Le Passe Muraille

Les beaux jours

 (Suite autobiographique de Fabrice Pataut)

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Conversations avec la cruauté

 

Un dessin évoque bien cette époque hésitante, encore à cheval entre le 17 et le 38, où le cruel et le macabre se bousculent pour occuper tout l’espace :

 

 

Le goût pour le mal, ou tout au moins pour la représentation de sa menace imminente, a fait son entrée. Le mal dont je n’avais qu’une fausse idée (l’idée de la mauvaise intention qui minaude et fait la sucrée comme au guignol) n’est plus une chimère. Le mal est un fait, la blessure qu’il inflige un autre encore. D’où sa platitude, sa présence factuelle et attestée. Le mal, dirait-on, est une chose publique. Maintenant que Sidonie a gagné en objectivité et même en matérialité, à la manière de Claude qui vit ailleurs depuis toujours, tout est permis, en particulier n’importe quoi et son contraire. Le quai d’Orléans sera donc le lieu des contraires. C’est aussi le lieu du refuge, et la voie du refuge est toute tracée. Au 17, il était partout ; l’ensemble tenait lieu de havre. Au 38, le refuge est sur les rayonnages de la bibliothèque qui a bloqué l’accès à l’alcôve ; l’alcôve, de l’autre côté, est comme il se doit le lieu des rapports amoureux ou, mieux, de ce qui les précède et les prépare. J’y pends mes vêtements et ces vêtements seront très vite des instruments de séduction, des manières de paraître, mais surtout de feindre, de jouer, de poser, de prétendre, de brouiller les pistes. J’ai pour amies deux portes qui ouvrent sur un univers secret dans le grand appartement du 38 : celle de ma chambre aux murs couverts de dessins et de livres, et celle de l’alcôve où je range bientôt toutes sortes d’habits, tantôt chinés aux puces de Clignancourt, tantôt faits sur mesure par monsieur Artex, un tailleur soigneux de la rue des Archives, tantôt empruntés aux penderies féminines dans ma période glam-rock. C’est selon l’humeur. D’un côté du mur-bibliothèque, je lis ; de l’autre, je m’habille. Les deux penchants sont concomitants, amis, complices.

Le goût pour le mal vient tout droit de Poe dans la traduction Baudelaire. Je dessine sur des feuilles de papier Canson, rangées dans une valise plate aux arêtes cloutées offerte par mon oncle Jean, « La chute de la maison Usher », « Le puits et le pendule » et « Le cœur révélateur ». Ce sont des dessins à la gouache de grand format, qui forcent le trait sur le morbide, avec des coulures d’encres, des crânes fendus, des croix, des taches informes à l’origine douteuse, de la cire fondue. Les lectures baudelairiennes sont les seules que je partage avec quelques camarades de lycée. Il y aura encore Lovecraft, et ce sera tout pour le partage. Je vois une filiation entre la lecture d’Artaud, plus intime et ancienne, ces échanges de lycée autour de Poe, la lecture plus tardive de Naissance de la tragédie et celle, à peu près contemporaine, de L’érotisme de Georges Bataille. Il y a eu des week-ends passés dans la propriété de famille des éditeurs Nathan. Le fils, un camarade de classe, m’y invitait, et nous passions la nuit à faire à défaire le cruel et le macabre avec d’autres lycéens fervents connaisseurs du bizarre. Nous ne dormions pas, nous étions fatigués, nous faisions le tour du parc la nuit, pieds nus dans l’herbe froide, menacés par les ombres, les hiboux, à la lumière d’une lune de carton-pâte blafarde et maladive. Et puis il y a eu d’autres week-ends, beaucoup plus réguliers, en compagnie de Marc Nicolle, un ami du lycée Henri IV, dans sa maison de famille à Bois-le-Roy où nous avions quartier libre. Le père de Marc était psychiatre quai Bourbon. Je le trouvais sévère et sympathique. Il nous avait très gentiment aidé à faire un exposé sur la schizophrénie en classe de troisième, que nous devions présenter ensemble, Marc et moi, en cours de français. Ce fut un succès. Nous avions sous la main un exemple saisissant de patient catatonique dont l’inertie motrice avait conduit à des brûlures terribles suite à l’abandon de son bras sur une plaque de réchaud électrique. Il y avait d’autres patients encore, dont j’ai oublié les symptômes exacts, qui allaient de la surdité imaginaire à la lacération lente et systématique du bras du fauteuil sur lequel ils devaient s’asseoir dans le cabinet sombre et convenable du professeur Nicolle. Le père de Marc adorait raconter ces histoires. Il offrait peu de commentaires, jugeant que notre travail d’écolier était précisément de rattacher ces cas individuels à la théorie psychiatrique qui faisait l’objet de notre exposé. C’était déjà l’époque de l’anti-psychiatrie, de toutes sortes de mouvements alternatifs qui annonçaient la mort de la famille et prônaient l’homosexualité révolutionnaire. Cette modernité sulfureuse ne passait pas les lourdes tentures du cabinet du quai Bourbon où le docteur Nicolle s’amusait à décrire le comportement étrange de ses patients. C’était notre professeur de lettres, monsieur Sébastianoff, qui introduisait des idées subversives du bout des lèvres sans avoir l’air d’y toucher, avec un petit air amusé. Il élargissait le cadre du cours de littérature en l’ouvrant à des questions sans doute incompréhensibles pour la plupart des élèves d’une classe de troisième. Ce sont ces premières lectures non littéraires, requises par un professeur de littérature qui nous jugeait adultes et présentait Barthes et la grammaire transformationnelle dans des termes étranges et poétiques à leur manière, qui m’ont donné le goût philosophique pour les énigmes complexes et abstruses. C’était un bel esprit, anarchiste et libre. Il riait avec les yeux, ses phrases étaient denses et construites, sans égard apparent pour notre immaturité. Il en émanait une drôle de beauté à la fois classique et inquiétante.

