Le Passe Muraille

Mille et une beautés

 (Ivan Messac)

À propos de Compte à rebours

de Francis Vladimir

par Fabrice Pataut

L’énumération et le dénombrement, tout comme l’ordre à rebours, ont leurs aspects poétiques. Qu’on ne s’y trompe pas, ce serait dommage : il n’y a là aucune affectation, et pas plus de pédanterie ou de facilité. On notera ici leurs vertus stylistiques, dont l’élégance et la retenue. Ces septains ordonnés et numérotés du dernier au premier reçoivent un titre chiffré, comme si on n’osait trop les nommer. Leur donner un titre en lettres, ou pire, un chapeau, les aurait gâchés. Autrement dit, surtout pas d’emphase et, de la fin au début, de la retenue et de la circonspection. Le rythme tranquille du recueil les impose avec quelque douceur.

Je voulais dire par là que nous avons dans les mains un très beau volume, une petite somme musicale portative pleine de suprises, de fraîcheur, et ravissante d’effronterie même quand le sujet est grave ou austère (la mort, la déception, le sentiment d’avoir bâclé ce qui méritait plus d’attention).

J’ai particulièrement aimé 362, écrit en hommage sincère à la gent canine, mais vraiment comme on aime une personne vivante dont on tient à taire le nom, comme on retrouve ou convoque un souvenir classé dans un chiffonnier ancien ; et ensuite, en ordre décroissant : 915 (pour la réplique amère donnée à Shakespeare) et 195 (pour l’évocation froide et latine des Grecs, toujours plus antiques que quiconque).

On trouvera des poèmes en prose à lire comme des recommandations ou des avertissements (741, 718), des pensées philosophiques dans le goût stoïcien (662, 155), des regrets non rimés (409), des remarques un peu désabusées (408), la description d’un  paysage qui pourrait être de Gainsborough ou de Corot (342), une délicieuse confession naïve (189). La retrouvaille avec la rose (69) était particulièrement risquée à cause de tant d’antécédents magistraux passés dans les manuels scolaires de notre enfance, du genre de ceux qui pourraient intimider. Vladimir s’en moque et la réussite est remarquable de simplicité, charmante dans la briéveté des lignes faites de courtes syllabes qui tombent comme des gouttes. Je conseille comme exercice de lire ce poème à voix haute, une fois lentement, une autre fois encore un peu plus vite. Vous verrez comme rien ne heurte ni ne bute, comme les consonnes dentales sont heureuses.

Je dis cela sans toutefois oublier 135, écrit en hommage à Hugo. C’est l’un des septains les plus drôles, les plus nostalgiques et les plus vrais du recueil. Vladimir emprunte la célèbre image de la campagne blanchie à certaine heure du jour. Il pousse Hugo du coude, avec révérence, mais un peu sournoisement quand même pour lui servir en fin de strophe ces trois mots : « une mort restreinte ». On la pensait définitive, froide et même infaillible sous tous ces aspects, qu’elle soit la nôtre ou celles des proches. On la savait imprévisible, ou alors au contraire retardataire, tantôt désirée, tantôt redoutée. Irrévocable dans tous les cas de figure. La juger restreinte est une authentique nouveauté dont nous ne sommes pas prêts de nous lasser.

Francis Vladimir : Compte à rebours, préface de Bernard Giusti, 322 pages, Bérénice éditions nouvelles, Paris, 2021.

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