Le Passe Muraille

L’enfant de vieux

Récit inédit de Charles Sigel

Ma mère disait isait : « S’il t’arrivait quelque chose, j’en mourrais de chagrin » et elle ajoutait : «… et ton père qui a eu tant de malheurs ». Il y avait dans leur chambre la photo d’une petite fille morte autrefois. Un accident horrible. « Rends-toi compte. Brûlée le jour de sa première communion. » C’était à Vaise, un quartier excentré de Lyon. Il y avait dans un grand carton des papiers qu’on n’avait jamais osé jeter, les factures d’une clinique, un avis de décès découpé dans le journal, des lettres de condoléances éplorées (leur encadrement noir, les paraphes, les pleins et les déliés). « Sa maman a eu tellement de chagrin, elle en est morte. » Le chagrin, la mort, l’accident. Les mères qui mouraient. Que les enfants tuaient, pouvaient tuer, allaient tuer.

Sur les rayons hauts du placard, il y avait trois cartons marron. Sur l’un, il était écrit «Tiroir du buffet », souvenir d’un déménagement. Quand j’étais seul (je l’étais souvent, les parents étaient « au magasin»), j’ouvrais les cartons. Je les connaissais par coeur. Des copies d’actes notariés sur papier pelure bleu. Un abécédaire à la couverture rose pour brodeuse de trousseau. Une lettre de l’oncle Paul disant qu’il était allé voir le généalogiste. C’était sous l’Occupation, il fallait justifier que les mères et grands-mères n’étaient pas juives. Avec une épingle (qui avait rouillé et laissé une trace sur la lettre), l’oncle avait joint des certificats de baptême et l’attestation que Marie-Félicité Baitard avait bien été abandonnée dans le « tour » de l’hôpital de la Charité. Mais de cela, des origines, on ne parlait jamais. Jours d’avant ma naissance que je reconstituais en feuilletant les papiers jaunis. Peut-être que j’aurais pu ne pas naître.

Oh, ces cartons ! Sur un papier fin, un peu craquant, tracés d’une encre noire, des graphes, des lignes, des spirales. Cabalistiques. Comme un schéma d’électricité saisi par la démence. Il me fallut des recoupements pour comprendre. C’est que ma mère voulait tellement avoir un enfant. «Je l’ai eu après quatorze ans de mariage », racontait-elle. À la fin, elle n’y croyait plus. « Et puis il y avait la différence d’âge avec ton père. » Il était de 1891, elle de 1907. Alors elle avait appris qu’une cousine, elle aussi en mal d’enfant, avait consulté un magnétiseur, lequel, observant son pendule, avait conseillé de changer l’orientation du lit conjugal. Par la vertu des « rayons cosmiques », elle serait exaucée. Ainsi fut-il et pour moi aussi. Grâce au généalogiste on n’était pas morts ; grâce aux rayons cosmiques j’étais né. Ma mère, j’imagine, alla consulter en grand secret ce charlatan, d’ailleurs efficace: plus tard j’appris que mon père, fâché d’apprendre qu’il allait être père alors qu’il en avait passé l’âge (il approchait la soixantaine), aurait voulu qu’on me fit «passer». Ou trépasser. Refus de ma mère. Ainsi naquis-je.

Oh, ces cartons! Et cette photo : dans un noir et blanc d’après-guerre, le pas de porte d’un autre magasin, cours Lafayette, la « Maroquinerie Léna»; dans la vitrine, des sacs à main et des cartables ; ma mère sur le seuil, une robe faisant un peu blouse, ou l’inverse, en tout cas le visage radieux, moi dans ses bras, combien ? Huit mois peut-être (oui, ça doit être cela, on serait donc en automne, d’où les cartables exposés), un bien bel enfant, fixant l’appareil, le sourcil froncé (une expression que j’ai toujours), la cuisse ronde, les pieds nus, mais elle sur-tout, radieuse, rajeunie, sans plus cette dureté qu’elle montrait sur les photos d’avant. « S’il t’arrivait quelque chose, j’en mourrais de chagrin. »

Oh, ces cartons! L’enfant de vieux fouillait toujours. Je crois bien qu’il ne savait pas grand-chose de la conception des enfants. Il supposait quelque opération un peu magique, il s’imaginait fils de duc. Plutôt que de ce père qui aurait pu être son grand-père. Qui avait fait la guerre, pas celle-ci, l’autre.

Dans les cartons, il y avait de vieux numéros du Souvenir, le bulletin des anciens du 133. Sur le mur du bureau, au magasin, le père avait cloué une photo de groupe: l’amicale du 133 posant sur trois ou quatre rangs, un jour de congrès, au début des années cinquante d’après les costumes (il y avait ceux qui avaient réussi dans la vie, leur air avantageux, et ceux qui chaque année remettaient le costume devenu étriqué de leur mariage) ; ils étaient là, Thivet, Fonlupt, Simon, Rojat, Fratacci, Henry, ces noms inoubliés depuis si longtemps ; seul ne me revient pas celui du pauvre paysan du hameau de Grattoux, près Saint-Rambert-en-Bugey, qui « à l’époque héroïque » fournissait mes parents en beurre et en poulets. L’époque que mon père disait héroïque, c’était l’Occupation. Ma mère et lui allaient au ravitaille-ment, pédalant à s’épuiser sur des vélos, le beige pour elle, le noir pour lui, que j’utiliserais l’un puis l’autre pour aller au lycée.

Au dos de la photo de groupe, chaque fois qu’un camarade s’en allait, mon père écrivait son nom, suivi d’une croix et d’une date. On le voyait à peu près au centre du groupe, le sourire charmeur, ironique, adorable. Ce sourire! Quand il mourut, une dame élégante vint me toucher la main : «Ah, votre père! J’aimais tellement son sourire » et je crois bien que l’encore belle Mme M. avait les yeux un peu brillants.

L’enfant de vieux aurait tellement voulu avoir comme les autres des parents sans mystère, sans passé, sans enfant mort, ni Grande Guerre. Sans le silence. Un jour, la mère mourrait et le fils resterait seul avec le père. Le silence. La voix de Léon Zitrone, la lame d’un canif qui racle en grinçant le culot d’une pipe. Dans le placard, les trois cartons. Le silence a englouti la mère qui n’est plus là, dont le père et le fils ne parlent jamais. Celle qui était si radieuse sur le seuil de la maroquinerie Léna avec la robe-blouse de coton vert d’eau ornée d’un croquet sur la manche (je la connais, cette robe, elle resta longtemps pliée dans l’armoire à glace, où je fouillais aussi quand j’étais seul). Le silence qui a englouti la mère. Le père qui ne parle pas. D’ailleurs de quoi parler ? Et je me tais aussi.

C. S.

Pour mémoire : Charles Sigel. Le zist et le zest. Chroniques. Editions Zoé, 2005. 176 pages.

(Le Passe-Muraille, No 66, Août 2006)

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *