Le Passe Muraille

Le spectre de la terreur

 

 

À propos de l’Apologie pour l’Histoire de Marc Bloch, et de quelques salauds de la Gestapo française.

Pour mémoire…

par Alain Dugrand

Il est des moments où l’histoire, épuisée, se fait confuse, la société se dilue, s’inverse en déraison, s’abîme en non-sens. Les mots, l’usage des concepts s’opacifient. Résister, alors, devient suspect. Eloges de la torture, déchaînements, humiliation et coups, l’élimination du prochain devient l’ordinaire. Liquéfiés, les lieux communs envahissent les conversations, c’est un temps d’insultes, la négation des faits établis triomphe. Advient l’époque des grandes gueules. Une étrange alchimie se précipite, désordre, cupidité, mensonges deviennent les règles. On songe, bien sûr, à une IIIe République agonisante, son effondrement, quand la mue de la raison démocratique se dilua en fiefs, quand les défilés protestataires se changèrent en haine brute.

Aujourd’hui la parole publique avorte en brouhahas, en traits polémiques. On peut même entendre que Pétain, « épargnant le juif national », livrait le rastaquouère apatride à son anéantissement. Reviendrait-il ce temps des bouffons, quand le gueulard hurle sa griserie tandis que les lames s’affûtent dans l’obscurité des officines ? Immanquables, deux ennemis se profilent : le franc-maçon et le juif.

En désespoir de cause, comment retrouver souffle, sinon en fouillant la bibliothèque à la recherche des grands livres.

Apologie pour l’histoire, sous-titré « Le métier d’écrivain », est le texte ultime, inachevé de Marc Bloch, l’un des grands historiens du XXe siècle. Composé entre 1941 et 1943, ce texte paraîtra en 1949, sous l’égide de Lucien Febvre, cofondateur avec Bloch de la prestigieuse École des Annales d’histoire économique et sociale.

Comment, pourquoi travaille le chercheur ? Dans ses pages, Bloch rappelle les fondements de la science historique, observation, critique et analyse. De plus, ajoute-t-il, l’historien doit préserver l’autonomie de sa recherche en domptant ses propres questionnements ; cerner, comprendre les hommes du passé au lieu de sacrifier à la « manie du jugement », est à ses yeux la quintessence du métier qu’il oppose aux fourriers de la droite et de l’extrême-droite, ceux qui instrumentalisent l’histoire à leurs fins antidémocratiques, réactionnaires, totalitaires, Charles Maurras et Jacques Bainville.

Apologie pour l’histoire doit donc être compris comme une action de résistance intellectuelle contre l’Etat de Pétain. Façon, pour Bloch, 54 ans, d’affirmer autant sa dignité de chercheur que celle du citoyen. Il est bon de rappeler qu’à sa demande, en août 1939, ce père d’une famille de cinq enfants obtint d’être mobilisé dans l’armée nationale au poste de capitaine d’état-major. Quand, démobilisé, il entame alors l’écriture de son « métier d’écrivain », Bloch vient de vivre et d’assister à la débâcle des troupes françaises devant la Wehrmacht, « nous ne leur opposions guère que des messieurs chenus et de jeunes vieillards ». Dans la foulée, il témoigne de cette déroute dans L’Etrange défaite (Folio). Quelques semaines plus tard, le 30 septembre 1942, ce familier de l’Alsace vit la destruction de la grande synagogue de Strasbourg alsacienne, incendiée par les nazis alsaciens de la Hitlerjugend.

Le 3 octobre 1940, Bloch est attelé à sa tâche d’écriture alors qu’il vient d’être chassé de sa fonction de professeur d’université, en application du statut des juifs annoté, amplifié par Pétain lui-même. Dans Paris occupé, son appartement d’enseignant de la chaire d’histoire romaine en Sorbonne est réquisitionné par la police allemande ; pillée, sa bibliothèque de travail est aussitôt transférée en Allemagne. Si à l’orée de l’année 194 Marc Bloch a été rétabli dans ses attributions pour « services exceptionnels », il refuse de transiger. A Lyon en 1943, il s’engage dans la résistance armée, il devient même l’un des chefs de Francs-Tireurs, puis l’un des promoteurs du Mouvement unifié de la Résistance (MUR), qui regroupe des organisations clandestines.

