Le Passe Muraille

Lecture privée

« Figure, noble Figure, en attendant l’heure de la délivrance,allons faire un autre voyage dans les continents du soleil couchant : le ciel au-dessus du jardin est comme la carte, bleue et dorée, d’un autre monde… »

Valery Larbaud,
L’heure avec la Figure, in Enfantines (1918)

 

Nouvelle inédite de Philippe Banquet

 

– Entrez, entrez, installez-vous, je ne vous attendais pas.

– Voyons Monsieur Paul, nous sommes jeudi et c’est l’heure de la lecture. Je vous ai choisi une nouvelle française, pas trop longue.

-Oh quelle bonne idée ! Quel en est l’auteur ?

– Il s’agit de « L’heure avec la Figure », tirée du recueil Enfantines, de Valery Larbaud.

– Larbaud, Larbaud … Ce nom ne m’évoque rien, jamais entendu parler. Mais vous avez ma confiance, Madame Duverger, je vous sais le goût sûr. Installez-vous confortablement, commençons quand vous voudrez.

***

J’aime beaucoup sa voix. Son timbre doux et chaud semble caresser les phrases, qui s’enchaînent au déroulé paisible de sa respiration, de ponctuation en ponctuation ; arrêt court, à peine marqué, pour les virgules ; pause plus affirmée à chaque point, avec le silence nécessaire quand il faut sauter vers un autre paragraphe. Et ce pas chassé, posé et glissé, dans la gourmandise du point-virgule, ce subtil lien maintenu entre deux propositions partageant le même lit. De temps à autre, elle lève les yeux du livre, me regarde comme pour s’assurer que je n’ai pas décroché, puis, rassurée, reprend sa narration.

Quelle belle prose nous offre cet auteur. Bien que je ne sache rien de lui, je peux le situer, de par la sûreté formelle de son style, sa bienveillante lucidité, d’après ses personnages tout à la fois datés et singuliers, inscrits dans une époque et un espace déterminés : un grand bourgeois éclairé, début du vingtième siècle, peut-être entre les deux guerres. Sa nouvelle est délicieuse, j’en savoure chaque phrase, avec comme personnage principal ce jeune enfant qui espère échapper à sa leçon de piano, chaque minute de retard du professeur le rapprochant de sa libération.

– Merci, vraiment, merci mille fois ! Votre choix si judicieux d’un auteur inconnu de moi, et d’un texte d’une très grande qualité, m’a procuré un exceptionnel moment de plaisir. Vous savez, seul dans ce grand appartement, je ne m’amuse guère, vous êtes mon rayon de soleil.

– Voyons, Monsieur Paul, vous n’êtes pas tout seul, Mademoiselle Lucie veille sur vous le jour et Monsieur Jean la nuit. Sans compter le docteur qui passe régulièrement.

– Oui, le train-train, nécessaire mais sans superflu. Pas de fantaisie.

– Et votre fils.

– Oh, lui, il se fait si rare.

– Deux fois la semaine tout de même.

– Si vous le dites.

***

J’avoue qu’elle m’a bluffé. Au début, je n’étais pas très chaud pour écouter une nouvelle d’un auteur français inconnu. C’est vrai, même sans convoquer le maître incontesté du genre, Maupassant, nous disposons de suffisamment de grands écrivains pour ne pas descendre en gamme sous prétexte de nouveauté. Pourtant, au bout de quelques paragraphes, je me suis laissé prendre, entraîner, puis, oui disons-le, charmer.

L’écriture est précise et élégante, deux qualités difficiles à marier ; le jeune héros, attachant, nous séduit par son imagination qui l’entraîne si loin de son apparente passivité ; un rebelle calme et bien sous tous rapports, mais qui prie pour la disparition, temporaire ou définitive, de son tortionnaire musical. Le tout mis en valeur par la voix veloutée de ma lectrice attitrée.

– Oui, vraiment, il faudra que je fasse l’acquisition d’ouvrages de cet auteur, Valery comment, déjà ?

– Larbaud, Larbaud, et né à Vichy, comme vous.

– Comment, il serait d’ici et personne n’en saurait rien ? Comme c’est étrange. Vous en êtes sûre ?

– Très bien, je vous crois, vous avez si souvent raison, et, de toute manière, qui se soucierait de vérifier ? Merci en tout cas pour la merveilleuse surprise de votre visite, et pour cette lecture impromptue, qui m’a enchanté.

***

– « Enfantines », de Valery Larbaud ? Quel titre curieux, cela ne risque-t-il pas d’être un peu puéril ? Je suis resté jeune de cœur et d’esprit, certes, mais tout de même, de là à redécouvrir la Bibliothèque Verte de mes dix ans ! Et l’auteur, inconnu au bataillon. Quitte à me faire retomber en enfance, vous auriez pu opter pour George Sand ou, encore plus fort, la Comtesse de Ségur, née Rostopchine, si ma mémoire est bonne.

– Monsieur Paul, vous êtes taquin, aujourd’hui. Faites-moi confiance – j’ai choisi dans ce beau recueil la nouvelle « L’heure avec la Figure », écoutez, vous ne le regretterez pas, je vous le promets.

Le texte est si limpide, léger et pourtant solide, tendre mais pudique. L’auteur trace un réseau ténu d’arabesques qui développent un jeu de résonances autour du jeune héros, ce petit garçon d’autrefois que nous avons chacun au fond de nous, solitaire et discret, espiègle et délicat, obéissant mais obstiné dans son invisible rébellion.

Et surtout, il y a cette phrase, une phrase écrin et bijou, une vague qui m’a soulevé, envoûté de son balancement immémorial, comme elle a soulevé et envoûté son jeune protagoniste. Tandis que le temps menaçait de se figer dans l’ennui, que chaque seconde pesait davantage et que s’obscurcissait insensiblement le ciel, se révèle soudain le secret de marbre qui vient sauver l’enfant et lui permet de s’évader dans un inaccessible ailleurs. Et me voici parti avec lui, dans un rêve d’autrefois surgi de je ne sais où, qui se déploie en mille sensations, couleurs, parfums, jusqu’au chant des oiseaux dans la ramure d’un très ancien marronnier, au fond de l’inépuisable parc de mon enfance.

Ah, celui qui a pu écrire une phrase comme celle-ci, même une seule, peut se retirer sans regret, il n’aura pas vécu en vain, ses mots vivront et aideront bien d’autres que moi à poursuivre vaille que vaille leur chemin.

– Merci, merci, et encore merci, Madame, vous m’avez ragaillardi pour les jours à venir. Que notre littérature française est riche, même le plus humble des auteurs nous offre des merveilles ! Larbaud, Paul Larbaud ?

– Valery Larbaud, oui, tout à fait.

***

Il m’a fallu du temps. Au début, la brusque apparition de la phrase m’était un cadeau du ciel, elle me transportait aussitôt au-delà de moi-même et du monde, un véritable et inespéré ravissement. J’en restais pantelant, émerveillé, il fallait toute la suite du texte pour que je recouvre mes esprits.

Puis, peu à peu, il me sembla la reconnaître. Son rythme résonnait en moi comme un appel, une sensation diffuse de déjà vécu, d’un minuscule instant de paradis retrouvé.

J’ai fini par l’attendre à chaque lecture ; au fil des mots, des paragraphes et des pages, sans savoir où nous en étions ni où nous allions, mon impatience grandissait, et la crainte de son absence ; tout à coup, elle développait sa musique et je la retrouvais, fidèle à notre rendez-vous secret.

***

–  Bonjour Madame Duverger, qu’allez-vous nous lire aujourd’hui ?

– Bonjour Monsieur Paul. Je vous ai choisi un texte de Valery Larbaud, tiré des Enfantines, « L’heure avec la Figure ». Je pense que cela devrait vous plaire.

– J’en suis persuadé, vous avez si bon goût et tellement de perspicacité pour dénicher des auteurs et des textes nouveaux.

***

Et qu’importe après tout ? Qui ment, qui ne ment pas, qui se souvient et qui oublie, le vrai du faux, le passé du présent, pourvu que m’envahisse à nouveau la houle hors du temps, que j’attends et qui m’attend.

 

Ph. B.

 

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