Le Passe Muraille

Par delà la guerre des sexes

   

À propos du Testament d’une mante religieuse d’Asa Lanova,

par JLK

Dans le jardin guère ensauvagé des lettres féminines romandes, Asa Lanova fait un peu figure de fleur carnivore aux effluves torrides, qui tenait jusque-là ses corolles à distance. Plusieurs livres publiés à Paris sous le parrainage bienveillant de Georges Belmont, tels Crève-l’amour et Le Cœur tatoué situaient d’ailleurs la romancière lausannoise dans un «ailleurs» qu’accentuait le label «érotique» de sa prose. Or, le retour (éditorial) au pays d’Asa Lanova, qui vit aujourd’hui sur les rivages d’Alexandrie, permet de resituer cet auteur singulier par rapport à sa terre natale (car il est vrai qu’il y a chez elle de la vouivre romande) et à l’évolution de ses fictions autobiographiques.

N’étaient quelques pages assez «hard», la trame et la tonalité du Testament d’une mante religieuse ne relèvent en rien d’une littérature facilement affriolante. Plus même: les scènes supposées choquer les bonnes âmes découlent d’une réelle nécessité, telle la plus violente où, sous l’effet de la jalousie, la protagoniste s’abandonne à la possession bestiale d’un mâle de rencontre avant d’être rejetée dans ses propres déjections. Or de ladite séquence émane, paradoxalement, une pureté qu’on chercherait en vain dans maints écrits plus délicats.

C’est qu’il y a, dans l’érotisme vécu par la narratrice d’Asa Lanova, une intensité qui élève la pulsion sexuelle au rang d’une espèce de fureur mystique. «Angoisse et volupté se sont confondus en moi dès l’enfance», affirme-t-elle d’ailleurs dès la première page, avant d’évoquer sa découverte de l’autoérotisme avec une sorte d’impudeur solennelle (elle parle de «messe solennelle») ou d’évoquer, au fil d’amples récits en troisième personne, ses balades d’adolescente sauvageonne par les campagnes où elle rencontre divers avatars du mâle à la fois redouté et très désiré.

Balançant entre la sensualité diffuse qui nimbe ces immersions dans la nature et la dramaturgie plus formaliste de ses rapports amoureux , la narratrice relance les schémas sado-masos de la guerre des sexes avec une sorte d’acharnement désespéré. Pierre, tendre et vaillant, se soumet à sa tyrannie sans partager avec elle d’autre intimité que celle des corps liés par l’«attelage forcené». Mais c’est un autre, Franck, qui lui résiste en déjouant la mécanique répétitive du seul désir et «cette lutte vaine et épuisante qu’est l’amour-passion», qui l’entraîne dans un autre type de relation, plus sereine et plus riche. A quelques détails «cliniques» près (les mots de l’érotisme sont si difficiles à manier…) et quelque kitsch parfois, l’écriture d’Asa Lanova reste vibrante et bien ciselée, et l’empreinte laissée par son livre, mélange de détresse solitaire et de ferveur amoureuse, en signifie assez la nécessité.

JLK

Asa Lanova, Le Testament d’une mante religieuse. L’Aire, 1996, 132 p.

 

(Le Passe-Muraille, Nos 27-28, Décembre 1996)

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