Le Passe Muraille

Les anges sont fatigués

 

À propos des nouvelles de William Trevor,

par Anne Turrettini

Curieusement, les romans de William Trevor ont été traduits en français avant ses nouvelles, quand bien même dans le vaste monde des lettres anglo-saxonnes l’écrivain irlandais a tout d’abord été reconnu comme un maître de la nouvelle. Les éditions Phébus ont heureusement décidé de rattraper ce retard et publient, après la parution en 2003 du très beau roman Lucy, un troisième recueil de nouvelles, intitulé Les anges dînent au Ritz, qui rassemble onze textes de William Trevor parus en anglais entre 1967 et 1990.

Aucune nouvelle ne ressemble à une autre, tout comme aucun personnage ne peut être confondu avec un autre. Pourtant, un trait est commun à presque tous les enfants, les femmes ou les hommes dont William Trevor raconte l’histoire, qu’ils vivent ou séjournent dans la campagne irlandaise, dans la banlieue londonienne ou en halie, qu’ils soient pensionnaire, professeur de conduite, maîtresse d’école, chanoine, fille de paysan, femme au foyer ou encore auteur de guides touristiques : ils tentent d’échapper au réel en vivant l’essentiel de leur existence dans un monde imaginaire.

Cette relative «absence au monde », qui a plusieurs origines, se manifeste naturelle-ment de différentes façons. Sous une forme légère, elle est causée par l’ennui, celui qui envahit J.P. Powers, professeur de conduite dans Les cogitations de J. P. Powers , ou Nancy Simpson, une ancienne chanteuse de revue dans Un déjeuner en hiver. Powers, dont l’esprit s’emplit de « pensées [qui] lui [trottent] comme des lièvres. Et [qu’] il ne [sait] comment attraper », rêvasse, ferme les yeux et laisse ainsi un matin son élève, miss Hobish, âgée de soixante-treize ans, qui prend des leçons de conduite depuis cinq ans, enfoncer tranquillement l’Austin qu’elle conduit dans l’arrière d’une camionnette… Nancy, elle, est si absorbée par ses souvenirs amoureux et ses fantasmes qu’elle froisse négligemment l’homme qui la courtise et se ridiculise en flirtant avec un garçon de café bien plus jeune qu’elle.

Le deuil est également un événement qui secoue, transforme et isole ceux qui restent, qu’il s’agisse du chanoine Moran, dans Soleil d’automne, qui pleure la mort de sa femme bien-aimée, de l’auteur de guides de voyages, dans  Cocktails chez Dooney, qui rêve de la femme brièvement rencontrée et mystérieusement disparue, ou de la maîtresse d’école d’une soixantaine d’années, dans Attracta, dont la vie est soudainement bouleversée par un sordide fait divers qui fait resurgir dans sa mémoire tout un pan de son enfance.

Cette absence au monde atteint son paroxysme dans Histoire de pension et Une famille heureuse, deux nouvelles inquiétantes où l’on assiste à la naissance de la folie chez un pensionnaire manipulé par l’un de ses camarades et chez une femme qui mène une vie de mère de famille ordinaire.

Six des nouvelles de ce recueil se déroulent en Irlande, à une époque où les petits catholiques insultaient encore les enfants protestants en les traitant de « Parpaillot-pouillot couille-molle », lesquels répliquaient invariablement « Calotins, calotins, vont à la messe à cheval sur le cul du Malin ! ». William Trevor, qui est un maître de la litote et ne manque pas d’humour, n’épargne pas, dans de nombreux textes, la famille, valeur sacro-sainte de la société irlandaise, notamment dans la nouvelle éponyme du recueil, où des couples se livrent à l’échangisme pour mieux tromper leur ennui, ou encore dans l’admirable nouvelle intitulée Mr. McNamara, où un adolescent, hanté par les histoires mystérieuses que racontait son père à propos d’un ami qu’il voyait régulièrement au bar du Fieming’s Hotel, découvre brutalement, en se rendant subrepticement dans cet établissement au charme désuet, la double vie de son père. D’un classicisme savoureux, les nouvelles de William Trevor n’en sont pas moins saisissantes.

A. T.

William Trevor. Les anges dînent au Ritz. Nouvelles traduites de l’anglais par Katia Holmes, Phébus, 2004, 246 pages.

(Le Passe-Muraille, No 60, Juillet 2004)

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