Le Passe Muraille

Le regard du Bantou

À propos du premier roman de Max Lobe,

par JLK

Le premier roman de Max Lobe, d’une irrésistible vitalité, excelle dans le pleurer-rire. 39, rue de Berne marque la naissance d’un véritable écrivain. Flash back et entretien, en 2012.

Les commères de Douala en restent baba ! Les plus fameux caquets du Cameroun viennent en effet d’apprendre, par Facebook, qu’il y aurait en Suisse un jeune homme à la langue mieux pendue qu’elles toutes réunies: une espèce de griot-écrivain dont le verbe aurait la saveur d’une griotte veloutée et piquante. Le conditionnel tombe d’ailleurs puisque la nouvelle est de source « sûre-sûre », émanant de la très fiable AFP, en clair: l’Association des Filles des Pâquis, dont les bureaux se trouvent au 39, rue de Berne, en pleine Afrique genevoise. Or cette adresse est aussi le titre d’un livre écrit par ce prodige de la parlote, du nom de Max Lobe, aussi doué à l’écrit que pour la zumba !

Quel rapport y a-t-il entre un Camerounais de 26 ans bien éduqué, cinquième de sept enfants, débarqué à Lugano son bac en poche et diplômé en communication et management, actuellement en stage à la Commune de Renens, et le jeune Dipita, fils de prostituée aux Pâquis et condamné à cinq ans de prison pour le meurtre passionnel de son jeune ami William ? Le rapport s’intitule 39, rue de Berne, un vrai roman qui saisit immédiatement par sa densité humaine, la présence vibrante de ses personnages et l’aperçu de ce qui se passe en Afrique ou à côté de chez nous. De sa cellule de Champ-Dollon, Dipita raconte sa vie de garçon pas comme les autres, marqué en son enfance par les discours de son oncle Démoney. Rebelle très monté contre « papa Biya », le Président qu’il appelle « la Barbie de l’Elysée », l’oncle vitupère les magouilles du régime et le délabrement de la société, tout en recommandant à son neveu de ne pas se comporter à l’instar des hommes blancs qui pleurent comme des femmes et font de « mauvaises choses » entre eux. Or le même oncle, qui est à la fois le frère et le « papa » de Mbila, la mère de Dipita, n’a pas hésité à vendre celle-ci à des « Philanthropes-Bienfaiteurs » affiliés à un réseau international de prostitution, jusqu’à Genève où la jeune fille de 16 ans, abusivement vieillie sur son (faux) passeport, doit racheter sa liberté en payant de son corps. Dans la foulée, elle se fait engrosser par le chanteur-maquereau d’un groupe fameux, qui la pousse ensuite à conclure un mariage blanc avec un Monsieur Rappard spécialisé dans ce trafic lucratif. Pour faire bon poids, Mbila fourguera aussi de la cocaïne avec la complicité (de mauvaise grâce) du jeune Dipita. Enfin, cerise sur le gâteau, celui-ci, bravant les mises en gardes de son tonton, tombera raide amoureux d’un beau blond qui n’est autre que le fils du (faux) mari de sa mère. Glauque et compliqué tout ça ? Nullement: car Mbila, malgré ses humiliations atroces et sa colère contre son frère-papa, est aussi gaie que son fils est gay. Celui-ci garde par ailleurs respect et tendresse pour son oncle et sa tante Bilolo (la famille africaine, bien compliquée à nos yeux, reste sacrée), même si c’est chez les Filles des Pâquis, héritières d’une certaine Grisélidis, qu’il trouve refuge affectif et formation continue en toutes matières, y compris sexuelle.

Une langue-geste

Notre grand Ramuz a fondé une langue-geste, qui travaille au corps toutes les formes de langage. Loin d’aligner les expressions locales, le romancier a forgé un style qui suggère les pensées et les émotions autant par les gestes de ses personnages que par leurs paroles. C’est exactement la démarche qu’on retrouve chez Max Lobe, qui ne sait rien de Ramuz mais a lu Ahmadou Kourouma et Henri Lopes et réussit à capter, dans son récit de conteur, des expressions souvent drôles mais plus encore significatives du doux mélange des cultures. Dans la bouche de l’oncle Démoney, le « cumul des mandats » devient « cumul des mangeoires ». Dans celle de Dipita, le derrière rebondi de Mbila devient « cube magie ». Et les mots de bassa ou de lingala y ajoutent leur son-couleur: le ndolo pour l’amour, le mbongo pour l’argent, notamment. Max Lobe a écrit 39,rue de Berne avec son sang et ses larmes, et sa joie de vivre, sa générosité, son élégance intérieure, sa tristesse ravalée, son incroyable sens du comique fusionnent dans un livre plein d’amour pour les gens et la vie. Le portrait (en creux) de Dipita est des plus attachants, et celui de Mbila bouleversant. La présidente de l’AFP, une digne dame Madeleine, a décerné au livre un prix spécial en matière d’observation. Et les commères de Douala se feront un plaisir de dérider les vertueuses Dames de Morges si celles-ci froncent le sourcil. Chiche que Calvin se mette à la zumba!

