Le Passe Muraille

Mort au patriarcat

 

par Antonin Moeri

Je me pose la question: pour quelle raison tant de livres dans lesquels le père est présenté comme un abuseur, un brutal, un jouisseur, un criminel, un démon, un pervers, sadique, égoïste, lubrique, salace, incestueux, un morveux érotomane aimant exercer son pouvoir, un diabolique personnage s’étant attribué sans y avoir droit une place de dominateur, pour quelle raison ces bouquins occupent-ils tout l’espace sur les présentoirs des librairies, sur les listes de prix littéraires et dans les colonnes des journaux de prétendue référence?

Dans le livre d’un certain Serge Baladon, ce détail m’avait beaucoup frappé car le père mis en scène par cet auteur flanquait des râclées à son gamin toutes les dix pages, une pluie de coups s’abattait sur le malheureux enfant que le lecteur devait obligatoirement prendre en pitié…

Dans un livre de Chloé Delaume, Le Cri du sablier, le père n’a pas désiré sa fille, il reproche constamment à sa femme d’avoir enfanté cette bestiole puante qu’il ne cesse de frapper pour la redresser… Et dans un autre roman, le père, bon bourgeois catho, goûtant la prose des avant-gardistes, linguiste talentueux maîtrisant une quinzaine de langues…, ce géniteur éblouissant, ce phénix des sept vallées interdit à sa fille d’accéder à la parole en lui mettant paf dans la bouche, en lui offrant des repas gastro et en lui tapant dans la lune…

La réponse à la question que je me pose pourrait être la suivante: les dernières traces de patriarcat sont à éradiquer dans les délais les plus brefs, avec l’énergie du terrassier, de manière spectaculaire et, pour réaliser ce projet, les bouquins mis en circulation peuvent se révéler très utiles. Oui, il s’agit d’expurger le Mal (ou le mâle) de notre société pour que nous puissions enfin respirer! Un nouvel impératif s’est imposé: faire du père un potentiel abuseur sexuel, un sinistre embabouineur aux yeux doux. Militer pour la décapitation de ce salopard irrécupérable, hétéro et blanc (il n’y a qu’à allumer le poste de télévision pour voir les édifiants talk- shows), est devenu une cause juste, honorable, exemplaire, noble, pour laquelle il vaut la peine de se dépenser… de se concentrer… de persévérer…

Ce qui ne cesse de me surprendre dans cette affaire, c’est que je lis avec un réel plaisir quelques- uns de ces livres, surtout ceux écrits par des femmes; celui de Chloé Delaume par exemple me ravit parce qu’il y a là une langue inventée, bousculée, forgée, triturée, débordante d’inventions… (je pense naturellement au Cri du sablier), un travail sur les images, les représentations et une interrogation centrale: quelle est la place du lecteur dans tout ça? Mais alors, pourquoi nous assigne-t-on celle du voyeur (personne qui regarde avec une curiosité malsaine, dit le Robert)?

Je me posais déjà la question en lisant Lust de Jelinek. En effet, dans ce roman-ci, un voyeur est mis en scène dans la personne de l’enfant qui observe, à travers le trou de la serrure, les nombreux accouplements auxquels maman se soumet pour satisfaire les instincts de celui qui a toujours raison…

Alors oui, je me le demande aujourd’hui très simplement. Pour échapper à la malencontreuse détermination de mon anatomie masculine (situation qui m’est échue et que je n’ai pas choisie, comme je n’ai pas choisi l’époque dans laquelle je suis tombé en naissant, ni la langue française, ni la sympathique Helvétie, ni mes drôles de parents), n’est-ce pas une gazelle que j’eusse voulu être ou devenir, ou une amibe, ou plutôt, oh oui, pourquoi pas, une petite fille?

N’ai-je pas, un jour, nourri le rêve de jouer avec le genre, de me prendre exactement pour ce que je n’étais pas et de supprimer, par conséquent, ce malheureux lambeau de chair qui pendouillait (pendouille toujours) entre mes cuisses? Je crois que la question se posait quand… ja freilich… quand le tonnerre grondait dans ma poitrine… mon dieu, a-t-il jamais tonné en moi ce tonnerre…? J’ai des doutes car je crois bien n’avoir jamais voulu dominer l’être soi-disant aimé… objet du désir pourrait-on dire pour employer les mots de la vieille lune et pour faire croire au lecteur qu’on est un expert en la matière…

Non, je devais poursuivre quelque chose et c’est la poursuite précisément (ou était-ce la fuite?) qui me donnait tant d’audace et de joie…

Mais alors pour quelle raison ai-je ressenti… eus-je l’impression si forte d’exister quand, dans un théâtre dirigé par une femme aimant les femmes, je me suis retrouvé totalement inexistant dans le regard des actrices qui ne me voyaient pas, qui ne prenaient pas en considération celui qui pensait que… Oui, alors justement, dans ce théâtre dirigé par une femme aimant les femmes et où j’eusse voulu faire valoir mon petit talent, c’est dans ce lieu à l’orée d’une grande capitale que je me suis senti translucide, réduit à ma plus petite dimension, à un zéro sur pattes, en haillons ou sans haillons,nu comme un ver comme on dit si joliment quand on ne dit pasdans son plus simple appareil, oui, ce n’est pas de la tristesse que je ressentis mais une sorte de… non pas de triomphe mais de confusion, d’avilissement, de sévère humiliation… un peu comme si j’avais toujours cherché cet état que je voudrais dire délicieux, un état que j’avais connu bien plus tôt, quand j’étais enfant… quel âge? Je ne saurais le préciser.

Nous étions en vacances chez les grands-parents en Suisse allemande. Il y avait de l’irritation dans l’air parce que je m’étais opposé à la résolution de papa-maman voulant m’emmener dans une randonnée un peu plus loin, du côté d’Appenzell. Je boudais terriblement, je faisais dans la voiture une gueule épouvantable, ne répondant pas aux rares questions qui m’étaient posées… J’éternuais et reniflais bruyamment, proférant des petits grognements d’animal, je serrais les genoux en faisant crisser mes ongles sur le tissu du pantalon… Et après avoir articulé en chantonnant très doucement de vagues syllabes incompréhensibles qui durent sans doute me servir de rempart contre le monde extérieur, je gardai un silence obstiné… Je me souviens qu’assis sur le siège arrière du véhicule, j’entrepris alors une série de gestes comme pour chasser un démon ou un mauvais esprit…

Et aujourd’hui, je me dis que si l’un ou l’autre de mes parents avait pu voir (en se retournant ou dans le rétroviseur) ces gesticulations folles qu’il me fut impossible de réprimer, ils se seraient fait un sang d’encre, comme on dit, ils auraient imaginé le pire…

Quand il fallut sortir du véhicule garé devant une église, ils durent m’en extraire presque de force, les malheureux géniteurs et, à ma révolte odieuse, je donnai libre cours en allant m’asseoir sur les marches d’un temple, laissant les géniteurs dépités entreprendre leur ascension du Säntis, randonnée qui dura plus d’une demi-journée, au cours de laquelle je restai vissé sur une marche de l’escalier menant au sanctuaire…

A quoi ai-je pu penser pendant ce temps-là, pendant toutes ces heures, pendant que le soleil évoluait selon ses propres lois dans un ciel sans nuages?

A.M.

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