Arrêté par la Gestapo et ses affidés lyonnais en mars 1944, Marc Bloch est torturé par Klaus Barbie et ses nervis locaux au fort Montluc. Il est fusillé le 11 juin suivant dans un groupe de vingt-sept combattants de l’ombre

Des chercheurs choisissent la micro-histoire, tandis que d’autres optent pour des projections globales, mieux admises, forcément, par les caciques académiques. Fidèles à Marc Bloch, leur maître, deux historiens lyonnais, Sylvie Altar et Régis Le Mer, dessinent le portrait de quelques salauds de la « Gestapo française ».

Sous l’écorce de la propagande, Lyon est glorifié comme « vivier de la Résistance », ses enfants seront même sommés de révérer son héros trahi, Jean Moulin. La capitale des Gaules – mais on en cause moins – fut aussi la métropole régionale du nazisme français…

En cet automne 2021 désolant, les journaux lyonnais rappellent à l’envi que, voici trente ans déjà, le criminel nazi Klaus Barbie rendait son âme au néant derrière les murs de la prison Saint-Joseph. Peu de contemporains pourtant, savent, connaissent, ce que furent les supplétifs locaux des nazis allemands. Parmi les assassins notables, il y eut les miliciens de Paul Touvier, ceux du Lyonnais Albert Beugras, secrétaire particulier de Jacques Doriot, or, les deux chercheurs qui nous occupent campent la biographie confondante du pire salaud des années meurtrières : Francis André, alias « Gueule tordue ». Ils estiment à trois cent soixante-quatre les victimes exécutées sous ses ordres en Lyonnais et Dauphiné au cours de la seule année 1944. Lui-même est comptable de cent vingt meurtres avoués devant ses juges.

Gueule tordue, alors, était le délégué départemental du Parti populaire français (PPF) initié par le député-maire stalinien de Saint-Denis devenu nazi, Jacques Doriot. Ainsi, en ces temps troubles, Francis André, son équipe de deux cents nervis, mercenaires, proxénètes, truands et agents doubles au service de Vichy et du Reich, participèrent aux kidnappings, tortures, exécutions de résistants, de réfugiés juifs, français comme étrangers…

 

Mort aux juifs

Mardi 11 janvier 1944. Les corps du philosophe Victor Basch (1863-1944), 81 ans, et de son épouse Illona, dite Hélène, 81 ans, tous deux juifs étrangers réfugiés à Lyon en zone libre, sont découverts sans vie dans une ravine de campagne près du bourg de Neyron (Ain).

Dreyfusard, enseignant à l’université de Rennes, professeur honoraire à la Sorbonne, soutien de l’Espagne républicaine, président de la Ligue française des droits de l’homme, Victor Basch, comme son ami Léon Blum, savait à quoi s’en tenir avec les Camelots du roi, ces fascistes maurrassiens d’Action française : les liguards antisémites s’en étaient déjà pris physiquement à sa personne.

A Caluire, commune jumelle de Lyon, alors que les époux s’apprêtent à dîner, le gestapiste Joseph Lécussan, supplétif de la milice lyonnaise, s’introduit au domicile des Basch flanqué de sa bande. Parmi celle-ci, Moritz, nazi allemand chargé des sociétés secrètes, excelle dans la chasse aux francs-maçons. Les deux octogénaires seront liquidés dans la nuit d’une balle dans la nuque.

Dans Le spectre de la terreur, les historiens établissent la somme d’une hiérarchie meurtrière. Doriotiste, Francis André mène la traque des terroristes gaullistes, juifs et francs-maçons. Il gouverne sa propre officine, le Mouvement national antiterroriste (MNAT). Il a sur la conscience, déjà, l’assassinat de dizaines de frères maçons, la réquisition du temple maçonnique du 45, rue Garibaldi de Lyon, où, chef de gang, il installe la représentation des mille cinq cents adhérents de l’Union nationale du travail (UNT), appendice du PPF doriotiste dont il est le duce.