Max Lobe. 39, rue de Berne. Zoé, 180p.

Entretien avec Max Lobe, en 2012, à propos de L’Enfant du miracle, récit autobiographique.

– Comment le désir d’écrire vous est-il venu ? Une influence extérieure (un griot, votre mère, un livre particulier, etc,) vous a -t-elle marqué à cet égard ?

– Le désir d’écrire m’habite depuis la fin de l’adolescence. Elevé sous l’influence d’approches culturelles différentes les unes des autres (traditionalisme, modernisme, christianisme), j’ai toujours eu envie de raconter toutes ces contradictions qui, enfin de compte, me caractérisent. J’ai été très marqué par l’Afrique contemporaine et ses multiples faces, par l’Afrique d’en haut qui cohabite avec l’Afrique d’en bas. Toutes ces facettes se retrouvent dans une littérature riche allant de Calixthe Beyala à Alain Mabanckou en passant pas Léonora Miano ou Fatou Diome, pour ne citer que les plus fameux.

– Qu’était-ce pour vous qu’un livre durant votre enfance et votre adolescence ? A cette époque-là, avez-vous jamais pensé que vous écririez un jour et seriez publié ?

– Durant mon adolescence, les livres étaient essentiellement de la littérature négro-africaine : Aimé Césaire, Amadou Hampaté Ba, Birago Diop et ses Contes d’Amadou Koumba, Aminata Sow Fall, Mongo Beti, Ferdinand Oyono, et surtout Calixthe Beyala dont j’ai lu pratiquement toutes les romans.Un livre pour moi était avant tout une histoire voire un conte (personnage principal suivant un but visé, tout en traversant de multiples péripéties), un contexte (l’Afrique et toujours l’Afrique et ses couleurs), et aussi un engagement (on n’écrit pas juste pour écrire). Je m’identifiais facilement aux personnages de ces romans de chez moi par rapport, par exemple, aux romans français qui me paraissaient bien plus lointains.

A cette époque, même si je bricolais déjà des textes, j’étais loin de m’imaginer que j’aurais pu gagner un concours littéraire, trouver un éditeur et être publié.

– Vous dites avoir écrit L’Enfant du miracle en un mois. Pourquoi cette urgence ?

– Je crois que pour écrire, il faut avoir quelque chose à raconter, quelque chose qui nous tient à coeur. Et dans le cas de L’enfant du Miracle, j’avais trop à dire. Toute cette histoire bouillonnait au fond de moi depuis quelques années. J’étais fâché ! J’en avais marre de certaines choses. Il y avait de la hargne dans mon ventre. Je voulais exprimer ma colère en écrivant, mais également en riant. Et j’étais persuadé que seul ce livre pouvait me libérer ou du moins, entamer un processus de libération en moi.

– Vous sentez-vous proche des autres auteurs de même origine, Camerounais ou Africains d’autres pays ? – Lisez-vous de préférence la littérature africaine ?

– Je me sens très proche des auteurs africains, en général. Ces dernières années, c’est le phénomène Mabanckou qui m’a surtout marqué. Il dépeint l’Afrique que je connais et que j’ai envie de connaître. En lisant ses romans, on peutbpercevoir l’accent de ses personnages, on peut voir les reliques de l’Histoire dans la vie des gens très modestes. Et ça, c’est génial, car j’ai l’impression de voyager. Par contre, depuis que je vis en Suisse, j’ai essayé de me rattraper sur la littérature « non africaine », notamment suisse et française. Mais j’ai aussi découvert avec passion la littérature latino-américaine. Elle est drôle et proche de la littérature négro-africaine. Sans doute parce que certaines revendications sont semblables des deux côtés de l’Atlantique.

– Ce premier livre a-t-il changé quelque chose à votre rapport avec la Suisse ?

– Non, pas vraiment. Mes rapports avec la Suisse demeurent les mêmes c’est-à-dire des rapports de passion, d’amour et de découverte. Le divorce n’est pas prévu, du moins, pas pour le moment.

– Comment envisagez-vous la suite de votre travail d’écriture ?

– J’ai encore assez de choses à dire. Ma vie m’inspire beaucoup. Et en tant que jeune Africain en Suisse, je crois avoir trop à raconter. Des choses drôles, moins drôles : j’ai beaucoup d’idées. Puis j’ai des causes à défendre ; j’ignore vraiment lesquelles… Je suis militant de causes que j’ignore moi-même !

 

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