Le Passe Muraille

Le messager

    

Corinna Bille en ouverture du Passe-Muraille

Un soir âcre d’automne, comme je traversais la forêt déjà complètement nocturne avec un petit garçon, une très longue et luxueuse voiture, capitonnée, d’un noir brillant de corbillard, s’arrêta. Se tournant vers nous avec la politesse la plus gracieuse, un jeune homme aux cheveux et aux yeux noirs, d’une beauté et d’une douceur quasi célestes, nous invita à monter.

Je refusai d’abord, prétextant que ma maison était proche, mais il insista…

Nous montâmes à l’arrière, il alluma les feux des lustres de cristal et nous achevâmes notre route dans la forêt aussi princièrement que dans un salon.

Au moment de me déposer devant le pavillon de chasse où nous attendait mon mari, il devina qui nous étions et manifesta le désir de le connaître car il admirait sa musique, disait-il, avec toute l’ardeur d’un adolescent passionné.

Sa beauté me troubla et je jalousai mon mari de lui inspirer un tel enthousiasme.

Nous entrâmes dans le pavillon. J’aimais cette petite demeure de bois tout environnée de bêtes que personne ne dérangeait, mon mari étant trop pris par sa musique et mes fils par leurs voyages autour du monde pour songer encore à chasser. Ici longtemps la longue couleuvre d’Esculape en fut le serpent familier au nord; le sud bourdonnait d’abeilles venues essaimer entre les deux parois de sapin et d’arolle, berçant notre sommeil qui s’y appuyait; la façade est se coupait d’oblongues fenêtres munies d’un barreau que les oiseaux prenaient comme perchoir d’autant plus que les pins venaient frapper de leurs branches, (et eux de leurs becs), la vitre: la veille encore j’y avais vu le plus joli roitelet qu’on pût voir; à l’ouest les larges baies s’ouvraient sur un champ de blé, des bosquets et une prairie habitée par des moutons. Et dans le grenier où l’on ne montait jamais parce qu’il n’y avait point d’escalier ni d’échelle, un écureuil faisait parfois rouler ses noisettes et ses graines d’amélanchiers.

Puis la grande forêt qui nous cernait de toutes parts, reprenait, arrêtée autrefois par la courbe du Rhône qu’on entendait au loin et maintenant par des incendies de plus en plus fréquents.

— Je m’appelle Isidore, dit le jeune homme. Nous tressaillîmes à ce nom comme à une énigme.

— Vous avez construit votre demeure sur les morts de la grande bataille…

— Oh ! dit mon mari, la forêt est grande.

— C’est vrai, dis-je, je me suis toujours demandé pourquoi ces marques de tranchées dans le sol, derrière la forêt…?

— Ce n’est pas ici qu’on trouverait un crâne sur une épée de bronze, comme on vient d’en découvrir une à l’entrée de Sion, dit Isidore… Mais vous êtes entourés de morts ! Nous restâmes un peu saisis. Que voulait-il dire ?

— Il y a peut-être moins de morts ici que dans n’importe quel quartier d’une ville.

— Et les arbres, qu’est-ce que vous en faites ?

— En tous cas, on ne les coupe pas, répliqua mon mari.

— Dans beaucoup de ces arbres, il y a une âme d’homme qui souffre. Il mit sa main sur son coeur.

— Ces âmes sentent bien bon et j’aime leurs gémissements, murmurai-je en souriant. Mais je vis qu’il n’écoutait pas.

Il regardait mon mari avec extase. Ah ! non, ce n’est pas moi qui ferais la conquête de cet adolescent magnifique. Je n’avais que la musique d’une voix qui vibrait continuellement comme le halo d’une lune rousse autour de sa personne.

Il part, se perd dans le brouillard de la forêt. L’auto reste là.

Ils l’ouvrent: il y a un cercueil. Le jeune homme ne revient toujours pas.

Ils appellent les autorités. On ouvre le cercueil. Dedans, c’est le jeune homme.

Je regardai mon mari qui me regarda aussi. Nos mains se joignirent et tendrement nous nous mîmes à trembler.

C.B.

(Extrait de Le Vrai Conte de ma vie, paru chez Empreintes en 1992)

(Le Passe-Muraille, No 1, 1992)

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