On découvre une feuille épinglée sur la dépouille de l’octogénaire Victor Basch : « Terreur contre terreur. Le juif paie toujours. Ce juif paie de sa vie l’assassinat d’un national. A bas de Gaulle-Giraud. Vive la France ! »

En 1945, dans un mémoire en défense, le capitaine de corvette de la Royale et fasciste Lécussan, 51 ans, aura ces mots devant la cour de justice : « Pourquoi j’ai tué Victor Basch ? Ce juif hongrois, 33e maçonnique, président de la Ligue des droits de l’homme, symbolisait la mafia judéo-maçonne ayant asservi la France. Cet échappé des ghettos d’Europe centrale était l’une des puissance occultes qui donnaient des ordres au gouvernement français. Il fut le créateur du Front populaire qui devait conduire notre pays à la catastrophe, et par conséquent, le premier responsable du désastre de 1940. Professeur à la Sorbonne, il pourrissait la jeunesse. Prototype du juif étranger venu faire de la politique en France. »

7 mars 1944. Le chef régional du groupe résistant Combat et « Villette » son adjoint, pseudo du propre neveu de Marc Bloch, Jean-Michel, sont arrêtés place du Pont à Lyon. Le lendemain 8 mars, suite aux arrestations de la veille, c’est au tour de Marc Bloch et de son camarade, le professeur de médecine Florence. Vers 9 heures du matin, tout près de son domicile de la rue de l’Orangerie alors qu’il guette le tram 8 pour se rendre à son local, rue des Quatre-Chapeaux, Marc Bloch est ceinturé par des gros bras. Depuis la rafle des bistrots de la place du Pont et ce jusqu’à la fin mars, la Gestapo maintiendra un impressionnant coup de filet sur l’agglomération : soixante-dix résistants, dont plusieurs responsables décisifs, sont arrêtés selon Alban Vistel, chef régional des MUR. D’après un rapport allemand, le nombre d’arrestations de ce mois aurait dépassé la centaine.

Marc Bloch subit un passage à tabac. Il est torturé, ses deux poignets sont brisés, l’épreuve de la baignoire remplie d’eau glacée suivra, puis, abandonné, suffocant, dans une cave du fort Montluc, il est bientôt victime d’une congestion pulmonaire. Des jours durant, il sera frappé, martyrisé puis enfermé dans le cachot 75 de Montluc. Dans cette cellule, se trouvent deux codétenus Maurice Picot, résistant des MUR, ancien pilote de chasse, ainsi qu’un certain Alex Werman. Celui-ci est un « mouton », c’est-à-dire une balance collabo placée dans la cellule pour susciter des informations auprès des prisonniers. Marc Bloch est exécuté le 16 juin 1944, avec vingt-six résistants, à Saint-Didier-de-Formans (Ain). Brisée, éperdue de douleur, son épouse, réfugiée avec les enfants dans la Creuse, meurt le 2 juillet suivant.

 

Etoffe d’un traître

Né en 1909 à Lyon, Francis André vit une existence sans histoire jusqu’à l’âge de 19 ans auprès de ses parents hôteliers- restaurateurs à Mâcon, Saône-et-Loire. Lors d’un retour de vacances depuis la propriété familiale de Die (Drôme), le jeune Francis est éjecté de la voiture paternelle qui vient de déraper dans un virage. Grièvement blessé, plongé dans le coma, l’existence de l’adolescent bascule. Les séquelles de cet accident ne compteront pas pour rien dans l’enchainement d’un sombre destin. Œil décalé, une bouche difforme provoquée par la rupture d’un nerf facial, la blessure engendre une déformation définitive du flanc gauche de ce visage. Au lycée Lamartine, ses condisciples, cruels, auront tôt fait de surnommer Francis André « Gueule tordue ». Offrant ce faciès défiguré, celui-ci ne passera plus jamais inaperçu…

En 1946, le procureur Thomas, qui obtient son châtiment capital devant un poteau d’exécution du fort de la Duchère, décrit « un véritable monstre. Une bête assoiffée de sang, la plus sinistre figure de la Gestapo de Lyon ». Emprisonné en décembre 1944, l’un des affidés de Francis André dresse le comportement de Gueule tordue : « Chef des équipes spéciales du PPF, mis à la disposition de la Gestapo. Extrêmement dangereux. Aura amassé une grosse fortune dans des opérations de rackets et d’assassinats, 400 millions environ. »

