Le Passe Muraille

L’ombre du cerisier

   

À propos du Jardin face à la France, roman de Janine Massard

par Pierre Yves Lador

Mille neuf cent quarante-cinq, la Suisse au milieu de l’Europe occupée, le jardin au coeur des vignes, cerné au sud par la voie ferrée, un chemin de terre à l’ouest, un champ de blé à l’est et en face, de l’autre côté du lac Léman, la France mystérieuse. Hortus conclusus au centre duquel se dresse, tel l’arbre de la connaissance, le cerisier, entouré d’une mare et du creux matriciel sous la glycine. C’est le lieu du roman du temps retrouvé, des images archétypiques qui vont ressurgir.

Aujourd’hui Gisèle, la narratrice, d’un autre jardin ensoleillé, regarde le lac et la France, qui sont les mêmes et qui sont différents, et revoit l’Eden de ses origines, son enfance de quatre à sept ans. Quand elle gratte furieusement un carreau, elle se retrouve creusant la terre (tel Alexandre Voisard dans son dernier livre) à la recherche de sa soeur Madeleine, dont elle doute qu’elle soit allée au ciel, et peut-être de l’absolu ou de miettes de vérité…

Gisèle, abandonnée par son père qui monte la garde aux frontières, en butte à l’irritation permanente de sa mère, découvre le monde, les mots et les choses, dans ce jardin, avec sa cousine Jehanne, autour du cerisier magique, sur une branche duquel apparaît parfois, de manière incompréhensible, Madeleine, dans la robe blanche qui fut son linceul. C’est le grand-père maternel, vieil huguenot, qui lui tient lieu de mentor, de protecteur, d’initiateur. Il va l’aider à affronter la vie, lui raconter l’épopée du protestantisme, lui expliquer la guerre qui les entoure, lui apprendre à lire. Elle sentira les secrets, les mystères ou les subodorera, car le grand-père ne peut expliquer la sexualité. La narratrice, toute en nuance, reconnaîtra coup sur coup, d’abord à propos de la naissance de son petit frère, qu’elle n’avait pas pu voir enfler le ventre de sa mère qui n’en parlait jamais, car « une chose tue n’existe pas » puis peu après, ayant vu un voisin violer une chèvre, bien que cela ne correspondît à aucune des théories enseignées, qu’« on ne croit que ce que l’on voit ». Elle apprend ainsi, avec ou malgré ses proches, à se fier à ce qu’elle sent et qu’elle ne s’explique qu’imparfaitement.

Si le bonheur en ce jardin est dès l’origine fissuré, la cruauté du monde y pénètre, mort de Madeleine, renaissance de Moïse, pauvreté, humilité et toute la résilience à l’oeuvre dans les images pour réchauffer cette silhouette maternelle glacée, par la suite les choses s’accélèrent encore. Le remariage du grand-père, puis le déménagement en ville et enfin la mort de l’aïeul, la longue suite de pertes qui constituent toute vie pourraient sonner le glas de ces années heureuses, mais, selon la promesse du grand-père, «les morts finissent par revenir pour nous aider à vivre ».

La pâte langagière intègre heureusement les mots savoureux de l’enfant, du pays, de la tribu, de l’époque, les images de l’écrivain et les symboles universels dans un récit au réalisme magique lumineux.

L’oeuvre s’affirme, subtile, délicate et généreuse, non seulement riche en force suggestive et explicative, mais réparatrice, capable de réinstaurer un fragile équilibre du monde en transmutant les malheurs et les misères par ce regard et cette écriture de poète thaumaturge.

Janine Massard nous donne ici son plus beau livre, tissé d’une grande tendresse, d’une pudeur, d’une simplicité, d’un léger humour et d’une juste distance qui se fondent pour induire un sentiment d’harmonie.

P. Y. L.

Janine Massard. Le jardin face à la France. Bernard Campiche, 2005.

(Le Passe-Muraille, No 67, Novembre 2005)

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