Le Passe Muraille

Missions

 

Nouvelle inédite de Philippe Banquet

Le dimanche matin, ma mère, bien que fort peu croyante, souhaitait sécuriser ma destinée en m’envoyant suivre la messe à la petite église du quartier. En rentrant, je devais prendre le pain pour le déjeuner, deux baguettes pas trop cuites. Je m’acquittais de cette double mission avec constance mais sans grand enthousiasme, sauf si je me risquais à dépasser l’horaire autorisé (« Ne traîne pas en chemin ! ») et à braver la fureur maternelle.

Engoncé dans mon habit de sortie, obligatoire pour impressionner Dieu et les clients pratiquants de l’épicerie familiale, la figure frottée et le cheveu plaqué, je filais. Direction Saint-Ignace, la chapelle tenue par des missionnaires à la retraite, des durs à cuire qui se méfiaient des garnements de mon âge, graines de mécréants.

Je marchais vite. Il ne fallait surtout pas manquer l’heure, sous peine de me condamner à une entrée grinçante, le curé s’interrompant et toute l’assemblée grondant de réprobation. Fatalement l’une ou l’autre des bonnes âmes présentes me reconnaîtrait et ne manquerait pas, le lundi matin au magasin, de s’enquérir avec compassion de la nature du grave empêchement qui avait pu produire un tel retard. Quant à sécher la séance, je n’y songeais pas, j’aurais été immanquablement dénoncé par de vieilles inquisitrices, auto-proclamées gardiennes du troupeau de nos âmes.

Devant le porche s’agglutinaient déjà des familles qui échangeaient des saluts et, en quelques mots, partageaient les plus urgentes informations locales. Je reconnaissais bien quelques camarades de l’école catholique, mais par une convention muette, nous nous ignorions autant que possible dans les contextes familiaux, comme si l’adorable « fils de », ici présent, ne pouvait rien avoir de commun avec le redoutable teigneux du fond de la cour. Je me faufilais donc entre les groupes, l’œil bas, et pénétrais furtivement à l’intérieur. Après avoir trempé ma main dans le liquide non identifié du bénitier et tracé un bref signe de croix, je m’enfonçais dans l’ombre froide de l’aile droite de la nef.

Une fois installé à l’extrémité d’un banc, je tâchais de disparaître. Peine perdue ; je sentais des regards approbateurs passer sur moi, en confirmation de l’honorabilité familiale, avant l’arrivée solennelle du prêtre qui fermait les mondanités en ouvrant l’arène religieuse.

J’étais sensible à la majesté liturgique. La musique m’impressionnait, même émanant d’un modeste orgue électrique malmené ; l’écho des voûtes amplifiait les phrases psalmodiées par l’officiant ; le mystère des successions de debout/assis, que j’anticipais toujours de travers, me décontenançait. Mon cerveau divaguait, m’entraînait, pris de fascination par les statues torturées des saints, Jésus souffrant de toute sa chair sur sa croix de plâtre et, surtout, l’intangible beauté de Marie.

Dans une sous chapelle, à l’extrémité de l’aile que j’avais choisie, la statue mariale montait vers le ciel, dominant un cercle de fleurs aux couleurs artificielles et quelques cierges vacillants ; les mains jointes, la tête légèrement inclinée, elle posait son regard d’infinie douceur sur moi. Je ne saurais dire pour quelle raison, la Mère du Seigneur attendait de m’apercevoir dans la (relative) foule des fidèles pour venir emplir sa statue et la vivifier de sa Divine Présence. Je tremblais intérieurement, essayant de dissimuler quelque méfait que j’aurais pu commettre malgré moi, parcourant la liste des péchés étudiée au catéchisme et y confrontant mon comportement de la semaine écoulée. Je ne voulais à aucun prix être un motif de tristesse pour l’Immaculée, voiler de gris le pastel de ses yeux, atténuer si peu que ce soit son sourire carmin. Cependant, comme aucune manifestation particulière ne venait contrarier sa sérénité, je reprenais confiance et parvenais à me convaincre que, pour cette fois encore, mon âme avait échappé aux rigueurs éternelles du péché mortel.

Depuis quelques mois, suite à ma première communion, j’étais autorisé à participer à l’événement principal de la messe, la remise des hosties. Je me levais donc, intégrais la respectueuse procession jusqu’à la courte barrière qui nous séparait de l’autel, m’agenouillais et attendais. Au moment où la silhouette immense du petit prêtre me couvrait de son ombre, j’ouvrais la bouche et retenais mon souffle. Il hésitait, semblant peser dans une balance secrète mes bonnes et mauvaises actions, puis acceptait de déposer sur ma langue la petite galette plate qui contenait le corps du Christ. Sauvé, j’étais sauvé ! jusqu’au prochain dimanche. La pâte de l’hostie collait sur ma langue, je conservais précieusement ce trésor dans ma bouche fermée, en remontant l’allée latérale jusqu’à ma place sur le banc. Une fois assis, je demeurais quelques minutes, porteur sanctifié d’une nourriture céleste, évitant le contact avec mes dents, de peur de blesser involontairement le passager secret de ce vaisseau spirituel. Mais, tôt ou tard, il fallait bien me résigner à gober tout rond le précieux présent pour l’expédier dans les profondeurs organiques de mon être.

J’entamais ensuite une dégringolade rapide, de l’exaltation religieuse vers de tout autres préoccupations. Tandis que les derniers communiants regagnaient leurs positions, je me préparais mentalement pour l’étape suivante, acheter le pain dominical avec le billet que m’avait confié ma mère. Je vérifiais, en palpant la poche de mon caban, que mon porte-monnaie n’avait pas été subtilisé par quelque agent démoniaque et je me remémorais les instructions : deux baguettes, pas trop cuites. L’imprécision de cette dernière consigne me mettait mal à l’aise, mais je plaçais ma confiance dans le professionnalisme de la vieille vendeuse, qui connaissait la maison et choisirait avec détermination deux spécimens adéquats parmi toutes les candidates chaudement sorties du fournil.

