Le Passe Muraille

Les beaux jours

(Suite autobiographique de Fabrice Pataut)

 

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Sidonie s’en va

 

J’ai donc par-devers moi des brouillons, des croquis, des barbouillages, la première ébauche d’une Éloge de la tortue qui circule au lycée et reçoit les félicitations amusées d’un professeur de français, des poèmes macaroniques, des pages d’écriture automatique rédigées à plusieurs au moment des interclasses, dont un faux western urbain pointilleux sur la question de la ponctuation qui commence par  «Nouillorque, [virgule]». L’élément mâle apparaît sous la forme d’un beau-père qui sera jusqu’au bout invraisemblablement beau-père, une sorte de caricature de pièce rapportée. Il déteste Sidonie — et moi, bien sûr, par l’intermédiaire de ma fidèle interprète. Je reviens du lycée, un jour, et Sidonie me dit qu’il l’a menacée de mort. Elle pleure, me prend par la main ; sa douleur est telle d’avoir affronté seule cet homme terrible qui nous sépare et de devoir nous quitter, que son visage s’en trouve transformé. C’est un visage gai de petite fille qui apparaît derrière ses larmes. Il n’y a là ni peur, ni désir de vengeance. Je vois la seule amertume du chagrin qu’elle devra supporter sans nous lorsqu’elle sera seule chez elle le soir, et la douce certitude que rien, quoi qu’il arrive, ne nous séparera. Rien, insiste-t-elle. Alors, quand nous reverrons-nous ? Demain. Ma mère l’emmène sans attendre hors de la maison, j’ai oublié où. Je vais visiter sa chambre au milieu de la nuit, au bout du couloir. C’est la chambre qu’on appelle depuis le début la chambre du fond. Tout est silencieux. La colère de Jacques, beau-père, est retombée. Je referme la porte. En quelques minutes, cet après-midi, le 38,  quai d’Orléans s’est métamorphosé. Je dois désormais vivre dans un lieu interdit à Sidonie. Je m’asseois sur son lit. Elle a posé sur sa table les petites choses qu’elle n’a pas eu le temps de fourrer dans sa valise : une pendulette de la marque Jaz avec des aiguilles fluorescentes, une pile de mouchoirs blancs repassés. J’en prends un et le respire longtemps. C’est son odeur de citron. C’est Sidonie sous les espèces indécises d’une effluve. Des années plus tard lorsqu’elle sera morte, c’est ainsi que je la retrouverai toujours : moi assis au bord d’un lit et elle sous la forme d’une vapeur invisible, d’un visage si inflexible devant la méchanceté du monde qu’un simple arôme suffit à le faire sourire.

Éloge de la tortue a été suivi d’Éloge du nez, surréaliste et un rien potache, puis, inévitablement, d’Éloge des grands-mères, griffoné sur un cahier à l’heure libre qui suivait la cantine, comme un délassement postprandial, recopié à la maison à la machine à écrire pour faire plus professionnel que La traversée. Cette écriture-là, pleine de fantaisie, de légéreté et de fausse érudition, allait droit au but : faire rire. C’était du déconnage, mais du déconnage très conscient de son pouvoir. Nouillorque, [virgule] cultive, comme la trilogie des Éloges, une forme délibérée de cuculterie. Le Second éloge de la tortue contient un appendice intitulé Sketches et tartines, farci de néologismes cucultiers dont, pour mémoire, des interjections de découragement ­(Meudène !), de moquerie vieillotte (Pouloudrout !) ou de joie triomphale (Jodézicrème !). Sidonie éclatait de rire en les lisant. Elle en était fière et n’y comprenait rien, bien que ces fantaises fussent animées d’un esprit assez proche des facéties de Max Sennett ou de Laurel et Hardy, qu’elle adorait et m’emmenait voir au cinéma avec une amie de Perpignan qui ressemblait à une vieille cocotte, madame Mestre.

F.P.

 

 

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