Le Passe Muraille

Morsures

Nouvelle inédite de Fabrice Pataut

Florence s’ennuyait dans le déambulatoire, ou plutôt tenait-elle à s’en convaincre. Elle y esquissait depuis une vingtaine de minutes de petits pas lents qui la ramenaient invariablement aux bas-côtés en observant la tête baissée les sandales que Pierre lui avait offertes à Rome la semaine précédente. Puis elle décida brusquement de retourner à l’hôtel. Elle laissa les peintures pieuses qu’elle avait passé son après-midi à détailler et sortit précipitamment par l’une des portes latérales pour se retrouver sur la petite place balayée par le vent. Elle prit le premier vaporetto et descendit un arrêt trop tôt pour marcher un moment à l’air libre. À la réception, le concierge lui tendit les clefs. En les prenant, elle s’imagina que Pierre lui glissait un mot à l’oreille, un mot qui faisait sourire le concierge, quoique sans ostentation. Il aurait été inconvenant qu’il se permît d’afficher une quelconque complicité à cette occasion, dans un établissement où la réserve du personnel est inévitable. Volontaire, insista Florence en montant lentement l’escalier, pas seulement de rigueur. Le concierge, le portier, le maître d’hôtel, le sommelier, tous doivent désirer d’eux-mêmes l’effacement en toutes circonstances, le travailler comme une qualité rare qui… Qui quoi, d’ailleurs ? s’interrogea-t-elle en se laissant tomber toute habillée sur le lit. Qui les hausse au-dessus du personnel de base.

Quelle horreur ! Personnel de base était exactement le genre d’expression qu’elle aurait défendu à ses enfants d’utiliser. Elle se redressa, s’assit au bord du lit, retira ses sandales, les enveloppa dans leur papier de soie et les replaça tête-bêche dans leur boîte. Puis elle rangea la boîte dans la valise et s’allongea de nouveau.

L’oreiller avait l’odeur de Pierre, non pas l’odeur de ses cheveux ni de son eau de toilette, mais, curieusement, une odeur qui l’avait surprise dans une rue de Rome une semaine plus tôt. Elle se retourna sur le ventre, glissa sur l’édredon pour laissser pendre ses pieds hors du lit et prit l’oreiller dans ses bras en regardant vaguement en direction de la fenêtre. Derrière les voilages, les murs terreux du palazzo d’en face s’enfonçaient dans la lagune. Elle aurait voulu que Pierre remontât du rez-de-chaussée avec un plateau et le posât sur sa table de chevet. Elle aurait servi leurs tasses sans quitter le lit, en s’appuyant sur les coudes. Assis à ses côtés, adossé aux oreillers, Pierre aurait suivi la courbure de son dos jusqu’aux épaules. Elle lui aurait donné ce plaisir de l’observer sans être vu. Sous le prétexte d’avoir à creuser les reins pour saisir la théière et l’incliner sans quitter la position allongée, elle l’aurait tenté. Pierre aurait relevé ses cheveux pour l’embrasser dans le cou. Elle aurait ri d’avoir à subir ses baisers sans renverser une goutte. Les tasses pleines, elle aurait reposé la théière le temps que Pierre la soulevât, passât une main sous sa jupe et glissât un doigt sous sa culotte, puis deux.

Mais non, ils n’étaient pas descendus dans une pension de famille avec le matériel idoine pour faire ses infusions dans la cuisine commune au retour d’une marche culturelle. Pierre avait choisi un palace où l’on peut commander à peu près n’importe quoi à toute heure, où les bouquets sont de lys frais et de roses blanches, où les achats sont livrés à l’étage.

