Le Passe Muraille

Mauvaise rencontre

Texte inédit d’Elisabeth Horem

Elle marche en levant haut les genoux dans l’herbe craquante et blonde, une herbe jamais fauchée, tout émaillée d’oseille sauvage et de chardons mauves. Le crissement de l’herbe sous sa chaussure se mêle à la rumeur de la mer qu’elle ne voit pas encore, mais qu’elle entend déjà cogner sur les rochers. Puis la haie finit qu’elle longeait depuis la maison, et tout à coup la mer est là. Il faut prendre alors le chemin des douaniers jusqu’à l’escalier qu’elle aime descendre en courant: soixante-trois marches, elle les a comptées. Ce sont des marches de terre retenue par des galets serrés les uns contre les autres, comme de grosses dents. Vues d’en bas, on dirait des mâchoires de géants.

Elle avance vers la frange d’écume, doucement pour ne pas se tordre les pieds sur les galets, et choisit pour s’asseoir un rocher plat. De l’endroit où elle se trouve, elle ne voit pas l’horizon. A ses pieds, les vagues roulent joyeusement des graviers roses et gris avec un bruit de rivière: «Pchuittt…»
Le moment est venu de fumer le cigare qu’elle a pris tout à l’heure dans un coffret, sur le bureau de son père.

Elle a eu du mal à l’allumer parce qu’il y a du vent, même dans le creux de granit où elle s’est abritée, et maintenant elle fume, appliquée et sérieuse, en regardant autour d’elle les rochers vêtus de moules et d’algues. La lumière baisse, l’ombre de la falaise dévore la plage. Le havane lui a vite donné mal au cœur. Elle l’a laissé s’éteindre. Elle le jette à l’eau, déçue de la fête interrompue, et en le regardant ballotté par le flot elle réfléchit au curieux destin de cette feuille de tabac, grandie au soleil de son île et défaite sur une plage bretonne par la marée montante… Puis son œil quitte le cigare pour le haut de la falaise où elle se surprend à guetter d’improbables Indiens. Le soleil est tout à fait couché maintenant, le ciel se vide peu à peu de sa couleur. Il commence à faire frais, il faudrait rentrer. Elle hésite. Retient sa respiration tout à coup: alors qu’elle se croyait seule, là, derrière le rocher, à droite, il y a quelqu’un. Elle ne voit que deux cannes à pêche qui dépassent, comme les antennes d’un gros insecte. L’une bouge un peu, l’autre est immobile. Puis c’est le contraire.

Elle n’a plus envie d’être là, ah ! mais plus du tout. Le charme est rompu, elle voudrait être déjà rentrée et lentement, pour ne pas avoir l’air de fuir, elle quitte son creux de rocher, traverse la plage en tâchant de faire le moins de bruit possible, attaque enfin la denture inquiétante de l’escalier. Derrière elle, en bas, une paire de grosses bottes en caoutchouc fait rouler les galets. Elle grimpe de plus en plus vite et s’engage sur le chemin des douaniers, sans se retourner.

Le chemin monte et descend, serpente à n’en plus finir, à pic au-dessus des rochers que frappe maintenant la marée haute. L’homme la suit, à une cinquantaine de mètres.

Dans sa hâte, elle a failli mettre le pied sur un oiseau blessé. Il est posé au milieu du sentier, comme privé de pattes, et il se débat. Ses ailes rament dans la poussière, il va sûrement mourir, mais elle n’a pas le temps de s’attarder. Elle continue à marcher de plus en plus vite tout en se demandant ce qu’il fera, lui, quand il passera près de l’oiseau. Si seulement elle pouvait le voir, elle saurait à quoi s’en tenir – et tout à coup rien ne lui paraît plus important que le sort de cet oiseau, si lié au sien semble-t-il.

Le chemin fait un coude, elle en profite pour courir à perdre haleine pendant que le talus la dérobe à ses regards, puis elle ralentit. Qu’il ne la voie pas courir. Elle doit l’avoir un peu distancé tout de même… Elle regarde par-dessus son épaule et c’est à n’y rien comprendre, il est là, juste derrière elle, il a dû courir lui aussi, il n’a plus de canne à pêche mais une grosse barbe rousse, elle lui voit une tête de gnome, quelle folie d’aller toute seule dans un endroit pareil, hors saison, un soir de semaine, pourquoi ?

Il l’a rejointe, elle court presque pourtant, il va la saisir, il va la plaquer contre le talus !

Elle n’a pas crié, elle a juste serré les dents, décidée tout à coup. Elle ne l’a même pas entendu lorsqu’il a dit «Pardon» au moment de la dépasser. Surpris, il ne s’est pas défendu. Elle a encore vu sa main rose semée de taches de rousseur s’agripper aux broussailles jusqu’au moment, long à venir, où elles se sont arrachées à la terre rare et sèche. Il a crié.

Elle n’a pas regardé. Elle pense aux fruits blets tombés sous les arbres, dans l’herbe du jardin.

Le cri s’est cassé net, relayé par celui des cormorans.

E. H.

 

(Le Passe-Muraille, No 25, Juillet 1995)

 

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