Le Passe Muraille

Le charme de l’effacement

Hommage à Dominique Aury (1907-1998) qui sous le nom de Pauline Réage, dans Histoire d’O, fit du bordel un cloître,

par Gérard Joulié

Madame Récamier retenait par ses silences, la religieuse portugaise et Julie de Lespinasse par leurs cris, George Sand par ses complaisances. Madame de Staël attirait par ses idées et Anna de Noailles par ses beaux yeux creux. On voit qu’il n’y a pas de recette. On cherche vainement le mot qui résumerait le charme de Dominique Aury. Le retrait peut-être, ou la clôture. L’effacement, la clandestinité.

Elle restera, sous le pseudonyme de Pauline Réage, l’auteur d’Histoire d’O, celle dont Paulhan, dans sa préface au livre, cite cette phrase superbe: «Je serai ta fille de joie», en évoquant la possibilité qu’il y eût là plus qu’une belle phrase. L’amour, en réalité, quand il passe certaines limites, n’est simple et joyeux qu’en apparence. Paulhan encore parlait d’inconcevable décence à propos d’un livre dont le sujet est la formidable ascèse de l’amour menée sur la personne d’une femme par une méthode de dégradation et d’humiliation progressives volontairement acceptées par l’héroïne. Souffrances et humiliations d’où se dégage, par quelque chimie dont elle a le secret – on peut parler de grâce – une pure joie. O fille. Songeons aussi que dans la mystique – et comment ne pas évoquer Madame de Guyon – la soumission, le plaisir fier d’abaisser son corps, de le donner aux chiens, est une hauteur et une délectation qui passent tout plaisir et tout orgueil. Il n’est pas de plus rigoureuse et cruelle école d’ascétisme que celle du pur amour. Effacer le monde, effacer le temps, ne pas savoir où l’on va, ne jamais fuir une épreuve, ne jamais se raidir, ne se fier ni à son instinct ni à son courage, se briser le cœur sans oser espérer un jour ne plus rien sentir, s’arracher l’âme peu à peu quand on voudrait se l’arracher d’un coup. Et sans en avoir l’air continuer de vivre et de remplir ses devoirs. Voilà ce que pourrait dire une Madame de Guyon, voilà ce qu’éprouve O, princesse de Clèves au bordel.

Quand le langage ne sert plus à décrire, la maison à habiter, la plante à nourrir, alors commence le poème, le palais, le jardin. Quand l’amour ne sert plus qu’accidentellement à la procréation, commence le plaisir cruel; quand le couvent n’est plus l’asile de la prière, il devient l’école des amoureuses. Quand la femme se libère, Pauline Réage l’encage et du bordel fait un cloître. Clôture, règle, discipline. Le plaisir exige un endroit clos, la règle est la condition de la liberté puisqu’elle débarrasse de l’inutile et du superflu. A l’abri des murs et des portes capitonnées, et dans le respect formel de la règle se constitue une société parfaitement fermée, un cercle, un club coupé de la vie sociale, suprême artifice de la vie de société, société gratuite, toute de convention. Tel est pour un cœur simple ou pour une amoureuse le comble de l’amour: la vie en cage.

Des livres – car Pauline Réage, sous le nom de Dominique Aury, parla souverainement de littérature – elle disait: «Ils durent plus que les forêts: tous nos secrets sont là.» Des hommes: «Des voyageurs perdus entre les vagues et les nuages.» De Manon Lescaut: «Ce roman de moraliste anéantit la morale, détruit la culpabilité et l’innocence. Ce qui demeure immortel est en définitive l’image d’une fille folle de plaisir et perdue en qui renaît le mythe de Marie l’Egyptienne qui se vendit aux bateliers pour rejoindre «le Bien-Aimé.» D’Adolphe: «On regarde un supplice qui ne finit pas. Mais on reste pour entendre derrière la porte les cris, ce qui n’échappe aux âmes que dans les supplices, la vérité de la honte, du remords, du désir, du désespoir.» De Balzac: «Il n’aime que ceux que l’affreuse solitude de la passion dresse contre la société.» De La Religieuse portugaise enfin: «On a fait silence sur la folie amoureuse des femmes. On en a peur, on en a honte, mais tant pis pour la honte et la peur. La flèche de la vérité une ou deux fois tous les deux ou trois siècles se fiche droit dans les cœurs et se reçoit avec délices. Enfin le spectacle en plein jour de la possession totale d’un être par un autre, enfin l’amour et la fille frappée qui parle dans son délire. L’âme immortelle est là, et le corps défait livre sa flamme une fois pour toutes.»

A cause de tout cela, à cause de tous ces mots brûlants, je voudrais que Dominique Aury, qui alimenta le terrible feu qu’allumèrent au fil des siècles quelques femmes et quelques hommes, trouvât de l’amour après sa mort, et je voudrais qu’elle fût aimée demain dans son œuvre.

G.J.

(Le Passe-Muraille, No 38, Octobre 1998)

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