Le Passe Muraille

Les beaux jours

 

 (Suite autobiographique de Fabrice Pataut)

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Sidonie et l’araignée

Le temps que je m’exerce à la contemplation de mots dont je voudrais qu’ils soient les miens, non par paresse, c’est bien trop tôt, mais par un mélange difficile à défaire de vanité et de faiblesse, voilà que d’autres les devancent en contrebande, exacts, ajustés, et — je le sais sans attendre — aussi réfléchis que dévergondés. Ils viennent de l’intérieur de la chambre, de son lit à une place, de sous l’oreiller, et profitent de la lumière blonde qui filtre à travers les  persiennes pour lui ravir l’or qui, de l’autre côté, baigne la rue de Longpont tout entière. C’est une lumière douce en automne qui souffle depuis le bois de Boulogne, glisse sur le lac gelé en hiver, scintille au printemps sur les toits des gloriettes présomptueuses du dix-neuvième siècle. Une lumière faite pour les mots.

Le couloir de la rue de Longpont est assez grand pour qu’on y circule en tricycle. Mon oncle Maurice, qui porte une moustache, est assis sur le canapé du salon. Le tricycle est rangé dans l’entrée. C’est l’heure du repos, c’est il y a longtemps, à l’heure bénévole et méridionale de la sieste, mais si je relis en pensée la description du Déluge ou des paysages gelés du Voyage d’Urien, c’est exactement la même chose : d’un côté le râle de l’eau et la peine immense des bêtes, de l’autre l’excessive blancheur des glaces polaires. Plus tard encore, dans Paludes, lu et relu avec autant d’excès, je retrouve ces phrases courtes et prophétiques : On ne sort pas. Que faire?Finir Paludes.

Comme tous les tricycles, celui de la rue de Longpont a de la boue séchée sur les roues, même rangé dans l’appartement ; comme tous les oncles de son espèce, l’oncle Maurice affiche un sourire bienveillant. Un peu nonchalant, mais bienveillant tout de même. Il a l’œil rieur. Le râle des vagues qui s’abattent comme les remparts vaincus, se démembrent, se rassemblent, reprennent un souffle au relent de chair pourrie et d’acier, ce râle-là s’entend à peine, rapport aux persiennes. L’excessive blancheur ou pureté est dans les draps et la taie. Ne pas sortir. Différer le voyage. Finir ce qu’on a entrepris. C’est une triple perfection difficile à obtenir et qui a son coût. Je ne serai pas toujours irréprochable quant à ces règles gidiennes. Je me dis maintenant avec la facilité du recul : faire fi des règles est un autre genre de vertu. Mais à l’heure de l’oncle Maurice où la blancheur des draps est à prendre au pied de la lettre, où je suis inculte et amateur de raccourcis, cette distinction entre le râle du monde et l’excès poétique n’est rien. Il faut attendre.

C’est une affaire de patience. Je repousse les draps. Je m’avance jusqu’au salon. Maurice est assis à côté de son frère Claude, mon père. Une araignée dont le corps me semble gras et démesuré s’est installée dans un angle, près du plafond. Personne ne l’a remarquée. C’est amusant comme le prosaïsme des deux frères se trouve en défaut ; aucun des deux n’a pensé chercher un balai pour l’en déloger. Ou alors aiment-ils en règle générale les araignées. Peut-être y en avait-il dans leur maison natale de Joigny et éprouvent-ils de l’affection pour elles, comme d’autres pour les chats. J’ai été dans cette maison deux, trois fois, et n’en ai gardé aucune image ; rien d’autre que son épouvantable odeur d’essence, tenace, objective. Je me garde bien de faire une remarque. On me demande si j’ai bien dormi. Oui, très bien. On s’agite en cuisine. J’entends le chuintement de la bouilloire, le cliquetis des couverts et des assiettes. Le goûter est un autre rite encore, avec ses génuflexions en sucre et la transsubstantiation domestique qui engendre à cinq heures la belle eau paisible du thé et la chair moelleuse de la pâte levée.

Ma grand-mère Sidonie pose un plateau. La brioche domine les tasses disposées tout autour en étoile, comme domineront plus tard d’autres pâtisseries dans les salons de thé où m’emmène ma mère à l’heure du goûter : Penny, place de la Madeleine, Carette, place du Trocadéro ; puis, dans un salon où je vais seul à l’époque du lycée Henri IV : chez Pons, face au jardin du Luxembourg. J’observe le plafond pour jouer, pour ne pas lui dire merci. Parce que si je devais dire merci à Sidonie… combien de fois par jour faudrait-il le faire ? Des milliers. Que ne fait-elle pour moi ? Son corps, sa voix, son sourire, ses vêtements convenables, sa petite coiffure frisotée : je suis au centre de chacune de ses choses ­— la chair, le tissu, la vibration de l’air, les dents très blanches et petites, toutes petites, des quenottes. La vie, ma vie toute entière est entre ses mains. Alors j’invente par faiblesse que la courtoisie, le savoir-vivre et la politesse n’ont pas droit de cité entre nous, que nous valons plus que cela, qu’ils seraient infâmes, que ce serait faire des manières de remercier, que la brioche est tombée du ciel. Comme je suis déjà assez falsificateur, je prétends observer le plafond pour le vérifier. La main de Dieu qui fit un jour monter les eaux ne vient-elle pas aujourd’hui de lâcher un gâteau ?

L’araignée est partie. Quelqu’un l’a chassée. Ou bien fait-elle sa promenade dans une autre pièce… Flûte alors ! À n’en pas douter, c’est une petite punition bien méritée.

 

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