Elle passa sous la douche et décida d’aller prendre ce thé à la terrasse côté Grand Canal pour attendre son retour, et là, toute à son aise, dessiner son visage, tenir sa main et le faire sourire, mais en pensée seulement. Florence aimait ce confort offert par de rares moments de solitude. Imaginer Pierre avec un visage moins régulier, des doigts plus souples, un sourire plus vif, et puis s’amuser ensuite devant lui, sans rien dire, de ces différences négligeables. Heureusement qu’il n’en était rien, que Pierre restait toujours égal à lui-même, que la routine n’était morose qu’aux yeux de ses amies qui avaient des doutes, des aventures, des déconvenues. Florence était persuadée qu’elles perdaient leur temps. Il lui suffisait de se figurer Pierre un peu différent de ce qu’il était pour savoir qu’elle avait raison. Il l’était à vrai dire si peu qu’elle se moquait volontiers de son manque d’imagination. Lorsque Pierre rentrait du bureau, une sorte de poids terrible tombait sur ses épaules. Le bruit sec de la clé lâchée dans le vide-poche, des chaussures quittées dans l’entrée d’un seul coup, les lacets toujours serrés, le glissement paresseux des pieds en chaussettes sur le parquet, l’odeur de son eau de toilette…. Elle aurait voulu avoir le courage de le mordre, mais le petit cadeau, ou le baiser, ou la question bienveillante sur sa journée avaient aussitôt raison de ce courage mort-né. Une simple velleité, après tout, et même, se disait-elle souvent, une prétention, voilà à quoi se réduisaient ces divagations petites et gratuites. Voilà ce à quoi leur échappée italienne devait mettre un terme.

C’était elle qu’elle aurait dû mordre. Jusqu’au sang, pour se punir de ces inepties. Et le pire était qu’elle l’avait fait trois jours plus tôt, au moment le plus imprévu, en faisant l’amour avec Pierre. La seule explication qu’elle avait pu donner, car il avait bien fallu en donner une, était qu’elle s’était laissé complètement aller. Ce mot, complètement, qui sous-entendait qu’elle avait parfois fait semblant, et cet autre, aller, comme si elle était partie ailleurs sans lui n’était-ce qu’un court instant, avaient la vulgarité de personnel de base. Pierre l’avait accompagnée dans la salle de bains pour passer sa main sous l’eau froide. Il avait fait monter des glaçons. Il en avait rempli un des petit sacs-poubelles vert pâle, fermé le sac avec un chouchou et laissé Florence un instant assise sur un tabouret, le bras allongé sur le rebord du lavabo. Pouvait-on être aussi seule, aussi loin de l’autre, aussi égoïste dans un moment pareil, au point de s’offrir… une morsure ? Pierre avait ouvert la fenêtre qui donnait sur le petit canal pour reprendre son souffle.

Maintenant qu’elle était assise du côté noble, face au Grand Canal dont les facades sortaient dignement de l’eau verte, elle avait honte de cette main entourée de gaze qui abîmait son allure comme l’auraient abîmée un bouton manquant ou une tache de café. La main meurtrie et violacée était cachée dans sa poche. L’autre était posée sur la table, malhabile avec la cuiller, la anse de la tasse, le couvercle du sucrier. J’aurais dû mordre celle de gauche, se dit-elle sans perdre sa contenance.

Elle demanda des journaux pour patienter. Le serveur les disposa en éventail sur la table. Elle feuilleta distraitement le Gazzetino, commanda un pot d’eau chaude pour rester là à boire son thé le plus longtemps possible et se dit qu’après tout elle aurait dû faire les deux. Comme la manucure du salon de coiffure faisait ses deux mains, comme sa mère s’y était appliquée  — la droite en premier — avec toute la patience requise dès qu’elle avait été en âge de s’asseoir à table avec les grands.

Cette main lui faisait terriblement mal. Elle avait déçu Pierre plus qu’elle ne l’avait inquiété. Lorsqu’elle était revenue de la salle de bains, elle s’était allongée sur le lit. Là encore, elle avait failli. Pierre s’était attendu à ce qu’elle vînt s’accouder avec lui à la fenêtre. Elle aurait très bien pu rester silencieuse. Pourquoi pas ? Personne ne peut expliquer un tel acte sans être assuré de l’indulgence de l’autre. Il la lui aurait offerte de bon cœur sans rien exiger en retour. Ils auraient regardé l’eau verte ensemble, le mur écaillé du petit palazzo à quelques mètres à peine devant eux. Ils auraient ri de ce qu’on leur avait donné une chambre presqu’aveugle alors que Pierre avait insisté depuis Paris pour qu’elle donnât sur le Grand Canal. Florence lui avait assuré que cela n’avait aucune importance le matin de leur arrivée. En posant sa main contre son dos devant le concierge qui s’était perdu en explications incohérentes, elle avait clairement signifié que seule une femme indigne de l’homme dont elle partageait la vie aurait trouvé là l’occasion de juger les limites de son pouvoir ou, pire, de se moquer. Par le lent mouvement circulaire qui avait suivi en direction des épaules contre le coton de sa veste d’été, elle avait ajouté qu’ils avaient bien de la chance de pouvoir se cacher dans une petite chambre du Palazzo Gritti, au bout d’un couloir, et de profiter de l’ombre toute la journée alors qu’on cuisait partout ailleurs.

