Le Passe Muraille

Le bon usage de Zorn

 

À propos de Mars, à sa parution, en 1979.

par Gian Gaspard Kasperl

C’est un livre à la foispoignant et très représentatif d’un certain état d’esprit sévissant actuellement que Mars de Fritz Zorn, ce fils de patriciens zurichois qui, atteint d’un cancer, a trouvé la dernière énergie, avant de mourir, de consigner par écrit l’ensemble de ses souvenirs, en vue d’établir les causes de sa maladie. Du moins est-ce le mobile qu’il avance lui-même assez formellement : relater l’histoire d’une névrose sous certains de ses aspects.
Cela étant, dès la première page de Mars, on pressent, à l’extrême tension de la phrase, à la violence contenu du ton – dont on ne sait jamais si la boule au fond de la gorge qu’il semble trahir va éclater en sanglots ou en rire luciférien – et, surtout, à cette espèce de dandysme désespéré mêlant l’ironie  à la rage froide, et le cynisme à l’exigence de lucidité (dans les limites de l’expérience assez étroites, il est vrai, de celui qui s’exprime), que Fritz Zorn va nous léguer bien plus, en l’occurrence, que le rapport clinique d’un “cas”.
D’emblée, on se sent en effet chez lui ce détachement paradoxalement corsé de frénésie, qu’on trouve chez les écrivains convaincus de tenir un grand Thème, en tout cas au moment de l’attaque. Pour ne citer que deux exemples il n’est que de relire le début de Dedalus de Joyce superbe de féroce désinvolture, ou celui de Mort à crédit de Céline, jusqu’à percevoir telle sourde jubilation. Quant au récit de Fritz Zorn, s’il n’est pas, assurément, à situer au niveau de ces grandes œuvres, on appréciera pourtant sa singulière force expressive dans les premières lignes que voici : « Je suis jeune et riche et cultivé ; et je suis malheureux, névrosé est seul. Je descends d’une des meilleures familles de la rive droite du lac de Zurich, qu’on appelle aussi la rive dorée. J’ai eu une éducation bourgeoise et j’ai été sage toute ma vie. Ma famille est passablement dégénérée, c’est pourquoi j’ai sans doute une lourde hérédité et je suis abîmé par mon milieu. Naturellement j’ai aussi le cancer, ce qui ne va de soi si l’on en juge d’après ce que je viens de dire. Cela dit, la question du cancer se présente d’une double manière : d’une part c’est une maladie du corps, dont il est bien probable que je mourrai prochainement, mais peut-être aussi puis-je la vaincre et survivre; d’autre part, c’est une maladie de l’âme, dont je ne puis dire qu’une chose : c’est une chance qu’elle se soit enfin déclarée. Je veux dire par là qu’avec ce que j’ai reçu de ma famille au cours de ma peu réjouissante existence, la chose la plus intelligente que j’aie jamais faite, c’est d’attraper le cancer. »
Tout cela, on ne l’écrit pas innocemment. Et je présume que Fritz Zorn a dû éprouver, lui aussi, telle furieuse délectation en rédigeant son livre.
On me dira que c’est peu, en regard d’une maladie mortelle. Comme on a remarqué qu’il était «indécent» de se demander, à l’instar du préfacier Adolf Muschg, si Mars  relevait ou non de la littérature.
Or, pour ma part, je pense au contraire qu’il est essentiel de déterminer en quoi, précisément, le livre de Zorn ressortit à la création littéraire. Non du tout par esthétisme, ou par je ne sais quelle manie de classement. Mais parce qu’il y a le même écart entre un témoignage brut et un essai de création, qu’entre les «choses élevées » qu’on vénère par conformisme et l’art vivant.
Frittz Zorn écrit-il est vraiment pour trancher le nœud qui va l’étrangler ? La substance de son récit pourrait nous le faire croire. Cependant, au moment où il stigmatise l’«éducation à mort » dont il a trop longtemps été la victime consentante, se soumet-t-il pour autant au grand retournement seul seul susceptible de l’arracher à la spirale morbide. Non. Tout au contraire, il en rajoute, poussant à bout la noire logique du révolté, jusqu’à se déclarer «en guerre totale contre Dieu ». Et n’est-ce pas cette colère sacrée de condamner à mort qui donne à son livre sa grandeur pathétique ? N’est-ce pas en tant que blasphème qu’il se relie le plus intensément à la vie, ou plus exactement à l’Être?
Peu de commentateurs ont souligné cette aspect métaphysique de Mars. Ce que la plupart d’entre auront surtout apprécié, dans ce livre, c’est que l’auteur corrobore en somme tout le mal qu’ils pensent de la société et, plus précisément, de l’éducation bourgeoise.
Ce que Fritz Zorn nous dit sur le milieu asphyxiant dans lequel il a vécu, sur l’inhumanité de cette pauvre «bonne société» où l’on sacrifie tout à des convenances de pure forme, est certes incontestable, et mérite à tout coup d’être répété.
Et pourtant, n’est-on que le produit d’un déterminisme social ? Et n’a-t-on pas la ressource de ruer dans les brancards quand on a le privilège de la clairvoyance ? N’est-ce pas tomber dans un autre panneau, après s’être sorti de sa trappe, que de conclure à l’assassinat de Zorn par la société (ce n’est que l’une des balivernes qu’on a pu entendre à propos du livre), lors même que le pauvre garçon pose au «révolutionnaire passif» ? Pour un peu, nous finirions par croire à la réalité du soft goulag !
Et si nous en revenions, plutôt, à la méditation combien plus humaine et profonde d’un Soljenitsyne sur la maladie et l’espérance dans Le pavillon des cancéreux ? Après cela, nous ferions sans doute meilleur usage du livre de Zorn, qu’il faut à la fois recevoir et contester, à l’exclusion de toute réaction haineuse, quitte à reconnaître, une fois pour toutes, que la société c’est nous – à dresser nos forces vives contre tout ce qui relève de la mort, que Mars nous aide bel et bien à mieux voir autour de nous…
Fritz Zorn. Mars.  Gallimard, collection du monde entier, 1979.

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