Avant qu’un goût tout intellectuel ne se développât — un peu à la manière d’une plante exogène qui vient se greffer et n’affecte tout d’abord que la superficie du terrain — il y eut donc cette disposition immature et affectée pour la terreur et, plus largement, pour tout ce qui apprête la mort et en cache l’abstraction sous une apparence sensible : ossatures, dépouilles, murs vides et chaulés, cendres.

L’un des jolis rôles du vent est de les disperser ; le sentiment concomitant est que la dispersion est injuste. Ce qui se perd ainsi doit sans doute se déposer quelque part, voudrait-on dire pour se rassurer, peut-être à la cantonade, pour faire une sorte de vœu propiatoire sans s’adresser à quiconque. Le problème, une fois de plus, est que quelque chose n’ait pu être mené à son terme. L’effritement, l’interruption, devant lesquels nous sommes jeunes, poltrons, indécis et précipités, est déjà bien difficile. Lorsque même cela n’est plus et qu’une partie de nous est revenue à l’état naturel — envie, projet, et même, pourquoi pas, ce que nous avions pris pour un destin contingent mais non moins fatal ­—­ nous avons droit à une convalescence. Toutes sortes de conseils — faites comme si, passez outre, ne dites trop rien — sont prodigués, et tandis qu’on voit les autres multiplier les messages de sympathie, on ne voudrait rien tant que s’y remettre. Ces cendres, pour être définitives, ne le sont que d’un certain point de vue. S’il n’y avait de renaissance, de puissance cachée dans les plis du néant, il semble au contraire que nous ne tenterions jamais rien. C’est ce côté mesquin de la mort qui est agaçant. Que faire, sinon passer outre ? Tout ce qui peut instruire le procès jouera son rôle à un moment donné. Si l’haleine est courte, il faut une pause ; si la chaleur accable, ouvrir la fenêtre, etc. Aller au plus simple avec les cendres est une bonne règle de conduite. Je ne me suis rien imposé ; il n’est question de règle qu’a posteriori. J’ai fait comme si les cendres avaient droit aux mêmes égards que la chair qui les précède et ce petit principe, ou plutôt cette intuition naturelle, m’a conduit à voir dans ces pertes abruptes, dans ces disparitions, amputations et métamorphoses seulement soupçonnées dans ma chambre de la rue Delabordère, des évènements majeurs en continuité avec la vie ordinaire. Cette amitié de l’ordinaire et du bizarre, sans cesse renouvelée, jamais trahie, mérite qu’on la dissèque, et l’île Saint-Louis, avec tout autour, sur ses flancs et sous ses ponts, une eau souvent agitée, tantôt couleur de merde, tantôt couleur d’huître s’est prêtée à toutes sortes d’expérimentations in vivo.

F.P.

 

 

 

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