Le Passe Muraille

Pierre-Guillaume de Roux (1963-2021)

 

L’hommage de Fabrice Pataut

 
1999. Je rencontre Pierre-Guillaume de Roux, la première fois, au siège des Éditions des Syrtes. Nous avons pris rendez-vous pour que je lui remette mon manuscrit en mains propres. Je viens de la part d’une amie et nous restons à parler un long moment, amusés de ce que nous portons tous les deux une cravate. Nous nous sommes tout de suite revus bien qu’il s’avère assez vite qu’il lui est impossible de publier ledit manuscrit à cause d’un différend important quant au fonctionnement de sa maison. Il me fait cette faveur d’une rare élégance de ne pas publier un livre dont il veut dans une maison dont il ne veut plus. Il la quitte.
 
Aloysius passera aux mains de Pascale Gautier aux éditions Buchet/Chastel, et Pierre-Guillaume en fera plus tard une belle édition de poche avec une préface d’Alberto Manguel.
De quoi avons-nous tout de suite parlé ? De goûts littéraires. Nous en avons de nombreux en commun : Larbaud, Proust, Cortázar, Nabokov, Macedonio Fernández, Gaddis. Gombrowicz, bien sûr, dont le nom flotte autour du bureau sur lequel ses longues mains manucurées se posent de temps à autre sans pour autant déplacer un seul objet. Je lui confie que je vais publier l’année qui vient un recueil de nouvelles en traduction portugaise, lequel contient une ancienne nouvelle inédite écrite sous l’influence du « Festin chez la comtesse Fritouille » de Witold Gombrowicz. Il sourit. Nous voilà lancés grâce au Portugal cher à Dominique de Roux, à la littérature polonaise dans son exil argentin, et plus généralement à la littérature exigeante et à une affection opiniâtre pour la difficulté, le style, la façon plus que la matière.
 
Un autochtone, voilà ce qu’était Pierre-Guillaume, dont la mort vendredi dernier me plonge dans une affreuse tristesse, l’autochtone d’un territoire construit par ses goûts personnels, ses exigences et ses amitiés. Comme le chagrin est trop frais encore pour s’adoucir de mélancolie et que le spleen disconviendrait à Pierre-Guillaume qui avait toujours un sourire ingénu par les temps difficiles, il me reste le souvenir des six livres que nous avons faits ensemble, qu’il a tenu à publier et à défendre indéfectiblement.
 
Quand je penserai à lui, puisqu’il n’est désormais d’autre possibilité et que le regard complice et la main sur l’épaule nous sont interdits, j’aurai pour alliés sa constance et son mépris des factotums. Il y a place Saint-Sulpice où il était directeur littéraire aux éditions du Rocher, et rue de Richelieu où il avait installé les éditions Pierre-Guillaume de Roux, une curieuse présence sonore qui témoigne de ses déplacements dans son Paris d’éditeur. On y devine le timbre et le cachet de sa voix, souvent chuchotante, et ces amorces de pouffement qui n’étaient autres qu’une retenue souriante face aux gens ridicules, aux goûts convenus, aux ennemis futiles.
 
Il n’est pas rare que le chagrin réconforte après la déception, la peur ou l’échec, mais celui-là est d’un autre genre. C’est le chagrin qu’on éprouve à se dire qu’un homme sans concession sinon pour de petits aménagements de circonstance laisse derrière lui un remarquable travail d’éditeur, des amis défaits, un ciel triste et bas. Quelle épouvante… Qu’il repose, si c’est possible.
F.P.

 

 

2 commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *