Le Passe Muraille

Le poète et l’empereur

 

À propos de Napoléon vu par Chateaubriand, tels que les revoit Marc Fumaroli,

par Gérard Joulié

Voici, surgie du beau milieu des Mémoires d’Outre-tombe «l’outre-tombe», ce genre littéraire si éminemment français, avec Pascal, Bossuet ou Saint-Simon), tel un navire naufragé sur l’océan du temps, une Vie de Napoléon en six livres qui forment un tout. «Etre Napoléon ou rien» songeait Julien Sorel. «Etre Chateaubriand ou rien», disait Hugo jeune homme.

Napoléon, Chateaubriand. Histoire, littérature. Deux sortilèges, deux poètes, deux proses enchantées et rivales, deux rêveurs essentiels de l’Histoire. Une seule Histoire de France, magique et féerique. Non pas le scribe et le héros. Deux héros, deux égaux, deux envoûteurs. Pour la première fois, le roi tombé, la foi perdue, deux génies, deux artistes, se disputent et se partagent l’empire des âmes (appelées elles-mêmes bientôt à devenir fantômes) et le lyrisme envolé du champ de l’Histoire. Ils sont tous deux fils du Romantisme éternel et de la Séduction. Le verbe pour l’un, l’action pour l’autre sont leurs armes de séducteur. Napoléon n’était pas un «homme politique» ni Chateaubriand un «scribe». Napoléon était le «tyran». Chateaubriand, ébloui, s’opposait à lui comme Retz au Cardinal deux siècles plus tôt. C’était un temps d’exaltation. Lorsque les Bourbons revinrent, ce fut une autre chanson. Il était plus merveilleux d’être royaliste et de défendre la liberté sous l’Empire que la charte sous Louis-Philippe. Et puis on était jeune. Sous la Restauration et sous les Orléans, cet éternel opposant ne sait plus devant qui se dresser. Il manque un Jéhovah à ce Lucifer.

 

Dieu comme seul public (ce que Pascal exige) ne leur suffit pas. Il leur faut, à ces monstres, l’éphémère théâtre des passions humaines. Ils sont ravage, orage et dévastation. Ciel et enfer. Ils sont le vent et le mouvement, le sel et l’océan. De conquêtes en désastre, joignant aux maux anciens les désenchantements modernes, la solitude des désirs insatiables, l’ennui du cœur, loges éteintes, rideaux tombés, ils rêvent, incapables de se satisfaire, bordés de mer et de temps. Ils ont mis le feu au monde et le regardent, eux-mêmes ce feu. Après eux l’Histoire s’éteint, monde et littérature retournent en cendres. Après l’éclair apocalyptique et eschatologique de leur passage, le néant. Que leur est l’impossible et peu ragoûtant réchauffé des «restaurations» et des replâtrages? Que leur est le simple bonheur domestique, le triomphe d’une bourgeoisie d’affaires, l’avènement des classes laborieuses? Pour ces amants éternels, il ne s’agissait au fond que de troubler les cœurs et d’entrer dans les âmes. Ils enlevèrent la France, comme on enlève une femme sur son cheval, pour la déposer où ? Politique et littérature furent les instruments de ce rapt.

A qui donner la préférence? Au prince ou à l’écrivain, étant tous deux artistes? L’écrit se dresse-t-il souverain contre le maître ou le «tyran» ? Pèse, lecteur, si tu es toi-même magicien, et songe à cette phrase d’Homère, pour moi définitive: «Les dieux envoient le malheur aux hommes afin que les poètes chantent les héros.»

G. J.

Chateaubriand, Vie de Napoléon. Précédé de Le Poète et l’Empereur, par Marc Fumaroli, Editions Bernard de Fallois, Paris, 1999.

1commentaire

  • Phban dit :

    Ah, Les Mémoires d’Outre-tombe !
    Toutes ces heures délicieuses, plongé dans la houle et les courants d’un style incomparable, à suivre les pérégrinations d’un homme au milieu des tempêtes.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *