Le Passe Muraille

Le lendemain qui enchante de Michel Lambert

par Fabrice Pataut.

On connaît les nouvelles de Michel Lambert au moins depuis Une touche de désastre (Le Rocher, 2006), qui avait gagné le Grand Prix de la nouvelle de la Société des gens de lettres la même année. Les connaisseurs pourront remonter à 1995, l’année des Préférés, paru aux éditions Julliard, qui lui valut trois ans plus tard le Prix de la nouvelle francophone de l’Académie royale de Belgique.

Lambert, maître discret mais  couronné de la forme courte, nous revient avec neuf nouvelles après deux très beaux recueils publiés chez Pierre-Guillaume de Roux (Dieu s’amuse, 2011, Prix Ozoir’elles, et Le Métier de la neige, 2013). On ne s’attend pas toujours à ce que des textes minutieux où la chair est fatiguée, les attentes déçues et les souvenirs chagrins et douloureux, s’enorgueillissent des manières du parler populaire et des expressions ordinaires du langage parlé. On est crevé, chez Lambert, mais sans populisme ; de la même façon, on drague, on pique un sprint, on porte de belles pompes, fume des cigarillos, retrouve un femme friquée et boit des décas. C’est une manière de faire qui convient au monde lambertien des espaces publics en mal de clientèle, des dancings démodés, des pluies insistantes et des imperméables usés. On est d’autant plus surpris que les fenêtres d’un casino battu par les vents froids de la mer du Nord semblent tout d’un coup « marouflées d’or très fin » (« Front de mer »), ou que l’odeur d’une eau de toilette soit « dévoyée par une légère sueur » (Cinquième étage). Proust d’un côté, Morand de l’autre — par le choix des mots et non par imitation ou hommage incongrus, avec en cadeau l’effet de surprise au sein de cette poésie grave et nostalgique des bas quartiers.

Dans Cinquième étage, un nom de marque aux allures provinciales (Delvaux, pour un sac à main), un nom générique de café (l’Estaminet), un simple prénom dont on ne peut décider s’il est vraiment ou faussement populaire (Patricia) contiennent en abrégé la petitesse des sentiments et la peur de l’infériorité qui sont le vrai sujet de cette méditation nostalgique.

Au terme de Front de mer, Richard Widmark nous rend visite par le truchement d’un homme fini qui imita autrefois le paralytique poussé du haut d’un escalier par le gangster psychopathe de Panique sur la ville. L’imbécilité, à la limite du vrai et du faux, joue parfois des tours pendables.

La langue de Lambert est précise, souple et sans excès de manière que la démesure ou l’inconduite des protagonistes se révèlent par petites touches; d’abord soupçonnées, puis furtivement entrapercues, enfin révélées, quoique partiellement. On ne nous autorise jamais à voir plus qu’une infime partie du drame. Jean-Charles, en visite impromptue chez un couple d’amis longtemps absents, finit par caresser une statue dans un jardin recouvert de neige, peut-être bien celle de son fils mort (Les couleurs de la neige). Un homme et une femme sans nom ont pris rendez-vous dans un bar, se jaugent, s’ignorent, se méjugent, feront ou ne feront jamais l’amour (L’hiver en hiver).

C’est une langue qui s’autorise de délicieuses juxtapositions : le bâtiment d’un théâtre suranné est jugé « fardé sans talent » ; «  maquillé sans talent » aurait péché par banalité descriptive, « mal fardé » par opposition factice (Cinquième étage). Il pleut beaucoup chez Lambert, «  non pas une pluie pour demoiselles, mais une pluie de marins, de perdition » (Front de mer). Là encore, les mots sont placés plus que posés au bon endroit ; en voilà trois qui suffisent à dire le célibat, la violence du large, la mort du corps et de l’âme. Qui résisterait à tant de précisions anatomiques ?

Jamais Lambert ne commet l’erreur d’écrire pour livrer un message ou faire passer une idée. Jamais d’abstraction et pas plus de généralités. L’attention au détail unique et individuel est cultivée au point que l’impression souvent subsiste que les meubles, le temps qu’il fait, une enveloppe abandonnée sur une chaise, et jusqu’aux gens sont désignés par les mots d’un langage intime et silencieux : « [le] vieux, comme je l’appelai en moi-même », dit le narrateur de Le lendemain pour parler d’un homme dont on ne saura rien sinon qu’il est veuf depuis la veille (c’est moi qui souligne).

On lira et relira sans mesure l’avant-dernière nouvelle, Comme une évaporation, une superbe miniature à l’élégance glacée, nourrie par la réserve et le désespoir.

Le lendemain est un grand recueil, un très grand recueil, un vade mecum triste et froid pour s’orienter à petits pas dans la dérision, la honté et la pitié.

Fabrice Pataut