Le Passe Muraille

Le fantôme de la forteresse

   

À propos de Forteresse, roman de science fiction de Georges Panchard,

par Jean-François Thomas

Sadoul 1,1981

Dans Univers 81, Jacques Sadoul propose Le savant plaisir, une nouvelle de Georges Panchard, « qui est notre premier auteur suisse».

Panchard 1, Septembre 2004

La huitième nouvelle de Georges Panchard, Comme une fumée, paraît dans le numéro 34 de la revue française Galaxies. C’est dire à quel point Panchard est un auteur rare : huit nouvelles en vingt-trois ans. Cependant, aucune d’elles ne laisse indifférent. Elles sont presque toujours reprises dans des anthologies. Comme une fumée porte en filigrane les thèmes de Forteresse.

Dunyach 1, 2004

Jean-Claude Dunyach, célèbre auteur de science-fiction français, est aussi responsable du choix des fictions francophones publiées par la revue Galaxies. Ce jour-là, il entre dans son jacuzzi et pose à côté de lui une pile de feuilles de papier : 359 pages A4 d’un manuscrit intitulé Mémoire et forteresse. Tout fripé, Dunyach ressort d’un bain froid quelque trois heures plus tard. Emporté par sa lecture, il avait oublié où il se trouvait.

Klein 1, 2004

Gérard Klein, directeur de la plus prestigieuse collection de science-fiction, Ailleurs et Demain chez Robert Laffont, n’a plus publié d’auteur francophone depuis vingt ans. Draconien, Klein ne trouvait pas selon ses critères de manuscrit digne de côtoyer les grands noms de la SF américaine : Philip K. Dick, Robert Silverberg, Peter F. Hamilton, Dan Simmons… Il reçoit le manuscrit de Georges Panchard. Huit jours plus tard, il décide de le publier.

Panchard 2, Mars 2005

Parution de Forteresse, premier roman de l’auteur fribourgeois Georges Panchard. Né en 1955, ce jeune quinquagénaire, juriste dans l’aéronautique civile, a consacré sept ans à son récit. Le travail d’un artisan obstiné qui a minutieusement fabriqué une construction implacable et sans failles. Un objet artisanal à des années-lumière de la littérature formatée des producteurs en série. Forteresse est un thriller futuriste qui accroche le lecteur dès la première page. Pourtant il n’est pas d’une lecture facile, à cause de sa structure faite d’incessants aller et retour entre le passé et le présent, entre les lieux et les sept personnages principaux. Cependant, il captive, à la manière d’un bijou unique.

L’essentiel de l’action se passe en 2039. Dans ce futur trop réaliste, le monde appartient aux multinationales maffieuses. A l’exception de l’enclave de New York et de la Californie, les Etats-Unis sont devenus un pays dirigé par des fondamentalistes religieux. L’obésité représente physiquement l’adéquation au système théocratique mis en place. En Europe, les guerres ont pris fin : les musulmans ont été chassés. Adrian Clayborne, chef de la sécurité de Haviland Corporation, l’une des plus puissantes entreprises de la planète (elle domine le marché de l’eau), veille sur son patron, Brian Mannering. Il apprend qu’un contrat a été passé pour éliminer Mannering. Il sait aussi que le nom de code de l’opération est «Fantôme». En conséquence, Clayborne va partir à la chasse au fantôme. Il y croisera Mitchell, peintre américain obèse, spécialisé dans l’imagerie biblique, dont le suicide ouvre le récit. Miyagawa, ninja génétiquement amélioré par des gènes de mouche, tueur incroyable-ment rapide, qui cherche la même chose que Clayborne. Fuller, membre du Cénacle de l’Union des Etats bibliques américains et ancien de la CIA. Barstow, « dissipateur », dont le travail consiste à faire disparaître des personnes menacées en leur donnant une nouvelle identité. Caprara, policière italienne, plus habile sexuellement que professionnellement. Leighton, dernière maîtresse en date du patron de Haviland Corporation.

Les seigneurs de l’économie de ce proche futur ont pris l’habitude de se terrer dans leurs modernes châteaux forts high-tech. Brian Mannering se planque à Castel One, citadelle imprenable. C’est la lutte entre armes offensives et défensives, entre mesures et contre-mesures, version futuriste du combat des béliers contre les murailles. Mais on sait que, parfois, les châteaux forts sont hantés. Quel aspect peut donc bien prendre cette arme nouvelle, indétectable, ce fameux «fantôme» qui attise toutes les convoitises?

Le récit s’inscrit clairement dans la tendance cyberpunk, où mondes réels et virtuels s’interpénètrent. Ce monde futur est noir, cynique, dur. Trois pulsions animent les personnages : puissance, argent et sexe. Au point qu’aucune autre valeur ne semble exister. Seul le peintre Mitchell, peut-être, ressent un peu d’empathie pour les autres. Il n’y a pas de place pour les mouvements humanitaires ni les faibles dans Forteresse. Fort de ses convictions, l’auteur attaque de front les religions, la social-démocratie à la suédoise et le politiquement correct.

Pas de bons sentiments, donc. Mais un récit solide, haletant, dont le dénouement vaut à lui seul la lecture du roman. Un roman qui traite en vérité de la perversion de la mémoire, thème cher à l’auteur, déjà exploité dans quelques-unes de ses nouvelles. Et puis il y a le style. L’esthétisme de Georges Panchard, son goût pour le détail insolite, pour la sublime beauté d’un geste, son écriture elliptique et racée. La patte d’un écrivain qui peaufine son livre avant de le livrer au public.

Toute la maîtrise d’un artisan.

J.-F. T.

Georges Panchard. Forteresse. Editions Robert Laffont, Collection «Ailleurs et demain», 2005, 384 pages.

(Le Passe-Muraille, Nos 64-65, Avril 2005)

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