Maintenant que Pierre n’avait toujours rien dit, qu’il n’avait pas fait preuve d’indulgence, qu’il n’avait ni posé de question, ni fait part d’un quelconque étonnement, pas même sur le mode léger ou ironique, maintenant qu’il l’avait laissée pour la journée avec sa main gonflée et douloureuse, voilà que le concierge s’avançait vers sa table.

Il la pria de l’excuser du dérangement, cherchant des yeux la main cachée, sans discrétion, presqu’avec arrogance. Son époux… son époux, répéta-t-il inutilement, avait appelé la réception et l’avait prié personnellement de la prévenir. Il était retenu plus longtemps que prévu à Padoue, rentrerait si possible par le dernier train.

Personnellement ?

Pierre avait d’abord promis de ne pas prendre de rendez-vous d’affaires pendant ces dix jours de vacances, puis juré dès leur arrivée à Rome qu’il y avait été contraint, assuré ensuite, lorsqu’elle était dans l’église de Venise avec une mauvaise réception, qu’il reviendrait par le train de dix-huit heures. Il annonçait à présent par le truchement d’un concierge obséquieux qu’il restait à Padoue, qu’il préférait passer la nuit sans elle, qu’il en avait vraiment plus qu’assez. C’était comme si il avait dit ces choses exactement.

« Votre portable est fermé », expliqua le concierge.

Florence sortit la main bandée de sa poche et demanda qu’on lui montât le thé et les journaux dans sa chambre.

« Bien madame », répondit le concierge en inclinant la tête — non… le torse tout entier, comme un automate, comme une chose sans âme qui obéit aux ordres, se dit Florence.

Elle remarqua une petite tache rosée imprégnée dans la gaze du côté du pouce, rouge foncé au centre, et ferma les yeux.

« Nous sommes là toute la nuit…, dit l’homme d’une voix neutre en observant la tache à son tour, … toute la nuit. Vous pouvez appeler si nécessaire. »

L’information avait été donnée sans compassion. Florence rouvrit les yeux et prit le temps d’observer le faux sourire figé à la commissure des lèvres, le bec de lièvre, les mains longues et fermes, puissantes, manucurées.

Une fois dans la chambre, elle posa les journaux sur le lit et pleura doucement, parce qu’ils n’arrivaient pas à avoir d’enfant, parce que Pierre travaillait sans cesse, parce que la douleur dans le pouce montait vers le poignet et gagnait l’avant-bras maintenant qu’elle pensait à toutes ces choses à la fois. Florence avait chaud et pitié d’elle-même. Elle s’assit au bord de la baignoire pour défaire la bande de gaze ; un morceau de chair resta collé à la compresse lorsqu’elle la retira. Elle l’avait pourtant soulevée délicatement, comme on décolle un timbre- poste. La chair ouverte était blanche au milieu avec des points jaune pâle, les empreintes laissées par les dents faisaient un cercle régulier tout autour, dessiné comme une corolle. Regarder la plaie lui faisait plus mal encore tant ces couleurs lui semblaient artificielles, le blanc laiteux, le jaune excessif, orange aux bords comme celui d’un œuf dur pas assez cuit. Elle passa la main sous l’eau froide. La douleur était si aiguë qu’elle se mordit les lèvres pour ne pas crier. Elle aurait préféré une souffrance sourde et lente, vague ou nauséeuse, le genre de  malaise diffus qui justifie l’annulation d’une sortie ou d’un dîner. Elle se serait assise avec un livre, fait monter une tisane, pris du repos. Elle aurait goûté le genre de plaisir qu’on prend, enfant, à être consigné à la maison une fois assuré que rien n’est trop grave, la joie naïve offerte par les précautions d’autrui ; mais là, seule dans la salle de bains avec le bras qui tremblait et les doigts gourds, elle prit peur et se dit qu’il fallait joindre Pierre pour lui demander pardon.

