Le Passe Muraille

Les beaux jours

 

(Suite autobiographique de Fabrice Pataut)

 

5

Vapeurs

 

L’agencement de la chambre de la rue Delabordère était fonctionnel. Moins attendu était l’accès direct à la salle de bains dans laquelle, même si je la partageais avec ma mère, je pouvais m’enfermer à clef sans éveiller de soupçons. Cette salle de bains était aveugle, ce qui veut dire que la vapeur d’eau chaude y circulait en vase clos, flottait sur place et couvrait le miroir de buée. Si je fermais à clef la porte commune et ouvrait l’autre, privée, qui donnait sur ma chambre, la vapeur glissait en direction de ma fenêtre. Ou du moins aurais-je aimé pouvoir le croire. Pour la couvrir à son tour de buée, il aurait fallu faire bouillir le bain pendant des heures. Les volutes qui s’échappaient étaient en réalité minuscules et formaient péniblement une nébulosité infime, à peine perceptible. Le passage de la vapeur dans mes quartiers était — littéralement — fabuleuse. La  matière de ces arabesques, de ces mailles, de ces mouchetures translucides était tellement éphémère, tellement fugitive lorsqu’elle s’approchait du chambranle, que ma chambre pouvait l’ignorer avec la plus parfaite indifférence et garder son aspect rectiligne, blanc et lumineux. Le nuage s’arrêtait là par timidité. Le bien-être qu’il prodiguait, l’image solide de la protection qu’il offrait à l’intérieur de la pièce d’eau, surchauffée et orientale par vaporisation, ne m’ont jamais semblé illusoires ou factices. Que la chambre en restât indigne était un signe que des évènements incertains et dangereux pouvaient s’y produire : disparitions, décès, amputations, métamorphoses — outrés, comme dans une pantomime, soulignés par une danse d’un genre macabre, mais qu’on pouvait faire disparaître d’un seul coup selon son caprice en retournant sagement à la chaleur humide du hammam.

Le râle du monde n’était pas si loin, et l’excès poétique qui devait lui répondre appartenait encore au domaine du rêve, de l’intuition mal dégrossie. Assis au bureau ou allongé sur le lit, je passais dans cette chambre des heures entières à crayonner, à lire des histoires, à feuilleter l’encyclopédie Larousse en dix volumes, à m’habituer aux mots, à m’en imprégner sans méthode, de façon instinctive et musicale, à soupeser leur pouvoir de nous faire dire des choses qui nous échappent, ou alors exactement le contraire de ce que nous croyons avec la plus grande fermeté. Cette leçon d’ironie — de distance, d’ailleurs, plutôt que de moquerie —, cette idée qu’on s’avance toujours sur la chasse gardée des autres dès qu’on passe sa porte et que l’euphémisme, la litote et la négation du contraire nourrissent au bout du compte l’intempérence poétique, cette leçon-là a été apprise et ressassée au cours de mes années d’école primaire, dans la chambre du 17, avec sa mappemonde lumineuse et sa pièce d’eau secrètement envahie par la vapeur. L’euphémisme et la litote vont qu’on le veuille ou non dans le sens de l’atténuation, mais  l’affaiblissement reste bien sûr de surface. Il y a, derrière, une peur cachée, un mal immature, le bonheur secret de l’exception, de la difformité morale et esthétique.

F.P.

 

 

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