Le Passe Muraille

Le caillou qui un jour se ferma sur la mémoire de l’eau

Une prose inédite de Marie-Noëlle Schurmans

Pourquoi ramasse-t-on un caillou? Parce qu’on le voit et parce qu’on le désire. Mais pourquoi le voit-on, pourquoi le désire-t-on? Parce qu’on le reconnaît.

LA RENCONTRE

J’étais petite – dix ans sans doute – et je vivais en ville. Là où, vous le savez, il n’y a ni plages, ni rivages ; pas de rochers, pas de torrents, et pas de sentes. Mais on y trouve pourtant, de temps en temps, un caillou clair au bord de son chemin.

J’étais petite et j’ai franchi un jour le portail d’une maison gothique. Ce portail était lourd et la pièce était sombre. Il y avait un parfum de cire, de bois et… oui, quelque chose de plus ténu, comme l’odeur des ailes de scarabée lorsqu’elles sèchent et se fanent. Lorsqu’elles tombent en poussière et qu’on les pleure.

Les termites qui vivaient là, en colonies, se sont alors immobilisés : ils attendaient. Je me suis tue, j’ai regardé. Jusqu’à ce que le mouvement des insectes, très tendrement, reprenne.

Il y avait des boites et des boîtiers, des présentoirs, des étagères; et tout ceci de bois, de verre. Un rayon orangé, des recoins silencieux, un faible grignotement. Celui du temps.

Dans boîtes et boîtiers, sur présentoirs et étagères, des coraux, des étoiles, des hippocampes séchés, du bois flotté blanchi, des racines tourmentées. Des pierres. Et parmi ces pierres, de lourdes améthystes, d’immenses roses des sables, quelques pépites brutes, et des cristaux de roche absorbant la lumière.

Puis, lui, le caillou ; mon caillou. Il devait dormir là depuis longtemps déjà. Il fallait pour le voir que les yeux s’habituent et se calment de l’affolement des nacres, des pyrites et des ors. Il était terne, couleur de sable clair, parfaitement ovale et parfaitement lisse. J’avais dix ans; je le sais parce que je me sou-viens de la taille de ma paume lorsque, alors, je le tins.

Un homme sortit de l’ombre, sans âge ; ses yeux riaient. Et il me dit:

— Ah! Celui-là… Tu es allée droit vers lui, n’est-ce pas ? Ce caillou-là est très spécial. Secoue-le doucement à l’oreille; écoute…

Et j’entendis le bruit de l’eau…

— Regarde-le à la lumière… Il écarta sans ménage-ment tous ces cristaux qui la buvaient…

Et je vis l’eau.

LA NAISSANCE DU CAILLOU

— Eh oui, dit l’homme, il y a de l’eau enfermée là, depuis toujours, depuis la naissance du caillou… Je répétai, si perplexe qu’il rit…

— la naissance du caillou?

— Ben oui, ce caillou est né un jour, comme tout ce qu’il y a sur cette terre; comme toi… Les cailloux naissent, les cailloux meurent…

— … les cailloux meurent ?

— Aussi, un jour, après des siècles, après des millénaires. Je sais, c’est difficile, on ne les voit jamais ni naître, ni mourir… Celui-ci est né il y a si longtemps, bien avant les humains.

Et il me raconta. Que ce pays était couvert de rochers noirs. Que ces rochers étaient couverts de glace. Que cette glace à son tour était couverte d’une neige immobile.

Mais que le feu parfois, en hurlant, arrivait à forcer les rochers et la glace. A traverser la neige. A déchirer le vent.

Il raconta l’effroi de ces mondes blancs et noirs envahis de lumière. Les sifflements aigus d’une rencontre sauvage : celle des neiges et du feu. La fureur de lave, la nuit épouvantée. Les cendres en neige noire. Et l’opacité lourde des fumées tournoyantes, le grondement de vapeur, les galops de brouillard.

Il dit encore qu’alors ce monde avait tremblé.

Il raconta les chemins du feu. Sa puissance océane, la violence de ses fleuves et, jusqu’au bout des pentes, son ruissellement ; son combat avec l’eau, l’eau bouillonnante, le gémissement de l’eau s’échappant en orage.

Il raconta ce moment bref qui vit le feu s’opacifier. Une dernière vague, la lave immense et sombre, s’enroulant sur elle-même. Une dernière vomissure, vers le creux d’une vallée, jetée dans un torrent. Dernière écume de feu, s’attiédissant, qui se ferma sur l’eau. Et la retint.

Il dit aussi qu’alors, enfin, ce monde s’était calmé.

Pendant des millions d’années, le vent souffla. La neige, la pluie revinrent mordre la pierre et la creuser, cherchant à la briser, s’infiltrant dans ses doutes. Après des millions d’années, la roche se détacha, roula, malmenée, emportée. Jusqu’au fleuve qui à son tour l’usa, jour après jour, par l’emprise du gel, sous le choc du soleil, dans un courant puissant.
Pendant des milliers d’années, la pierre s’amenuisa et s’arrondit autour de l’eau captive. Ses parois s’affinèrent. Après des milliers d’années, l’eau entrevit la lumière, la pierre devint galet. Un caillou comme un galet, fait de pierre et d’eau claire.

LE GALET

Pendant des centaines d’années, ils apprivoisèrent la connivence de leur toucher. Après des centaines d’années, ils se parlèrent.

Le galet dit à l’eau:

Tu es l’eau primordiale. L’eau des débuts du monde, l’eau d’avant les humains. L’eau parfaite, l’eau pure. Et je t’ai protégée. Et l’eau dit au galet: Tu viens de ce passé, en portant les stigmates. Les vomissements de feu qui éclatent puis se figent. Les écorchures du ciel, les brûlures de la mer, l’eau vive et l’eau stagnante. Le froid. Tu vis l’usure du temps, le poids des ans. Et tu m’as enfermée.

Ils discutaient ainsi…

Je ne peux me briser, tu t’évaporerais! Je ne sais rien du monde… Il n’en vaut pas la peine! Je sens une lumière douce; il n’y a plus de chaos… Et une eau qui m’est soeur vient parfois nous surprendre et ne peut me rejoindre ; elle ruisselle sur toi, je ne peux la rejoindre… Et vivre ma vie d’eau : goûter au ciel, au sel et à la terre. Ou être bue… Tu restes, sous ma peau, la seule mémoire du monde… … et oublier.

Pendant toute une année, je revins chaque semaine à la maison gothique visiter mon caillou. Le réchauffer dans la paume de ma main, le regarder à la lumière, et le tenir. L’écouter et l’entendre.

Après toute une année, l’homme sans âge aux yeux rieurs prit cette main, en refermant les doigts.

— Je te le confie, fais ce que tu penses juste. A chaque siècle du temps, un enfant de dix ans est en charge de lui. Et à présent c’est toi.

Pendant toute une journée, je lui parlai. Après toute une journée, nous partîmes.

A la recherche d’une plage et d’un rivage. D’une sente et d’un torrent, glissant sous les rochers.

Et je l’y déposai.

M.-N. S.

(Le Passe-Muraille, No 66, Août 2005)

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