Florence enveloppa cette main à la hâte dans une serviette de bain et tendit le bras au-dessus de sa tête dans l’idée que le laisser pendre le long du corps ferait descendre le sang aux extrémités. Elle fit un pas en direction de la chambre ; la tête lui tourna. Il fallait, comme Pierre l’autre jour, faire venir un médecin. C’était plus urgent encore à cause des œdèmes aux doigts. Elle eut tout juste le temps de se rattraper au montant du lit et lorsque ses genoux touchèrent le tapis, elle se laissa glisser de tout son long sur la moquette.

***

Lorsqu’elle reprit connaissance, l’odeur du soir, sucrée malgré les effluves de la vase qui troublait l’eau du canal, entrait par la fenêtre. Pierre devait prendre l’apéritif avec son client. Si elle avait eu un fils, elle se serait offert un dîner en tête-à-tête avec un petit Pierre de huit ou dix ans — plutôt dix, le temps qu’avait duré leur mariage —, un garçon qu’elle imaginait pur de tout calcul, avec les fossettes de son père. Elle avait replié sa main contre son ventre pour la protéger ; le sang séché sur la robe tirait vers le roux, l’endroit du pouce qui avait pris la morsure était violacé, la tuméfaction ample et livide.

Au moins sa mère avait-elle porté plainte contre la gouvernante qui l’avait mordue au sang le jour de son anniversaire et avait-elle obtenu qu’on empêchât cette femme d’exercer son métier. Puis elle avait gâté cette bienveillance en forçant sa fille à poser sa main à plat tout le temps de ce qu’elle avait appelé pour lui assurer sa sympathie, sa « petite convalescence». Ces mots avaient été prononcés pour elle seule devant la porte de sa chambre. Ce que l’entourage immédiat avait pu observer de Florence dans ce monde débarassé d’une domestique qui, comme on disait, « avait quand même fait partie des meubles », se résumait à une main absurdement épaissie par un bandage immaculé, exposée sur les nappes des tables et les bras des fauteuils comme une bête embaumée. Florence aurait voulu s’en défaire, poser cette main quelque part, ne rien gâcher de ses amitiés ancillaires. Elle passait en secret par les cuisines entre le dessert et la sieste obligatoire ; elle rendait visite au jeune commis préposé au bûcher avant la promenade du soir. Que sa mère eût imaginé qu’une intimité — en réalité bien artificielle et de pure convenance — pouvait naître par magie du simple fait qu’elle avait puni une pauvre femme par la ruine et utilisé sa cruauté à des fins éducatives, lui semblait bien pire que la douleur. Au moins sa souffrance avait-elle eu les avantages du dépouillement. La longue liste des méfaits de la gouvernante que sa mère avait soudainement cru bon d’établir en public, ces malfaisances alignées comme les couteaux contre la barre de fer aimantée au-dessus de l’établi de la cuisine, comme les haches et les scies du jeune commis qui somnolait à la fraîche adossé à ses bûches, lui avaient semblées indignes et superflues. Elle avait croisé cette gouvernante des années plus tard en revenant du collège et la femme ne l’avait pas reconnue. Elle avait peu vieilli et portait un cartable ; sa démarche lui avait parue brusque et contractée. Florence l’avait suivie un moment et avait assez vite abandonné l’idée de lui couper la route pour lui montrer sa cicatrice. Elle l’aurait fait sans prononcer un mot, en ouvrant la main devant son visage. Mais non, finalement non. En revenant seule à la maison, l’idée fugitive d’une main honteuse et superflue abandonnée dans la cuisine ou cachée sous les fagots à la campagne lui avait de nouveau rendu visite. C’était l’expression qu’elle avait retenue puis aussitôt oubliée le soir de cette rencontre. L’idée avait pris d’autres chemins pour s’interposer, s’effacer, revenir une, deux, trois fois peut-être en vingt ans, mais pas plus. Rien en tout cas avant Rome où elle avait respiré le parfum de mademoiselle Bouchard, assise avec Pierre à une terrasse de la place Navonne.