Dans la confusion sociale des années 30, Francis André s’est engagé en politique. Aux pires heures des procès staliniens en URSS, il milite dans une cellule du Parti communiste du quartier de la Part-Dieu. Peu avant les élections législatives de 1936, Gueule tordue initie une section du Secours rouge international (SRI) à Villefranche-sur-Saône, puis, propagandiste en herbe, il publie des papiers dans les pages sport de la feuille communiste départementale La Voix du peuple. Les autorités du Parti ont repéré cet infatigable, ils le désignent délégué du PCF lors des immenses chantiers de construction du boulevard de ceinture destiné à contourner l’agglomération lyonnaise. Gestionnaire du « Restaurant populaire » de Villeurbanne un peu plus tard, il se lie à Jacques Doriot, député-maire de Saint-Denis, fondateur du Parti populaire français, une organisation fasciste soutenue financièrement par le fondé de pouvoir de la banque Worms, Gabriel Le Roy Ladurie. Par effet du pacte Hitler-Staline, le PPF devient la principale organisation fasciste de 1936 à 1939, puis, ensuite, l’un des groupes de choc des collabos soumis à l’autorité de Marcel Déat, leader du Rassemblement national populaire (RNP), Premier ministre de Pétain à Vichy.

De 1937 à 1938, les doriotistes emploient leur permanent salarié comme provocateur, briseur de grèves dans les usines de la région lyonnaise. Celui-ci s’engage dans la Légion des volontaires français (LVF), que Doriot, dans la logique du pacte Moscou-Berlin, vient de fonder à Villeurbanne. En juillet 1942, lors de l’invasion de la Pologne, Gueule tordue est dirigé sur Deba, puis, deuxième classe, il est mobilisé sur le front hitlérien de Borodino, à 34 km de Moscou. En avril 1942, démobilisé à Breslau (Pologne), il est de retour à Lyon.

En juin 1943, Doriot l’incite à se joindre à Louis Chazal, « administrateur provisoire des biens juifs », grande source des financements du fascisme français.

Dès la fin de l’année, en compagnie de sa bande Françis André est installé à la tête d’« une structure répressive franco-nazie organisée et centralisée ». Cibles visées : celles que Vichy nomme « l’anti-France », expression autant utilisée par la droite que l’extrême-droite depuis l’affaire Dreyfus (1894-1906). Celle-ci désigne les groupes politiques, sociaux et religieux accusés de trahir la France. Ambassadeur de France auprès de Franco, à Madrid, le maréchal Pétain reprend cette expression à son compte pour qualifier ceux à qui il attribue la défaite, les juifs, les francs-maçons et les communistes.

La folie terroriste peut commencer. Francis André et ses affidés terrorisent, dépouillent les juifs réfugiés en zone Sud ; ils les rançonnent, les livrent à l’occupant lors du franchissement clandestin de la ligne de démarcation. Ceux qui parviennent à échapper aux passeurs mercenaires rejoignent Lyon. Ils ont réalisé leurs biens à Paris, dans les cités de la zone Nord qui possèdent des bureaux de change : argent liquide, bijoux, pièces d’or négociables… Les nervis lyonnais bénéficient des informations de l’indicateur Spalter, qui est juif et qui dénonce ses coreligionnaires.  Le gang antisémite vide les appartements, livre et assassine, déménage mobiliers, œuvres d’art, il s’empare des valeurs en terrorisant les familles aussitôt déportés au titre des lois raciales nazies.

Juin 1944, Francis André envisage la création d’une police politique dans le sud de la France, il n’aura pas le temps de l’installer. « Selon ses dires, il a souhaité jusqu’à la fin la victoire de l’Allemagne nazie, et il l’a imaginée possible, ce qui, à un moment donné, a constitué un déni de la réalité de fait au profit de la réalisation de ses fantasmes de toute puissance », écrit Jacques Pellet, chercheur en neurosciences. Rejoignant Doriot qui a fui à Neustadt en Allemagne, invariablement revêtu de l’uniforme SS, Gueule tordue participe à sa protection. Il sera arrêté en Italie un peu plus tard, puis transféré en France…

  • En 1951, les groupes combattants Francs-Tireurs et Combat réclament le transfert des restes de Marc Bloch au Panthéon. En vain.
  • 1994. Des tracs antisémites contestent la volonté des autorités académiques de baptiser Marc Bloch la faculté des sciences humaines de Strasbourg.
  • 12 juin 2006. Dans Le Figaro, les historiens Dominique Schnapper, Jean-Pierre Azéma, Bronislaw Geremek, Jean-Pierre Le Goff, Pierre Nora, Mona Ozouf, Eric Roussel réclament le transfert de la dépouille de Marc Bloch, inhumée dans un petit village de Creuse dans l’immortalité du Panthéon. En vain.

Sylvie Altar et Régis Le Mer. Ces Français auxiliaires de la Gestapo. Préface de Michel Noir, 430 p. (Edition. Tirésias)

Alain Dugrand

 

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