmi cinq enfants s’imaginant un monde.

Les adolescentes ont trouvé un pôle d’intérêt commun. Elles regardent sans cesse en direction de l’extrémité de la place, où l’on distingue à peine la forme de la fugitive et de son compagnon. Elles chuchotent, certaines ricanent. Leur attention se tourne ensuite vers les garçons, leurs mimiques manifestant à outrance des émotions mêlées, étonnement, inquiétude, réprobation.

Une onde de mouvement se propage sur la place. De bancs opposés, deux hommes se sont levés. Ils marchent vivement, suivant deux lignes qui aboutissent au groupe des petits enfants. Chaque père extirpe sèchement sa progéniture, sans échanger un mot ; ils se tournent le dos et reprennent la trajectoire inverse, vers les bancs où les mamans attendent, debout, les bras serrés. Je vois les deux petites filles, tirées à bout de bras par leur père, leur visage crispé d’incompréhension.

Les garçons ont quitté les marches et se dirigent vers la bordure grise des boutiques. Ils s’arrêtent à la limite de la zone éclairée. J’aperçois la fille dissidente. Comme émergeant d’une eau sombre, elle s’avance lentement, campée sur ses hautes chaussures ; ses jambes se colorent sous le noir brillant de sa robe ; le regard glacé, la bouche rouge et fermée sur son visage blanc, elle rejoint les autres.

Esther lève les yeux, sa main lisse sa serviette sur la table et descend vers son sac à main. « J’ai froid, rentrons ».

Il ne nous reste plus qu’à quitter ce rectangle de lumière encadré de nuit, que les derniers personnages ont abandonné à la stricte perspective ordonnée par la géométrie des droites, semblable à une peinture hollandaise du dix-septième siècle. Sereins et silencieux, nous allons regagner notre chambre, dans un ancien palace quelque peu décati, où les meubles d’époque, les tableaux, les bibelots et les photos dédicacées s’enfoncent dans l’ombre d’une splendeur passée. Le vieux portier nous saluera, comme il a salué tant et tant de clients, depuis tellement d’années qu’il lui semble voir passer chaque jour les mêmes silhouettes impersonnelles. Et demain ne sera qu’un autre aujourd’hui.

Tout est à sa place ici, tandis que sur la côte de Gozo, l’île sœur si proche, trois embarcations viennent de s’échouer, chargées de migrants.

Ph.B.

1commentaire

  • MARTHA LANGER dit :

    J’aime beaucoup la description tres sensible de cette soiree, on se croirait personnellement dedans. Et j’aime l’ironie de la fin. C’est notre monde actuel.

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