Le Passe Muraille

L’Ouvrage de l’insomnie

 

Extrait d’un manuscrit en chantier de Jacques Roman

Cette nuit de chacun de mes bras, je ramenais à moi enserrées deux têtes chéries dont j’approchais les bouches de ma bouche et nos langues nouées, mouillées excitées, toutes trois se livraient à une interminable sarabande salivante; je me sentais inondé d’un beau scandale et j’étais, nous étions, chacune de ces langues; et ces langues en-semble étaient mon corps, mon sexe, mon rêve.

1er janvier

Ce qui m’aura donné noblesse et force simple, et aura été ma fierté, c’est avant tout, de mes amis, l’amitié; je le dis tardivement.
Aujourd’hui C. m’a offert un petit ex-voto acheté dans une boutique de Naples: une oreille en métal argenté; comment penser à cette heure que je puisse devenir sourd…

4 janvier

A moitié sourd, incertain, dans le silence, t’épuisant à appeler, de ton corps humide et cassant, les sons qu’aucun mot ne capture autrement que comiques, besognant ton tympan crevé et dernier, défilent le tintinnabulant, le mouillé, cogné, chuinté, pulsant, sifflant, froissé, craqué, avant qu’à tout jamais ils ne te soient inaccessibles, et toi, pitoyable in-sensé, priant que ce bruissement sauvage te livre le sens de la voix d’obscurité qui te traverse tandis qu’approche la faucheuse: wig-wag, whorp, whorp…

Nuit du 15 au 16 janvier

J’arrive à la fin du paquet de cigarettes qui n’aura pas été partagé, à la fin de la bouteille de vin sur la table que je n’ai pas partagée, et je ne sais avec l’encre avec qui parler; idiot d’humanité désolée, je ne mérite pas la consolation que je n’ai pas apportée, comme un qui aurait trop de fois fait l’amour sans amour.

Acheminé, je parviens à ce point, ce point-là de nausée, de vertige, où il n’est rien, personne. Ce qui me jette à bas, me crie de me relever, me relever. Là est l’en-fer. Je ne puis rien expliquer: j’authentifie. Ma conscience se tord, toujours s’est tordue dans un entretien refusé et, spécialité, je vais, déambulant, une oreille dans la tombe. Quelqu’un, à la craie, sur le trottoir, a tracé au revoir, et maintenant je marche plus lentement, faible, faible, tenant, entre le pouce et l’index, la mine du crayon, pressée jusqu’à la douleur. Je sens que bel est l’accord des mots qui disent qu’être est de lumière quand on dit: il s’est éteint. Je sens que ma colère me survivra.

12 février

De la solitude, j’ai appris la musique sur laquelle danser infiniment radieux.

St-Julien, 8 mars

J’appellerai la joie que d’autres appellent Dieu, mais voilà l’appelé ne sait pas appeler.

St-Julien, 9 mars

La nuit toujours protège qui a été frappé de bonne heure.

St-Julien, 9 mars

Le savoir poétique se moque du nom de force.

St-Julien, 10 mars

J’avais quatorze ans et n’avais jamais écrit, j’entends je n’avais eu le désir ou plutôt le tourment du désir d’écrire quand un homme m’obligea à écrire, me remettant un crayon noir et un carnet (violet, le carnet) afin que chaque semaine je lui rende ce dernier dans lequel devait (c’était mon devoir sous la menace qu’il nommait méditation) devait s’étaler, quatre à cinq pages de mon écriture. Toutes ces pages écrites durant toute une année exposeraient – le dire ici réveille la nausée – exposeraient mon commentaire (qu’il appelait état de conscience) ou commentaire sur les paraboles du Christ. Cet homme et moi vivions sous le même toit. Mon expérience de la haine prend ces sources dans ce tourment. Enfin, aujourd’hui 14 mars 1995, je l’écris. Mon expérience de l’écriture prend ses sources dans cette haine venue de la terreur. La poésie a fait le reste, c’est pitié sur cette table de boucherie.

Pourquoi toutes ces femmes dans ma vie ? Elles m’ont tenu lieu d’unique vie.

14 mars

Aujourd’hui, du pain, du vin, de l’encre et du tabac, la neige et la beauté du feu, les voix amies au téléphone.

29 mars

Cet à bras-le-corps où je me jette et me jette, c’est mon amour à mort de la vie, je n’en connais pas d’autre, enfant.

St-Julien, 30 mars

L’âme: trombe.
30 mars

Les morts en moi ont la paix tandis que s’entend le vent hurler et que je me les remémore. C’est mon père, mon frère, une vieille femme, un ami: je n’en finis pas d’aimer, c’est mon souffle.

1er avril

Je sais l’un des palais de la connaissance: l’insomnie.

Le style qui se contemple dans le style, m’écœure.

2 avril

J’ai reçu il y a quelques jours une photo de la tombe de mon père. C’est un peu, au cœur, comme une lettre anonyme !

6 avril

Je suis descendant d’une faillite: ouvriers du charbon – fosse treize.

6 avril

Mon imagination, cernée, blessée par la difficulté quotidienne: comment chercher du travail, en trouver, donner à entendre mon enthousiasme à des apathiques ou des cyniques ? Tout devient projet, uniquement projet, le jour lui-même, la nuit. Espérer, quelle saloperie ! Dans cette situation, j’aime à moudre mon grain.

14 avril, Lausanne, Suisse.

Je vous vois parfois encore, de nuit, sortir de la fosse, vous pour qui vivre était descendre au fond du puits et terre, un mot pour les patates et les morts: oncle, cousins, à l’occasion d’un droit de visite exercé.

24 avril

Il y a ce nom si beau, Beloy- Saint-Léonard, et là-bas, votre tombe, vous la première à qui l’enfant a dit maman, mais que faire de votre seul prénom aimé, Emma, dans les allées d’un cimetière et entre combien de stèles me faudrait-il souffrir, infernale, votre perte encore.

24 avril

Que l’on comprenne pourquoi de ce nomadisme offert par le destin, j’ai commisération pour toute espèce de pouvoir arrimé au fauteuil. Quand bien même je puis l’observer semblant jouir à vous humilier, je le sais, dans sa nature, onaniste.
Moi, je vais, encontre et rencontre.

25 avril 95

Pour vous, mon grand-père paternel, la perte du puits, l’abandon du charbon; pour moi, votre petit-fils, le puits de la perte et la langue maternelle abandonnée. Est-ce la légende qui nous embrassera, Louis, ou bien l’oubli ?

25 avril

Je n’ai pas appris du père, ni communié en son nom, pas tété le sein de ma mère, ni des géniteurs glorifié l’hymen. D’où j’aime à ce que l’article m’offre son indéfini.

25 avril, Lausanne.

Vingt-cinq ans que je fais effort pour m’abstenir d’écrire en mal sur ce pays dont je pense du mal. Je ne pourrais être à la hauteur.

18 mai, Lausanne.

Il ne cesse de pleuvoir, la vue est bouchée et pourtant on entend siffler dans les arbres. Il y a à apprendre dans cette chambre.

J. R.

(Le Passe-Muraille, No 32, Octobre 1997)

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *