Le Passe Muraille

L’Échappée de William Cliff

Remembrance

qu’ai-je vu dans le noir ? un corps
qui voulait manger pour calmer
sa faim il voulait boire pour
calmer sa soif en même temps
il se donne à être mangé
à être bu mais quand il s’est
donné il s’en va par les rues
tout seul au milieu des réclames
et la tristesse de son âme
est rythmée par son pas dans l’encre
jetée aux flaques du trottoir
il va tout seul il va rejoindre
une maîtresse étrange qui
l’attend tous les soirs dans son lit
tous les soirs il couche avec elle
elle s’appelle remembrance

à peine est-il couché qu’elle lui
remplit la tête de tournantes
vues où la lumière joue sur
des êtres qui ne parlent pas
êtres sans voix hommes et femmes
monde qui songe et ne s’endort
jamais malgré la nuit d’hiver
plus longue que la mer plus longue
que l’air soufflé par le vent dont
les ailes vont sans se lasser
battre les quatre coins du monde

après avoir ainsi passé
la nuit son lit est tout détruit
il lui faudra une journée
entière afin de le refaire
puis il ira boire et manger
et se donner à être bu
se donner à être mangé
et rejeté en rue il ira
frapper le trottoir avant
de rejoindre encor sa maîtresse
étrange en son lit qui l’attend

qu’ai-je vu dans le noir ? un corps
qui se donne à être mangé
et mange et n’est pas rassasié
et quand il rentrera dormir
tout seul une maîtresse étrange
avec lui viendra se blottir

 

L’adolescent

j’ai beaucoup promené mon corps dans la nature
au milieu des bouleaux des sapins et des ronces
tout seul je l’étendais dans ses rêves sur l’herbe
et je le répandais oh ! ça faisait si mal !
les oiseaux qui sautaient sur les branches
cassées donnaient de la frayeur à la peau de mon torse
ou bien en entendant un bruit de feuille morte
je croyais que quelqu’un venait pour m’épier
ce n’était qu’un rongeur rejoignant son repaire
alors je renversais ma tête sur la terre
et restais sans bouger yeux fixés vers le ciel
j’attendais j’attendais ce qui ne viendrait guère
car mon coeur espérait ce qui ne vient jamais
et le temps s’encourait à travers la forêt
comme le vent soudain qui fait craquer les
branches et trembler un corps nu abandonné transi
et reprenant ma moue pleine de bouderie
je rentrais à pas lents hors des bouleaux des ronces
des sapins qui sifflaient dans l’air frais des vallées
hors des oiseaux sautants et des rongeurs qui vont
se blottir en tremblant dans leurs sombres repaires

 

Poète belge d’expression française, William Cliff (né en 1946) a publié huit livres à ce jour, la plupart chez Gallimard. Marquée par l’errance, la quête de soi et la rébellion, cette poésie s’inscrit, par son usage ironique des formes classiques, ses détournements prosodiques, dans un projet singulier de nature autobiographique et narrative. On pourra s’en convaincre en lisant le très beau Journal d’un innocent, qui vient de paraître (Gallimard, 1996). Les deux poèmes que nous publions sont inédits.

(Le Passe-Muraille, No 24, Avril 1996)

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