Sur un ultime geste du capitaine des âmes, tous se levaient pour quitter le vaisseau. Alors que tout était en ordre dans ma tête, une audace venait parfois enflammer ma feuille de route. Cette brutale inspiration me captivait en me terrorisant ; céder c’était m’exposer à irriter ma mère et forcer mon père à me punir ; mais, quand l’envie avait jailli et s’était répandue en moi, esprit et corps, résister n’était plus de mise; oubliant les prescriptions parentales, renvoyant la Vierge Marie elle-même dans des cieux trop lointains pour me concerner, je décidais d’exaucer l’ardente supplication de ma liberté.

À la sortie de l’église, je prenais l’avenue qui ramenait à la maison, mais, au premier carrefour, je bifurquais à droite, dans une rue discrète qui serpentait, s’enfonçait dans un autre quartier pour déboucher finalement sur le large boulevard des Amériques. Je n’avais plus qu’à le suivre, jusqu’à franchir le pont qui menait à la boulangerie pâtisserie de la rue du Drapeau.

C’est en ce lieu qu’elle officiait. Je n’étais pas le seul, loin de là, à quémander ses faveurs. Il me fallait humblement me placer tout au bout de la file qui occupait un long pan de trottoir jusqu’à la devanture de la jolie boutique. Heureusement personne ne me connaissait dans cette partie résidentielle de la ville, je pouvais profiter de mon immunité solitaire. Je patientais, passant peu à peu de la vitrine du coiffeur — shampooing aux œufs, laque, fer à friser — à celle de la droguerie quincaillerie — piège à souris, passoire, eau de javel — avant de parvenir enfin à l’étroite entrée tant espérée.

Le cœur battant doublement, de l’angoisse de sentir s’accumuler les minutes de retard et de l’émoi de voir diminuer la distance qui me séparait d’elle, j’écarquillais les yeux pour darder plus fort encore mon regard dans sa direction. L’éclairage mettait en valeur le contenu des vitrines réfrigérées, laissant dans l’ombre le reste du magasin. Les couleurs éclatantes et les formes onctueuses des gâteaux exposés, défis à tous les principes de retenue prudente et de volontaire renoncement ressassés pendant la messe, appels vibrants à se laisser glisser de toute papille dans les délices de la gourmandise, balisaient le chemin de mon imagination. La chaude odeur de croissant et de pain m’emplissait d’une fringale, oui, mais pas uniquement pour les nourritures terrestres. Ce parfum suave, entêtant, presque irrésistible, me semblait même avoir une et une seule source possible : elle.

Un client demande un mille-feuille. Je me fige. Ils sont là, juste devant moi, débordant de crème jaune sous une plaque glacée de blanc strié de noir, magnifiques. Mais combien plus splendide encore est pour moi l’inéluctable déplacement de la boulangère ; elle s’avance, se pose face à moi, puis se déploie lentement en se penchant pour atteindre l’un des gâteaux ; le monde se suspend, et le temps.

Je suis saisi, happé par la courbe de ses seins descendant vers moi dans la lumière du présentoir, offertoire consacré à ses rotondités moulées dans le décolleté de son chemisier noir. La naïve concupiscence de mes dix ans mêle dans un même flux des désirs indistincts, je n’aspire qu’à la révélation du chaud mystère de sa poitrine, générosité offerte, maternelle et sensuelle, sanctifiée de mon bonheur rêvé.

Tout tourne et se brouille dans un tourbillon d’émotions, je ne sais plus rien que cette nécessité insupportable de me fondre dans sa formidable féminité. Subjugué, hors de moi, projeté vers l’inconnu mais écrasé de ma misère, j’ai mille fois dix ans, quand, émergeant des brumes liquides de mon adoration, sa voix me rejoint, m’enveloppe et me brûle :

– Et ce petit jeune homme, que désire-t-il ?

***

« Mais qu’est-ce que j’ai fait au ciel pour mériter un garçon pareil ?

Il est en retard d’une éternité et, en guise de baguettes, il nous ramène deux brioches ! »

5 commentaires

  • Camari dit :

    En sépia, tendre et émouvant.. Et une boulangère qui a remué l’imaginaire de nombre d’entre nous !

  • BONNEAU ODILE dit :

    Ce texte exprime joyeusement et magnifiquement les émois d’une enfance que j’ai bien connue moi aussi, enfance que, sauf quelques exceptions, les enfants d’aujourd’hui n’auront pas la chance de connaître.
    Avec la fréquentation du catéchisme obligatoire jusqu’à la fameuse communion solennelle, pour la plus grande partie des enfants d’alors, toutes catégories sociales confondues, cette idée approximative du sacré intimement mélangé avec les émois du quotidien donnait une vision des choses peut-être simpliste mais parfois bien utile pour dépasser les drames imprévus de la vie.

  • MARTHA LANGER dit :

    Ah! Quelle delicieuse innocence enfantine et quel bonheur pouvoir le decrire avec tant de legerete et bonhomie.

  • Adriana Langer dit :

    Une nouvelle joyeuse, drôle et tendre sur l’enfance, un bref bain de Jouvence !

  • Philippe Banquet dit :

    Je me dois de préciser que cette nouvelle a reçu l’improbable et réjouissant premier prix du concours de nouvelles 2016, organisé par la respectable Confrérie de la Pompe aux gratons, confrérie éminemment bourbonnaise.

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