Le Passe Muraille

Le virtuel selon JLK: pas joli-joli

À propos du Viol de l’ange,
par Laurent Nicolet
Dans Le Viol de l’Ange de Jean-Louis Kuffer, tout est possible: un romancier rabroué par s es personnages, un sériai killer qui tient son journal secret ou l’amour grandi par le sida. C’est toujours l’innocence qui trinque tandis que le futur, déjà présent, montre son vilain museau.
«L’idée d’endosser d’autres peaux remplit le romancier d’une vague horreur, et pourtant c’est cela seul qui l’attire depuis quelque temps.» Dur métier en effet que celui d’écrire des romans, sauf qu’ici le romancier n’est qu’un personnage parmi d’autres et pas celui dont le nom s’étale sur la couverture, Jean-Louis Kuffer.
N’empêche: c’est bien cet écrivain fictif, auteur d’un roman virtuel, qui conduit les personnages, pense dans la première partie à une réplique qu’il attribuera à tel ou tel dans la troisième. il arrive pourtant qu’une marionnette se révolte, telle Marjo, une Parisienne traquant l’âme soeur sur minitel, en précisant qu’elle doit, cette âme, dépasser le mètre quatre-vingts et faire preuve d’un sens avéré du romantisme.
Allez donc vous mettre dans la peau de ça! Il essaie quand même, le romancier, «alors il pense: être petite, un peu trop de culotte de cheval, les ongles fissurés par les nerfs, plus très jolie because des ans l’outrage mais du charme encore pas mal, et ce terrible besoin d’un bras mâle la soutenant, le désir romantique et l’autre aussi de la pointe virile fichée en elle comme un tenon de solide charpente, et la voici qui se rebiffe en pensée, non mais des fois, moi gynéco, moi larguée, moi communiste déçue, moi faite toute menue et c’est à me bagarrer que j’en suis tous les jours, et dans le mouvement Marjo se met à renauder contre le sort que lui fait le romancier: et de quoi que je me mêle, l’écrivassier, quoi que tu veux piger à mes hormones, quoi que tu entraves à ma vie camouflée et d’abord en quoi ça te regarde crénom de voyeur?»
Fichu métier, on vous dit. Qu’importe, le romancier ne renâcle pas: dans son chalet qui surplombe un décor lacustre, ce 12 juillet 1995, en fin d’après-midi, il médite devant sa table en merisier, imagine le plan de la cité virtuelle où le roman virtuel – sauf quelques anicroches parisiennes – est censé se dérouler.
Et en effet, le même jour au matin – celui de la chute de Srebrenica -, le roman commence, dans la Cité des Hespérides, sous l’oeil d’un voyeur cul-de-jatte nommé Jobin, ficheur de locataires et accro du Mac: un couple, les Kepler, sainement sportif, s’apprête à débouler en 4X4 vers la Grande Bleue pour des vacances naturellement actives. On verra qu’en route la femme – Muriel – avouera sa séropositivité. Et l’homme alors – Jo – pour toute réponse, inaugure sur-le-champ une toute nouvelle façon de copuler: aimer à mort, «à présent c’est vraiment de la folie pure, bien plus que fourrer, que tringler, que tirer et que tous les mots bêtes.»
Ce jour-là, dans le quartier des Hespérides, comme chaque jour, les événements cascadent et grouillent, bien que virtuels, sur la page blanche et réelle, dont le moindre n’est sans doute pas, puisqu’il donne son titre au livre, la disparition d’un garçonnet blond de 12 ans.
Disparition? Meurtre évidemment, d’ailleurs il y en a eu d’autres, un sériai killer rôde, gourmand de blondeur et d’angélisme. On aura même droit régulièrement à des extraits plutôt gratinés de son journal secret, tout en enflure religieuse et prophétique – «or rien n’est comparable, de l’enfllement vulgaire des tripoteurs d’immatures, et de la pénétration de l’Elu»…
Au fil des mois – nous voici le 12 juillet 1996 – et avant que le cadavre de l’ange ne soit retrouvé dans un glacier – on saura du monstre qu’il ressemble à Eichmann à Jérusalem, qu’il arbore le profil d’un fonctionnaire modèle et que probablement, autrefois, sa mère lui faisait renifler ses pollutions nocturnes en le sommant de demander pardon à Jésus.
D’autres personnages encore, nombreux, trop nombreux regrette le romancier pour pouvoir à tous leur donner juste place, s’agitent dans le quartier virtuel: un palefrenier serbo-croate déchiré entre fidélité paternelle et nationale, une veuve au grand coeur, un journaliste quinquagénaire au sourire flottant – tiens donc – alcoolique bien sûr (une sacrée constante dans la prose kufférienne, le folliculaire poivrotant) et qui traquera le tueur jusqu’aux Amériques; un infirmier proche de la sainteté, un homo sidéen et son chien, un corbeau travaillant sur Olivetti, un libraire à l’ancienne et sa femme, permanent miracle de douceur – bref un couple exemplaire; une loque américaine, un gourou mielleux, un fils de concierge portugais bientôt philosophe et tant d’autres. Il y a même, tombé du ciel ou d’allez savoir quelle machine appliquée, un hypertexte qui déchiffre par exemple l’avenir, lorsqu’il sera possible, avec casque, console et palpeurs, sans rien écorner du réel, de satisfaire tout ce qui peut l’être: «Et t’imagines la thérapie pour les tarés genre serial killer? Les mecs ils ont tout à disposition: ils peuvent se défouler tant qu’ils veulent. Tous les complexes que ça explose et les fantasmes pas possibles! Imagine le pire dégueulasse! Il voudrait bouffer des foetus de mômes? Il n’a qu’à louer le programme!»
Tout cela on le voit, réel ou virtuel, n’est pas joli-joli, mais c’est déjà un peu, beaucoup le petit monde d’aujourd’hui, un univers de créatures mécaniques faisant face sans arme à la maladie, à la violence qui découpe les anges, à l’amour qui n’est jamais que ce qu’il devrait être, au cynisme facile, aux singeries du jeu social, à ce goût tenace de la vie qui se confond avec celui de la mort.
Bref, ce Viol de l’Ange tourne au bouillonnement furieux et contemporain, un livre solidaire qui prend le lecteur par la gueule d’un bout à l’autre, et dont on regrettera juste certaines envolées hâtives, comme lorsque l’auteur trébuche dans le tapis trop noué des conjonctions et des relatives («… que le liquide brunâtre qui fumait dans le verre que le physicien tenait de la main gauche, tandis qu’il se massait le paquet génital de la droite…»).
Qu’importe, un bel avenir se profile pour le roman virtuel, à mesure que l’innocence crédule du lecteur et la puissance démiurgique de l’écrivain s’amenuisent de concert, chaque jour un peu plus..
Jean-Louis Kuffer, Le viol de l’ange. Bernard Campiche éditeur, 1997.
(Ce texte de Laurent Nicolet a paru dans Le Nouveau Quotidien en date du 13 novembre 1997).

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