Cabochard. Mademoiselle Bouchard portait Cabochard. Il y avait eu de quoi rire, c’était même devenu une plaisanterie familiale bien innocente, partagée avec les parents et les cousins. Florence avait toujours pensé que mademoiselle piquait dans le porte-monnaie pour se payer un parfum aussi cher. Et à Rome, cette jeune femme installée à la table d’à côté s’était penchée vers Pierre pour lui demander du feu. Elle l’avait inondé de son parfum en posant sa main sur la sienne pour protéger la flamme. Cabochard.

« Vous avez appelé ? » L’homme était entré avec son passe et s’en excusait à peine. Florence était certaine que non. Elle n’avait pas bougé de son lit. Sa tasse de thé était encore posée à côté du téléphone. « Vous avez raccroché tout de suite. » L’homme s’approcha du lit, décrocha le combiné pour vérifier le bon état de marche de l’appareil, esquissa un petit sourire satisfait. « J’ai pensé que… » Que quoi ? se dit Florence. Àquoi peut donc bien penser un homme avec un bec-de-lièvre ?  « … que peut-être… », ajouta-t-il sans finir sa phrase en levant la main et en écartant les doigts, comme si Florence avait été une enfant ou une imbécile, une main immense de déménageur ou de pianiste, avec une paume épaisse, des doigts démesurés et des lunules roses qui prenaient la moitié des ongles coupés ras. « Mais non, je ne crois pas », expliqua Florence en refaisant sa frange.

« Je peux ? » dit le concierge en s’asseyant sur le lit. Il regarda distraitement en direction de la porte de la salle de bains, les mains posées sur les genoux. Puis il se laissa glisser vers elle en restant bien au bord, toujours en position assise, ses chaussures noires parfaitement cirées traînant sur la moquette. Il fit signe à Florence de lui donner cette main, sans sourire, d’un petit hochement de tête.

Florence la posa dans sa paume. Elle écarta les doigts du mieux qu’elle pût sans qu’il eût à le lui demander.

« Vous savez, bien sûr, comment s’appelle l’hôpital de Venise », dit-il en regardant à nouveau la porte de la salle de bains. Florence l’ignorait.

« Incurabili », annonça fièrement le concierge du Gritti avec un large sourire de dents blanches régulières parfaitement alignées, comme il faisait pour renseigner les clients à la réception.

« C’est un peu… comment dire … ? Dissuasif. »

Il fit sautiller la main dans la sienne, tout doucement, avec une infinie précaution, comme si il avait voulu évaluer son poids ou sa consistance.

« Mais bon… nous n’en sommes pas là. »

Florence n’osait pas le regarder.

« N’est-ce pas ? » insista le concierge.

Sa main faisait le double de la sienne. Comme cette démesure et cette puissance lui faisaient peur et qu’elle n’osait regarder ailleurs — la porte, la fenêtre, le bout du lit, n’importe quoi — Florence le dévisagea d’un air absent. Le bec de lièvre remontait à l’intérieur d’une narine, son large sillon rouge écartait l’aile du  nez, ouvrait la narine en grand, et juste en dessous, taillait sans pitié la lèvre supérieure en deux parties inégales.

L’homme se tourna vers elle pour être plus à son aise. Il posa la main de la cliente de la chambre 135 à plat sur sa cuisse, esquissa une minuscule grimace, assez laide mais plutôt comique, pour dire que mon Dieu, tout cela n’était pas très joli, qu’il avait bien fait de passer une fois son service fini.

« J’ai du temps devant moi, je ne reprends pas avant demain soir », expliqua-t-il. Puis, en regardant le téléphone avec une certaine insistance, une main posée sur l’autre cuisse, il ajouta : « Vous n’auriez pas été mieux servie à Padoue. »

Il fit une nouvelle grimace. Padoue ne lui plaisait vraiment pas plus que ça.

« Vous savez ce qu’ils disent quand ils ne savent pas trop quoi faire : mieux vaut encore couper, voilà ce qu’ils disent. » Couic, fit-il en tranchant l’air tiède d’un coup sec de ciseaux avec l’index et le majeur.

