Le Passe Muraille

Les beaux jours

 

 

Suite autobiographique de Fabrice Pataut

12

Delabordère, encore

Il est temps je crois de faire une pause, d’oublier rien qu’un peu la deuxième adresse, jusqu’à l’île et son eau verte, gracieuse et trouble, de laisser respirer à son aise et pour le pur plaisir ce lieu rêvé de vie parallèle, cette rue Delabordère si neutre dans sa facture et si étonnante par sa perfection consolatrice. Rien n’y est — comment dire ? — formellement décidé. Tout y est sereinement stable, en attente de fracture, notamment tout ce qui plus tard me tiendra éveillé suite à la mort des protagonistes, et même longtemps avant, une fois faites les premières vraies lectures qui sont comme les premiers baisers. Le goût s’attarde sur les lèvres, parfume depuis ce fragile promontoire doux comme les fraises le corps tout entier. J’y suis encore vierge, ne lisant rien, enfin rien qui nuise ou compromette, facilement convaincu par les conseils bienveillants — et encore, je n’y crois pas trop. Mais c’est sans importance. On se doute bien que je ne suis pas tout à fait dupe, que j’ai un tour dans mon sac. C’est donc encore une chambre d’enfant, et le premier signe que l’enfance est révolue est que la deuxième chambre avec vue sur le chevet de Notre-Dame de Paris n’a ni coffre ni mappemonde, mais plutôt une grande table qui fait figure de bureau, sur laquelle viennent se poser d’eux-mêmes début septembre un livre de latin et un autre de mathématiques.

Avant, maman dort à côté dans une pièce qui sert à parts égales de salon et de bureau, une belle pièce fortement lumineuse où est installé son desk en palissandre de la Maison danoise depuis lequel, assise derrière ses dossiers, une boîte à timbre en argent embossée de dragons chinois et une autre en ébène mat qui sert pour les trombones posées côte à côte, elle concocte toutes sortes de fantaisies immobilières destinées à nous faire vivre tous les trois dans un confort qui va de soi. Rien n’est trop cher, ni d’une qualité reservée à quiconque serait élu, ni si loin des conséquences inattendues de sa volonté inflexible qu’il ne puisse un jour nous faire le plaisir d’être nôtre. Grâce à quelques codicilles qui font de parfaits intrus les uniques héritiers de biens de famille, l’appartement de la rue Delabordère, qui a sa vie propre, son autonomie, une âme à soi et des murs très blancs, se peuple de choses de marque, d’artéfacts de prix et de matières nobles sans que rien n’y paraisse trop. Il nous fait des mimiques, des sourires en coin et de ces petits gestes impudiques des maîtres qui imitent innocemment les gens de maison à force de vie commune et pour ainsi dire conjugale.

Je n’ai encore aucune obligation, les jours passent comme enchâssés dans une douce nonchalance qui aurait la couleur dorée des cadres en citronnier. Ce n’est qu’après, dans l’Île, que je m’égare cent fois, que des efforts sont nécessaires et que le profil net et dessiné d’un but à poursuivre se construit, qu’on doit s’efforcer d’atteindre et qui dépasse de loin ce qu’une vie pleine d’embûches nous réserve dans sa phase sublunaire. Il y a une loi à respecter, sans nul doute plusieurs, organisées dans une sorte de Pentateuque inflexible dont la lecture et la morale restent fermées aux imbéciles, des obligations dont on se dit avec quelque difficulté qu’il faut s’y soumettre bien qu’elles n’auront pas leur sanction dans la vie présente. Mais avant, puisqu’il y a aussi bien un mais qu’un avant, ah non, pas du tout, les bouquets sont des bouquets, les petits mensonges des petits mensonges et ainsi de suite, d’autant plus qu’une vaste multiplicité de gestes féminins s’emparent des choses de la vie avec une indéfectible grâce. Les doigts de Sidonie qui s’affairent aux moules et aux cuillers, remettent le col de ma veste, pressent ma paume au moment du départ, ceux de maman qui poussent le levier de vitesse en avant, le tirent en arrière et le forcent enfin sur le côté droit, le bras allongé sur le dossier de mon siège pour garer comme il faut la décapotable lorsque nous sommes arrivés à tel restaurant, à tel salon de thé, à tel grand magasin, protégés par des mitaines de conduite en cuir fauve trouées aux articulations, et qui glissent pour défaire mes cheveux après avoir serré le frein à main. C’était pour rire, bien sûr, elle les recoiffe et Paris est à nous.

Un fil toujours nous relie à notre rue préférée où rien ne se passe, une rue vierge pour un immeuble neutre aux paliers encaustiqués, à notre étage, à notre porte qui est tout à fait comme la porte d’un coffre dont le jeu de clefs est en deux exemplaires. Et derrière la porte et la salle d’eau aux chaudes vapeurs, il y a encore et toujours la chambre et le bureau à mappemonde, avec, posés sur le sous-main d’enfant imité des vrais sous-mains pour grandes personnes, des notes, des dessins avec des titres, des dialogues, des historiettes. Agité par une volonté de datation et de classement, peut-être sous l’effet d’une peur que ces choses sans prix se froissent et se perdent, j’en fait des petites piles organisées par genre que maman glisse dans des enveloppes pour notre postérité comme elle fait avec les photos de son passé que je connais pas, le passé de Tel-Aviv et celui plus ancien encore de la rue Vaneau. Toutes ces notes et dessins sont quant à eux du temps de la rue Delabordère, un temps hors du Temps qui ne passe ni s’étire, reste sagement figé et attend que quelqu’un vienne lui dire ses quatre vérités. Les mots jetés là sont encore astreints à leur fonction utilitaire. C’est à peine s’ils disent plus ou autre chose que ce à quoi les dictionnaires les destinent. En scribouillant par drôlerie, je dévie à peine, petitement (quoique…) de l’usage.

F.P.

 

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