Le Passe Muraille

L’œil du crocodile

CARNET NOMADE, inédit,

par René Zahnd

« Regarde-le, le Vieux ! Tu le vois ? Il est dans son trou, il a mangé il est content ! Content ! » Un sourire éclatant déchire le visage d’ébène : Amadou jubile. « On va s’approcher ! » Il manœuvre avec l’habileté d’un filou d’eau douce, coupe le moteur de la barque. La proue s’encastre dans le fouillis de branches et de racines. «Le Vieux» n’a pas bronché. Sacrés crocos ! A les voir comme des souches d’arbres, on se de- mande parfois si ce corps est vraiment doué de vie. Salut le Vieux ! Tu permets qu’on reste un moment ?

Un peu de boue le recouvre. Il semble en fraternité avec le bois mort qui l’entoure. Pas un tressaille- ment. Les yeux ne cillent pas. Et puis ce rictus zébrés de dents… C’est vrai qu’il a l’air content, l’animal ! On perçoit encore un léger clapotis contre la coque, l’envol d’un jacana. Nous sommes à deux mètres l’un de l’autre. Me voit-il seule- ment ? Comment me per- çoit-il ? Et moi ? Pourquoi je le fouille du regard avec cette insistance ? Qu’est-ce que je cherche chez lui ? La trace d’un secret perdu, le vertige des millénaires, l’incagé ? Que caches-tu dans ton silence ? Que dissimule ton aptitude à l’immobilité, toi qu’on dit né du chaos des origines ?

Soudain le fil qui relie nos deux regards incise le temps. Des souvenirs se bousculent en désordre. Ce marchand furtif du sud marocain qui déballe devant moi le fossile impeccable d’un crâne de crocodile, avec ses rangées de lames : « Je l’ai trouvé moi-même dans le Sahara. Je connais un endroit où il y en a d’autres », me glisse l’homme, et je rêve de ces sauriens gés dans leur attente minérale, au cœur d’un océan de sable. Puis cet étang quelque part en Guinée-Bissau. Des heures sur la rive à contempler la surface lisse qui re était si parfaitement tout ce qui s’o rait à elle. Alors parfois, sans provoquer la moindre ride, comme s’ils traver- saient de la soie, surgissaient ici ou là des museaux de crocodiles. Ils venaient d’un autre monde, de profon- deurs invisibles, perçaient un instant le miroir, avant de replonger, maîtres des apparitions et des disparitions qui peuplent tant de mythologies.

Une autre fois, au Burkina, en marge du gou- dron tendu entre Ouaga et Bobo, cette mare sacrée surpeuplée de « caïmans », comme on les appelle là-bas. Le village, dit-on, vit en har- monie parfaite avec la colo- nie de sauriens : une vieille légende de chasseur sauvé par un des reptiles semble sceller le pacte pour l’éter- nité. Craints partout ailleurs, chassés voire extermi- nés, ils sont, dans ce coin du Sahel qui fleure bon l’animisme, les dépositaires des âmes. On leur réserve des sacrifices, des cérémonies et même un cimetière où leurs restes peuvent reposer. Tout ça très loin de l’Egypte. Mais dffii cile de ne pas penser aux crocodiles embaumés ou à Sobek, mi-homme mi-crocodile, symbole de la force des pharaons, divinité char- gée entre autres de dévorer les âmes qui n’ont pas su se justi er. Partout on attribue au crocodile un bel appétit, lui qui en réalité se contente de cinquante repas par an- née ! Il y en a même pour prétendre que tous les soirs, il dévore le soleil.

« On y va ? » Amadou recoud le temps et l’espace. « Oui, on y va ! » Heureusement, le moteur ne démarre pas du premier coup. Salut vieille peau antédiluvienne. Je te retrouverai. Ailleurs, dans un autre temps. Quelle importance pour toi qui peuple la planète depuis 65 millions d’années ! 65 millions ! Le lien avec les dinosaures. Et un temps où l’homme n’était peut-être même pas encore un rêve (ou un cauchemar) dans l’esprit de quelques dieux bou s d’éternité. Et je te scruterai encore. Je fouillerai tes yeux à la pupille aussi verticale que celle des chats. Oui, je te retrouverai, canaille primordiale, au bord d’un fleuve, dans un marigot ou une mangrove, n’importe où, n’importe quand, parce que voir un crocodile, c’est voir tous les crocodiles. Et voir s’ouvrir quelque chose du gouffre en soi.

R. Z.

Le Passe-Muraille, No 85, mars 2011.

 

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