Oh non…, se dit Florence, non… Elle dut se tordre le dos pour approcher l’autre main du téléphone et fit tomber la théière avant de pouvoir l’attraper.

« Je suis de Padoue, ajouta le concierge, il y a de bons petits restaurants, là-bas. »

Et comme Florence faisait mine de se lever précipitamment du lit, comme elle faisait semblant parce qu’elle n’osait s’avouer qu’il allait falloir affronter ces mains puissantes, ces cuisses à l’étroit sous le tissu du costume anthracite, comme elle se demandait si elle n’exagérait pas la laideur de cette bouche — le Gritti aurait-il engagé un concierge qui ferait peur aux clientes ? — comme tout était un supplice : la main abîmée qu’elle n’arrivait pas à refermer et qui glissait sans force contre la jambe du concierge, les chaussures cirées maintenant à peine posées sur la moquette parce que son corps musclé et cravaté commençait à prendre ses aises et à glisser vers le milieu du lit sans explication, l’homme dit d’une petite voix :

« Padova… C’est là qu’ils mon raté. »  Il reposa la main de Florence sur la couverture et se dirigea d’un pas tranquille vers la salle de bains.

Il repoussa la porte derrière lui sans la fermer tout à fait, observa son visage dans le miroir décoré d’un cadre prétentieux en verre de Murano, entendit Florence triturer le téléphone, ramasser les morceaux de la théière.

« Laissez, laissez… la femme de ménage s’en occupera tout à l’heure. Ou demain. Non importa.» L’homme se lavait les mains, semblait-il interminablement. Puis Florence l’entendit sortir une brosse à dents de son enveloppe, jeter le cellophane dans la corbeille, se brosser, se rincer la bouche à l’eau du robinet, cracher, recommencer une première fois, puis une deuxième.

« Rasseyez-vous », dit-il debout dans l’embrasure de la porte, le verre à la main. Il passa un doigt sur ses lèvres, reprit sa place au bord du lit, le verre posé bien droit à côté de lui, et fouilla dans sa poche. Le téléphone n’avait pas de tonalité, Florence raccrocha le combiné, et comme le concierge sortait un mouchoir et tapotait la couverture pour lui redire qu’il fallait venir s’asseoir à côté de lui, elle fit exactement comme il demandait. Valait-il mieux fermer la fenêtre ? Il fit signe que non, posa le mouchoir à côté du verre et prit la main de Florence dans la sienne.

« Excusez-moi  », dit-il en baissant la tête et en portant la main à ses lèvres comme pour un baise-main. Et puis sa bouche s’ouvrit en grand contre la peau arrachée avant de s’ajuster à la circonférence de la plaie et il aspira tout d’une seule traite. Tout le jaune d’œuf, se dit Florence en souriant, le pus blanchâtre avec ses petits points marrons, tout le venin, ajouta-t-elle dans sa tête endolorie exactement comme elle faisait pour ajouter par jeu une ride au front de Pierre, par plaisir de l’exagération, pour conjurer le sort. Florence n’avait jamais senti sa main aussi légère depuis Rome, aussi prête à gratifier Pierre de petites caresses expiatoires.

Elle regarda le verre plein à côté d’elle, mais à peine, sans aucun risque de dégoût, parce que le concierge le recouvrit tout de suite de son mouchoir sans même prendre la peine de s’essuyer. Elle l’entendit recracher encore, tirer la chasse, se brosser les dents, jeter la brosse sale dans la corbeille. Le temps de revenir de la fenêtre qu’elle avait refermée maintenant qu’elle allait dormir jusqu’au retour de Padoue, l’homme était parti.

Cette discrétion-là, se dit Florence, cet effacement volontaire au terme d’un devoir impeccablement accompli, étaient tout à son honneur. Elle aurait pu appeler la réception, mais sans doute avait-il déjà quitté l’hôtel et rentrait-il à pied chez lui. Ou alors attendait-il le vaporetto et allait-il remonter le Grand Canal plongé dans la pénombre pour aller prendre son train. Auquel cas il pouvait très bien croiser Pierre à la gare. C’était possible. Peut-être passerait-il son chemin comme mademoiselle Bouchard. Pourquoi pas. Quelle importance ?

 

 

 

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